Rjevskaïa, du bunker de Hitler aux silences de Moscou

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Pendant quatre ans, elle a marché avec l’armée rouge vers l’Allemagne. Pendant huit jours, elle a sillonné Berlin cherchant à faire identifier la mâchoire de Hitler. Pendant vingt ans, elle a demandé à accéder aux archives de la guerre. Rencontre à Moscou avec Rjevskaïa, octogénaire qui écrit toujours.
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Elle si menue, dans le fauteuil moutarde, couleur vedette de l’époque soviétique, entre la table dressée pour le thé et la bibliothèque qui grimpe jusqu’au plafond. Elena Rjevskaïa n’entend pas toujours bien, mais son regard accroche et scrute celui de son interlocuteur. Y perdure la très jeune femme aux yeux obliques, sanglée dans l’uniforme de l’armée rouge, interprète de guerre, qui en mai 1945 sillonna Berlin en flammes et ruines, la mâchoire de Hitler dans une boîte doublée de satin rouge. A la recherche du dentiste agréé par le Führer et d’une identification certaine. Ce qui, mais elle l’ignorait alors, n’entrait pas du tout dans les plans de Staline.

Tout près, la gare de Biélorussie, belle bâtisse pâtissière vert amande, se dresse esseulée entre chantiers ralentis par la crise et immeubles neufs aux vitres opaques. Depuis l’appartement où elle vit depuis 1927 et qui fut autrefois Kommunalka, avec familles en nombre, Elena assiste de loin aux mutations en cours, elle est désormais trop fragile pour sortir. Mais elle écrit toujours.

Luba, sa petite-fille, l’a aidée pour la préparation de ces Carnets d’une interprète de guerre aujourd’hui publiés par Bourgois. Son arrière-petite-fille prend le relais et va à son tour affronter cette pièce close qu’il est interdit de voir. «C’est trop en fouillis.» Les archives où, depuis 1945, s’accumulent des notes, des lettres, des mémoires annotées. Et s’écrivent des nouvelles, des récits. Elena Rjevskaïa a reçu de nombreux prix littéraires, auxquels il faut ajouter un prix Sakharov, «pour son courage d’écrivain».

Rjevskaïa, 1945 DR Rjevskaïa, 1945 DR

En mai 1945, elle entre dans le bunker de Hitler sur les talons des officiers russes qu’elle suit depuis quatre ans. Des boyaux étroits, plus d’électricité ni de ventilation, on transpire et on avance dans un dédale de 50 pièces. Il ne restait plus assez d’essence, les corps de Goebbels et Magda sont dans le jardin, à demi carbonisés. L’odeur de cyanure s’est estompée mais leurs six enfants sont morts, empoisonnés ; un médecin en état de choc raconte qu’il a offert de les emmener à la Croix-Rouge, que cela lui fut refusé. Ils étaient des Goebbels, tout de même, lui a-t-on répondu.

Un petit groupe russe louvoie pendant plusieurs jours entre interdits militaires et désordre général pour identifier les restes de Hitler, qu’ils transportent en douce dans un pavillon de banlieue. Staline ne recevra même pas l’officier qui vient lui apporter confirmation...

«Ne pas dire qu’on avait la certitude que Hitler était mort, c’était entretenir la tension», dit Elena. Ainsi les journaux moscovites suggèrent-ils que le Führer a pu trouver refuge en Argentine, ou bien chez Franco. Quant aux combattants, à leurs familles, aux civils (les évaluations russes chiffrent le nombre de morts à 26 millions), ils attendront vingt ans, avant que le 9 mai (voir sous l'onglet Prolonger) ne devienne fête nationale «Staline ne voulait pas d’un peuple victorieux.» Cela, c’est l’Histoire.

(1/5) Timewatch Hitlers Death the Final Report World War II © 2bn442RCT

 

Parce qu’elle est écrivain autant qu’acteur de l’Histoire, Elena Rjevskaïa s’est fixé une contrainte, ne relater que ce dont elle fut témoin. L’urgence des notes, les impressions premières, aujourd’hui revues par le glacis du temps. Si bien que plus qu’un récit de guerre, il s’agit là d’un récit sur la vie dans la guerre. Et ce qui la suivit...

Rjevskaïa, photo de groupe, DR Rjevskaïa, photo de groupe, DR

Après la victoire, installée dans une chambre allemande douillette, la première depuis quatre ans de boue, de froid et d’hébergement militaire, Elena étudie ces papiers qui n’intéressent alors personne: le journal de Goebbels jusqu’en 1941, par exemple, ou l’inventaire de ses biens, au mouchoir près, dressé par Magda. «C’est terminé. Et voilà qu’approche déjà l’amertume de tout ce que tu as pu éprouver et le désarroi devant l’avenir retrouvé.» En écho à cette citation de Rilke, en tête d’un chapitre: «Le passé est encore devant nous.» A méditer, alors qu’en Russie on assiste aujourd’hui à une réécriture des manuels d’histoire qui minimise les crimes de Staline, ainsi qu’à un essor de groupes d’extrême droite néo-nazis (lire sous l'onglet Prolonger). Ou que, dans un autre registre, à Cannes on s’émeut de la solitude de Hitler dans son bunker...

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Elena Rjevskaïa aura connu les purges staliniennes des années 1930, la guerre 1939-45, l'entrée dans Berlin, les dernières vagues de répression stalinienne, Joukov en disgrâce, Khrouchtchev, la période de glaciation, la perestroïka, la période eltsinienne et maintenant poutinienne: long parcours qui, après avoir lu son livre Carnets d'une interprète de guerre, m'a donné envie de la rencontrer chez elle, à Moscou.

Dominique Conil, écrivain et blogueuse de la première heure sur Mediapart, assure dorénavant, avec Christine Marcandier, la couverture de l'actualité littéraire pour le Journal de Mediapart.