Samuel Huntington ou le goût de l’ordre politique

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Connu du grand public pour sa thèse choc sur le « clash des civilisations », le politologue Samuel Huntington, mort le 24 décembre, était aussi l'auteur de l'une des œuvres fondatrice de la science politique américaine, aussi influente politiquement que critiquée scientifiquement.

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Mort à 81 ans, la veille de Noël sur l'île de Martha Vineyard, le politologue américain Samuel Huntington restera dans les mémoires comme l'auteur d'un article puis d'un livre célèbres sur le « clash des civilisations ». Pourtant, son œuvre et son influence sur la science politique mais aussi, dans une certaine mesure, plus largement sur la politique ne saurait se résumer à ces textes aussi caricaturés que critiquables.
De ses débuts dans les années 50 jusqu'à la polémique qu'il déclencha encore en 2004 lors de la parution de son dernier livre sur l'identité nationale, ce théoricien et praticien aura incarné un certain âge de la science politique américaine, marqué à la fois par la recherche de son autonomie disciplinaire et par ses liens étroits avec le pouvoir.
Né en 1927 à New York, fils d'un journaliste et écrivain, Huntington étudia à Yale et Chicago avant de commencer, à 23 ans, une très longue carrière d'enseignant à Harvard. A l'instar de la plupart des suivants, son premier livre donnera lieu en 1957 a une vive controverse politique et scientifique. Tiré d'une thèse de doctorat entamée peu de temps après le renvoi du général MacArthur par le président Truman, The Soldier and the State propose une analyse alors originale des relations entre pouvoir civil et armée en démocratie, une enquête qui dérangea autant la gauche, qui le trouva trop militaire, que la droite, qui le jugea trop pro-civils.
Dix ans plus tard, en 1968, Huntington publie un livre aujourd'hui considéré comme un classique de la science politique. Quarante ans après sa parution, Political Order In Changing Societies est en effet encore enseigné dans tous les départements de science politique de la planète, au même titre d'ailleurs que les pertinentes critiques qui lui furent immédiatement adressées. C'est tout simplement qu'il peut être considéré comme l'un des ouvrages fondateurs d'une science politique professionnalisée, qui se voulait émancipée de l'économie et de la sociologie. Huntington a écrit ce livre en réaction à la théorie de la modernisation telle qu'avait pu la formuler Talcott Parsons, Edward Shils ou d'autres auteurs plus attachés à l'objet politique comme, par exemple, Seymour M. Lipset, tous sous l'emprise quasi-exclusive des facteurs socio-économique du développement. A travers une vaste enquête, l'apport majeur de Samuel Huntington fut la prise en compte des facteurs spécifiquement politiques au processus de modernisation des pays du tiers-monde.

Comme pour assurer le caractère scientifique d'une discipline qu'il entend ainsi autonomiser, Huntington a appuyé sa théorie sur un traitement mathématique d'un grand nombre de données quantitatives. Ce qui lui coûtera près de vingt ans plus tard une place à l'Académie américaine des sciences, lorsqu'un éminent mathématicien (d'origine française), Serge Lang, l'accusa, preuves indiscutables à l'appui, de charlatanisme en réfutant un usage folklorique des données mathématiques qui visait à donner une apparence de science à des thèses politiquement plus que douteuse comme par exemple, le fait de considérer l'Afrique du Sud de l'apartheid était une « société satisfaite ».


Moins ravageuses sans doutes mais tout aussi radicales, les critiques venues de la science politique ou des sciences sociales avaient été plus promptes qui trouvaient à la théorie d'Huntington, en dépit de sa singularité politique, les mêmes défauts qu'à toutes les autres théories développementalistes, en particulier son caractère naturaliste et téléologique. Pourtant, avec Political Order in Changing Societies Huntington a, d'une certaine manière, ouvert la voie à un nouveau domaine de recherche qui se focalisera sur les facteurs politiques du changement : la « transitologie », ainsi que l'ont eux-mêmes baptisé (sans ironie !) certains des chercheurs en question. Ou plus exactement la « consolidologie » pour reprendre l'expression de Nicolas Guilhot et Philip Schmitter qui insistent sur l'importance de la théorie d'Huntington pourt ous ceux qui ont chercher par la suite (et notamment après la chute du Mur) à penser la stabilisation de l'ordre politique.

Dans les années 70, Huntington, qui toute sa vie fut un Démocrate convaincu, s'employa à mettre en œuvre ses théories politiques dans différents pays, et en particulier au Brésil. Sa conception du changement politique, qui préférait toujours la modernisation d'un autoritarisme à une transition démocratique trop rapide a inspiré nombre d'autres acteurs politiques, de la Corée du Sud à Taiwan en passant par l'Indonésie ou le Chili. En 1977 et 1978, il fut, à la Mason Blanche, l'un des membres du Conseil de Sécurité du président Carter. Juste auparavant, il avait co-dirigé avec Michel Crozier et Watanuki, un rapport pour la Commission Trilatérale qui plaidait pour une démocratie qui ne soit pas trop... démocrate pour être efficace.

Dans un article de 1984 demeuré lui aussi célèbre, Huntington se demandait si davantage de pays accéderaient à la démocratie - sous entendu : est-ce bien souhaitable si l'on entend maintenir de l'ordre politique ? La chute du Mur, quelques années plus tard, le conduira à amender son interrogation en proposant The Third Wave, un livre dans lequel il explorait la troisième phase de transition politique, débutée selon lui en Europe du Sud au début des années 70 et se poursuivant désormais à l'Est. C'est dans ce livre qu'il commence à conférer une importance cruciale au facteur religieux, estimant que c'était cette fois aux pays catholique de se transformer, suivant en cela les pays protestants, comme ils le firent autrefois pour le capitalisme.

De ce point de vue, ce livre préfigurait le fameux article de 1993 de Foreign Affairs (une revue qu'il a d'ailleurs cofondée) : « The Clash of Civilizations ? » Un article qui prenait la forme d'une réponse à la thèse sur la « fin de l'histoire » de l'un de ses anciens étudiants, Francis Fukuyama. Trois ans plus tard, dans un livre qui se passe désormais du point d'interrogation, The Clash of Civilizations and the Remaking of Worl Order, Huntington développe sa nouvelle théorie : au monde de la Guerre Froide où s'affrontaient les idéologies s'est substitué un monde où s'opposent les civilisations - il en distingue sept, ou huit (il n'est pas très sûr...). Au delà d'un schéma explicatif général qui lui valut de puissantes critiques, la plus brillante sans doute signée Edward Said sur le thème « the West against the Rest », ce livre est surtout devenu célèbre en raison d'un bref passage rétrospectivement perçu comme visionnaire qui envisageait l'idée d'un groupe de jeunes du Moyen-Orient buvant du Coca, portant des jeans et écoutant du rap qui, entre deux prières en direction de la Mecque, poserait des bombes pour faire sauter un avion de ligne américain.

C'est la même matrice, mais appliquée à la politique intérieure, qui l'a conduit à publier un dernier livre-catastrophe en 2004, Who Are We ? The Challenges to American National Identity, dans lequel il n'hésite pas à pointer la menace d'une véritable scission des Etats-Unis provoquée par une immigration latino trop forte. Même ses amis et ses anciens étudiants, parmi lesquels Fukuyama, qu'il avait suivi dans l'aventure de sa nouvelle revue The American Interest, marquèrent cette fois leur profond désaccord.