Le sniper héroïsé, le raté et la veuve mercantile

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À travers la méticuleuse déconstruction d’un fait-divers datant de 2013, les auteurs de la bande dessinée L’Homme qui tua Chris Kyle délivrent un glaçant rapport d’autopsie de l’Amérique d’aujourd’hui.

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Extrait de la page 39 de "L’Homme qui tua Chris Kyle". © Fabien Nury/ Brüno/Dargaud Extrait de la page 39 de "L’Homme qui tua Chris Kyle". © Fabien Nury/ Brüno/Dargaud
On ne sait pas quelle incidence ce contretemps aura eue sur les ventes, mais la bande-dessinée L’Homme qui tua Chris Kyle, qui devait sortir la première semaine du confinement et qui resta dans les cartons des libraires jusqu’à début mai, a gagné, par la grâce même de ce retard, en profondeur de champ. 

C’est qu’entre-temps se sont incrustées dans les rétines du futur lecteur ces images de militants, fusil d’assaut au poing, envahissant le Capitole du Michigan pour faire pression sur leurs élus afin qu’ils mettent fin au confinement. C’est justement le sujet, en creux, de la bande-dessinée.

Au fil des 162 pages consacrées à des Texans, de couleur blanche, obsédés par les armes et droits dans leurs bottes, L’Homme qui tua Chris Kyle, relatant des faits remontant à 2013, nous donne à voir l’Amérique de Donald Trump comme rarement.

Militants, fusil d’assaut au poing, envahissant le Capitole du Michigan pour faire pression sur leurs élus afin qu’ils mettent fin au confinement. © DR Militants, fusil d’assaut au poing, envahissant le Capitole du Michigan pour faire pression sur leurs élus afin qu’ils mettent fin au confinement. © DR

Avouons-le, on a été surpris quand on a découvert la nature de ce projet et l’identité de ses auteurs. Amoureux  des États-Unis et de sa mythologie, Fabien Nury, le scénariste, et Brüno, le dessinateur, sont à peu près ce qui se fait de mieux dans la BD française contemporaine.

Ensemble, ils produisent la série Tyler Cross (trois albums à ce jour). Hommages aux films noirs d’antan, ces polars dessinés ne disent rien de notre époque mais les intrigues sont diaboliques et les images format cinémascope inoubliables. Le tout se révèle jouissif et addictif.

Au passage, il faut lire (et offrir) le beau livre Vintage and badass qui présente les sources cinématographiques à l’origine des Tyler Cross. Encore des images renversantes et des textes intelligents qui donnent envie de découvrir une myriade de films noirs et séries B oubliés.

Mais le duo Nury/Brüno ne compose pas que des œuvres référentielles, parfois il s’attaque à notre histoire. Leur première association, d’ailleurs, avait donné lieu à un Atar Gull (adapté du roman d’Eugène Sue) corrosif sur la traite négrière.

Et sans son acolyte, le scénariste Fabien Nury puise régulièrement dans l’histoire du XXe siècle (la collaboration française, par exemple, la mort de Staline ou la Françafrique) les sujets de ses bandes-dessinées. Dans les premiers temps de sa carrière, Brüno avait déjà livré Inner City Blues, un polar funky au découpage à coller le bourdon à Quentin Tarantino et ayant pour cadre les États-Unis des années 1970.

Mais ni Nury ni Brüno ne s’étaient encore attaqués à l’Amérique contemporaine, et encore moins au genre de la bande-dessinée documentaire. D’où la surprise.

D’autant plus que leur sujet est plutôt rebattu, du moins le croyions-nous. Chris Kyle est ce membre des Navy SEALs, tireur d’élite le plus meurtrier de l’histoire des forces armées américaines. À son tableau de chasse, si l’on ose écrire, 160 victimes en Irak dans les années 2000, mais il en a probablement abattu 255, nous expliquent les auteurs. Son autobiographie, devenue un best-seller, est achetée par Hollywood, qui en fera un film, American Sniper, réalisé par Clint Eastwood.

