Patrick Boucheron: pourquoi le Moyen Age nous parle politique

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L'oubli du Moyen Âge et de l'apport arabe

Patrick Boucheron préfère partir d’un moment, la Renaissance, et d’un tableau, Les Trois Philosophes, de Giorgione, exécuté entre 1502 et 1504. Le jeu des identifications et des interprétations de cette peinture a déjà rempli des bibliothèques entières, mais on la regarde le plus souvent comme une allégorie des trois âges de la philosophie : l’Antiquité, le Moyen Âge et la Renaissance.

Les 3 philosophes de Giorgione Les 3 philosophes de Giorgione

Deux personnages regardent dans la même direction : un vieillard qui incarne la philosophie antique et un jeune homme qui, équerre et compas en main, symbolise la Renaissance et sa soif renouvelée de mesurer le monde. Le dernier personnage, paré d’habits orientaux, détourne, lui, son regard de la lumière véritable. Il se situe « dans l’entre-deux », entre l’Antiquité et la Renaissance, relégué, tel Averroès pour Pétrarque, dans la nuit des « commentateurs » plus que des véritables philosophes. « Commence ici, écrit l’historien, l’oubli du Moyen Âge, et ce que l’on nomme Renaissance désigne aussi le temps du dédain pour la pensée arabe. »

En 2008, une polémique avait été lancée par l’ouvrage de l’historien Sylvain Gouguenheim, Aristote au mont Saint-Michel – Les racines grecques de l'Europe chrétienne, dans lequel le médiéviste contestait que le monde musulman ait joué un rôle clé dans la transmission à l'Occident médiéval de l'héritage culturel grec antique. Patrick Boucheron s’était alors déjà prononcé contre cette façon d’envisager l’histoire qui voudrait nier l’apport de la pensée arabe à l’Occident et établir une histoire qui filerait droit d’Athènes à Rome et jusqu’à Florence ou Venise.

En se concentrant sur « l’entre-deux » et « l’entretemps », l’auteur réclame ici une histoire moins linéaire, et davantage « désorientée » et « inquiète », qui ne soit pas une « histoire de notaires, où la filiation se ramène à l’héritage, la valeur d’une idée aux intérêts de son emprunt et la philosophie à une querelle de succession ».

L’Entretemps constitue donc un discours de la méthode historique mais aussi une précieuse mise au point politique à l’heure où certains prétendent encore que les « civilisations ne se valent pas » et où les différences « culturelles » sont mises en avant pour justifier des inégalités que l’on n’ose plus nommer autrement. « Sans doute ne croit-on pas davantage aujourd’hui aux perfections des races qu’au génie du christianisme, aussi met-on en avant l’argument de la supériorité culturelle, que l’on feint de croire moins compromis politiquement », note l’historien.

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