A lire, une bande-son rock & pop

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Que peuvent bien avoir en commun Johnny Cash, Joe Strummer et David Bowie ? Une forme de « pop fiction », interrogeant notre époque et ses normes, susceptibles d'infinies variations, sexuelles comme textuelles, comme le montrent une dizaine de parutions récentes, essais comme romans, français comme étrangers.

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C’est le jeu de toutes les commémorations et hommages : une large rétrospective Bowie débute à la Philharmonie de Paris, et son titre, David Bowie is, semble ouvrir à une question obsédante – qui est vraiment Bowie ? – qui nourrit nombre de publications récentes. Pourtant le sujet n’est pas que de circonstance : la musique est partout dans les romans parus récemment. Que l’on pense à Gil de Célia Houdart (POL), Dans son propre rôle de Fanny Chiarello (L’Olivier) ou aux Forêts de Ravel de Michel Bernard (La Table Ronde), concerto, chant, piano et voix sont autant de partitions romanesques.

Plusieurs de ces publications embrassent une « pop culture » au sens large, rejouent la bande-son d’une époque à travers des icônes du rock, du punk, de la new wave, et construisent une sorte de Philosophie dans le Juke-box, pour reprendre le sous-titre d’un essai de Peter Szendy publié chez Minuit en 2008.

Ces textes, relevant de la fiction comme de la non-fiction, interrogent ce que Bowie, The Clash et les « groupes à mèches » disent de notre modernité, la manière dont ils construisent « un miroir à la civilisation », pour citer cette fois le Pop Yoga de Pacôme Thiellement, via une « culture non académique » du son et de l’image : « La pop culture est composée de produits sucrés, de choses faciles ou apparemment faciles. Travailler dessus pour en comprendre le sens vous fait vite passer pour un paranoïaque ou un mauvais plaisant. On ne s’étonne pas qu’un homme puisse passer une vie à relire Ulysse ou à étudier Heidegger, par exemple ; mais Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ou un sketch des Monthy Python, si. (…) À quel point Lennon et Mc Cartney sont nécessairement moins artistes ou moins philosophes que Heidegger ou Joyce, je n’en sais rien non plus. Je trouve bizarre de ne pas se poser autrement la question, c’est tout. »

C’est cette « question » que posent aussi des essais, biographies ou romans autour de quelques figures de ces dernières décennies : « Pendant un instant fugitif, la durée d’une chanson, d’une de ces chansons pop apparemment si simples, si bêtes, si puériles, nous devenons capables de défaire la créature en nous (…) et d’imaginer une autre façon d’exister, quelque chose qui relève de l’utopie », comme de l’expérience poétique (Simon Critchley). Ainsi, le glam rock est une « subversion des genres », analyse Philip Auslander, qui inventorie autant l’œuvre musicale de Bowie que celle de Marc Bolan, de Bryan Ferry ou de Roy Wood. Même constat chez Pierre Robin qui centre son essai sur les Groupes pop à mèches et la vague londonienne néoromantique des années 79-84 (Visage, Ultra Vox, Duran Duran, Spandau Ballet, Adam and the Ants, Depeche Mode ou Soft Cell) : la pop music « piège le présent » ; elle est un « statement – comme le disent les Anglais de façon neutre », un diagnostic qui prend l’époque « dans les rets de son expression », et rend ses héros « immortels ». On en serait presque tenté, lorsque Dylan Jones retrace La Flamboyante épopée de Ziggy Stardust, de lire le mot “pop” à la racine du genre pourtant si ancien de l’épopée…

David Bowie - Starman (Top Of The Pops, 1972) HQ © TheDoorsVEVO

Plusieurs des cinq livres consacrés à David Bowie qui viennent de paraître ont la même date pour origine : le 6 juillet 1972. Il ne s’agit même que de quatre minutes durant lesquelles, moulé dans une combinaison molletonnée multicolore, bottines lacées rouge aux pieds, cheveux orange et guitare bleu pétrole en bandoulière, Bowie chante Starman, dans l’émission « Tops of The Pops » (BBC1). « Le 6 juillet, le monde semblait simple. Jusqu’à 19 h 25 » : « Ce fut un moment éphémère et tissé d’or. Après le 6 juillet 1972, la musique ne serait plus jamais tout à fait la même » (Dylan Jones). « Tout a commencé le 6 juillet 1972 », durant « une performance à laquelle assista plus d’un quart de la population britannique » (Simon Critchley). C’est l’irruption de l’étrange dans un univers normé, l’explosion des règles et des codes, une forme de sidération comme de sédition, la naissance d’une « étrange fascination » (David Buckley).