Chris Kyle ne verra jamais Bradley Cooper interpréter l’histoire de sa vie. Le 2 février 2013, le tireur d’élite de la marine américaine est assassiné par Eddie Ray Routh, un vétéran comme lui, souffrant de stress post-traumatique et que Kyle essayait d’aider.

Ayant rappelé que le meurtre a eu lieu « sur un champ de tir, à Stephenville, Texas », la quatrième de couverture de la BD se conclut par cette promesse : « Leur histoire ne fait que commencer. »

Car là où Clint Eastwood livrait un beau film de guerre, âpre mais unidimensionnel, le duo Nury/Brüno démarre l’ouvrage quasiment à l’endroit où le long-métrage d’Eastwood se termine : le meurtre de Chris Kyle. La bande-dessinée ne parle pas de la guerre mais d’un crime. De ses causes, de ses conséquences.

Et là où American Sniper, film de commande (certes moins manichéen que les standards hollywoodiens habituels), se concentrait sur la seule figure de Chris Kyle, son meurtrier étant ignoré et son épouse aseptisée, L’Homme qui tua Chris Kyle restitue à chacun des personnages du drame son épaisseur et ses ambiguïtés.

Page 14 de "L’Homme qui tua Chris Kyle". © Fabien Nury/ Brüno/Dargaud Page 14 de "L’Homme qui tua Chris Kyle". © Fabien Nury/ Brüno/Dargaud

Le premier d’entre eux, le héros, en prend pour son grade. Faisant une référence appuyée – rien que dans son titre – au chef-d’œuvre de John Ford L’Homme qui tua Liberty Valance, la bande-dessinée entreprend elle aussi de déconstruire une légende, celle de Chris Kyle.

On apprend que celui-ci aurait, d’après son autobiographie, tué deux hommes qui voulaient lui voler son pick-up en 2010 et que, cinq ans plus tôt, au lendemain du passage de l’ouragan Katrina, il serait monté sur le toit du stade à La Nouvelle-Orléans, d’où il aurait abattu une trentaine de pillards, toujours selon ses propres dires. Aucune enquête judiciaire n’a été ouverte à propos de ces prétendus meurtres. La BD nous apprend que l’éditeur de Chris Kyle doutait de la véracité de ses aveux mais, plutôt que de censurer les passages de l’autobiographie évoquant ces meurtres, ledit éditeur a préféré « souscrire une police d’assurance, couvrant ses frais juridiques et autres litiges »… Business is business.

Que ces meurtres de civils aux États-Unis soient avérés ou le fruit de son imagination très intéressée – Chris Kyle n’étant pas à un mensonge près pour faire vendre –, voilà qui écorne le mythe de l’American Sniper. Par ailleurs, le héros meurtrier occupait l’essentiel de son temps à aider ses anciens frères d’armes, les vétérans éclopés et/ou traumatisés en les emmenant… mitrailler des cibles sur un champ de tir. « L’enjeu, pour ces hommes mutilés et traumatisés, est de retrouver leur dignité et leur virilité perdues. Le fracas des armes peut tout à fait les y aider », écrivent au détour d’une case les auteurs de la BD, qui soulignent que « la sincérité [de Kyle] ne fait aucun doute ». Rien n’est simple.

Extrait page 28 de "L’Homme qui tua Chris Kyle". © Fabien Nury/ Brüno/Dargaud Extrait page 28 de "L’Homme qui tua Chris Kyle". © Fabien Nury/ Brüno/Dargaud

Cela devient même franchement compliqué dès lors qu’on aborde le destin d’Eddie Ray Routh, le meurtrier du héros américain.

Eddie est un raté, un loser. Lui aussi aspirait à devenir un glorieux militaire, lui aussi se rend en Irak mais il n’y combat pas, ne tue personne, est pris en grippe par ses camarades. Il idolâtre « la légende » Chris Kyle mais n’est pas Chris Kyle. Eddie rentre au pays passablement azimuté. Un état qui ne fait qu’empirer en 2010 lors d’une mission humanitaire en Haïti où il voit charrier des montagnes de cadavres. Le garçon, qui en outre s’adonne à la boisson et aux drogues, se voit diagnostiquer un PTSD (post-traumatic stress disorder).

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