« J’avais douze ans, ma vie venait de commencer », affirme Simon Critchley. David Bowie ne sera pas seulement la « bande-son » de son existence mais une « pierre de touche » : parce qu'il n'a de cesse de créer une créature mutante, d’incarnations en personnages, de toujours rester sur une ligne de crête entre réalité et fiction pour construire, à travers ses chansons mais aussi ses films ou ses vidéos, une forme de « dystopie » qui met son époque à distance. « En ce sens la musique est le lieu d’une dissension avec le monde qui peut permettre une certaine démondanisation, une forme de retrait qui peut nous amener à contempler le réel à la lumière de l’utopie. » De son côté, David Buckley souligne que « le travail de Bowie a transformé l’ordinaire, l’a dénaturé et a brouillé les distinctions entre l’expérience vécue et ses versions fictives ». Bowie poursuit, de concept albums en tubes planétaires, « une expérimentation extrêmement intelligente sur le réel et le faux ».

Pour Simon Critchley, David Bowie va plus loin : il se confronte à son époque, la transgresse par les marges : ni homme ni femme, ni hétéro ni homo, ni humain ni animal, dans l’entre-deux, toujours Outside (1995). Il le chante dans Hallo Spaceboy, « Do you like girls or boys ? / It's confusing these days » (Aimes-tu les filles ou les garçons ? / Comment savoir aujourd’hui), et cette confusion, Bowie a largement contribué à la créer.

Ce sont ces identités multiples que déploie Bertrand Dermoncourt dans son David Bowie, à travers ses changements de genres musicaux et ses différentes incarnations. Le journaliste rapproche Bowie de l’attendu Andy Warhol mais aussi du mutique Balthus. Dans cet écart, deux manières de vivre son art, un paradoxe que Bowie réunit et incarne, en véritable « signe des temps » et caméléon pop. Même lorsque l’on se penche sur la seule Flamboyante épopée de Ziggy Stardust and the Spiders from Mars comme Dylan Jones, tout se diffracte. David Bowie incarne une étrangeté qui bouleverse l’ordre des choses. « Turn and face the strange », chantait-il dans Changes (1971), « retourne-toi et fais face à l’étrange », véritable ligne de vie et refrain musical qui ouvre cet Ovni Bowie. Comme le montre Dylan Jones, en replaçant sa musique dans un contexte social, politique et culturel, « Ziggy Stardust a été la première pop star post-moderne. Un messie bisexuel du beat… Un étrange hybride de cosmonaute androgyne, d’Elvis gigolo et de reine du rock & roll à paillettes».

Bien sûr, le glam rock pourrait sembler « une esthétique baroque de science-fiction bon marché », mais à travers les couleurs criardes, la théâtralité et les extravagances, s’exhibe une inauthenticité qui permet à Bowie d’affirmer une liberté. « I am a seer, I am a liar » (je suis un voyant, je suis un menteur) sont les derniers mots de la dernière chanson (Heat) de son dernier album (The Next Day, 2013), comme un art de la fiction : « Bowie est un voyant parce qu’il est un menteur », ses artifices sont une réinvention permanente de lui-même comme de sa musique, une déconstruction du verbe (sa fameuse technique du cut up empruntée à Burroughs) et de notre époque. « Pour notre génération vaincue », poursuit Simon Critchley, certains morceaux étaient « un peu l’équivalent de ce qu’avait été Sur la route de Jack Kerouac pour la génération précédente ». Bowie a créé un « territoire » qui « n’avait pas de nom », aussi étrange que familier. Il est le « nothing » qui perturbe les lignes, comme le montrent aussi bien Simon Critchley que Dylan Jones, « une espèce de rien, un rien éminemment mobile et massivement créatif, capable d’engendrer de nouvelles illusions et de créer de nouvelles formes ».

Oliver Rohe a, comme Simon Critchley, découvert David Bowie à l’âge de douze ans. Nous autres, roman centré sur les « voix multiples » qui se disputent l’artiste, est placé sous le signe de Novalis déclarant qu’« un homme parfait est un peuple en petit ». Voilà peut-être qui est Bowie, un « peuple en petit » : Ziggy Stardust, Aladdin Sane ou the Thin White Duke, David Jones devenu David Bowie, vous, moi, « nous autres », un être sans « biographie précise », un « prétexte » ou cette fiction susceptible de variations ininterrompues parce que cet artiste incarne l’infiniment autre.

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