Economie Parti pris

L'indémodable polémique autour de la Banque centrale européenne

Le dixième anniversaire de la Banque centrale européenne (BCE) invite à revisiter les polémiques qui ont accompagné sa création. Des polémiques plus que jamais actuelles: alors que, face au choc pétrolier, l'Europe aurait besoin de définir une politique économique coopérative ambitieuse, cette priorité est effacée au profit de la seule lutte contre l'inflation, conduite par l'institution de Francfort.

Laurent Mauduit

2 juin 2008 à 15h25

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C'est le propre des anniversaires : ils forcent à se replonger dans le passé. Celui que commémore actuellement la Banque centrale européenne (BCE) n'échappe donc pas à la règle. Il incite à repenser aux vives polémiques qui ont accompagné, voici dix ans, la naissance de l'institution. Il y incite d'autant plus que les polémiques de l'époque n'ont rien perdu de leur actualité. Dans le contexte actuel de choc pétrolier, qui secoue toute la planète, elles apparaissent même étonnamment prémonitoires des difficultés que traversent aujourd'hui les pays de la zone euro et notamment la France. Et l'entretien que Jean-Claude Trichet a accordé à Mediapart souligne, en creux, ce même constat : la place qu'a prise la BCE dans le pilotage économique européen, et les priorités qui sont les siennes, révèlent plus que jamais les dysfonctionnements de la construction de l'Europe.
Que l'on se souvienne en effet des conditions politiques qui ont présidé à la naissance de la BCE. Au tout début – on l'a un peu oublié –, il n'était pas prévu que la banque centrale dispose d'un monopole absolu dans la définition de la politique monétaire européenne. Ratifié par les Français en septembre 1992, le traité de Maastricht prévoyait à l'inverse une sorte de co-gestion de cette politique monétaire.
Jouissant d'un statut d'indépendance, la BCE avait ainsi la garde de la valeur interne de la monnaie européenne. En clair, elle disposait d'une totale liberté pour mener la politique de lutte contre l'inflation qui lui semblait la plus opportune. Mais la valeur externe de la monnaie, ce n'est pas elle qui en avait la charge ; elle restait de la compétence des politiques. C'est à eux, et à eux seuls, que revenait la responsabilité de définir la politique de changes.
En clair, les règles du jeu monétaire dessinées, lors de la fondation de la nouvelle banque centrale, ont suscité beaucoup de critiques, dont certaines étaient justifiées. Au fil des ans, de nombreuses voix – pas toutes, loin de là, hétérodoxes – se sont élevées pour s'inquiéter de l'invraisemblable cahier des charges confié à la BCE, consistant à lutter, parfois jusqu'à l'obsession, contre l'inflation (même quand elle était quasi inexistante) mais à se désintéresser de la croissance au sein de la zone euro (même quand elle piquait du nez).
Mais on a peu remarqué, sur le moment, que le nouveau système monétaire présentait envers et contre tout des garde-fous. Et si on ne l'a pas relevé, c'est pour une bonne raison : si, sur le papier, le traité de Maastricht prévoyait en effet une politique monétaire concertée, dans les faits, il en a été à l'inverse. La concertation, prévue par les textes, n'a en fait jamais eu lieu. Une invraisemblable jurisprudence s'est aussitôt installée : la BCE a pris le contrôle de la totalité de la politique monétaire : de la politique de lutte contre l'inflation comme de la politique de changes.
Et il faut en donner crédit à Wim Duisenberg, qui a été le premier président de la BCE, puis à Jean-Claude Trichet, qui a pris sa succession : si les choses se sont passées différemment, ce n'est pas de leur fait. Mais du fait des Allemands, qui, tétanisés pour les raisons historiques que l'on sait, par l'inflation, ont toujours défendu un modèle de très forte indépendance de la banque centrale, sur le modèle de la Bundesbank ; du fait des Français qui ont voulu donner des gages de leur détermination à suivre une politique de l'euro fort, dans le prolongement de la politique du franc fort...
Dans son entretien avec Mediapart, Jean-Claude Trichet s'applique, certes, à présenter la réalité d'une manière plus feutrée, soulignant qu'entre les instances politiques de l'Union et les instances dirigeantes de la banque centrale, les contacts sont nombreux et institutionnalisés. Il n'empêche ! Qui dit contacts ne dit pas nécessairement action concertée. Pour l'essentiel, les politiques ont donc abandonné une bonne partie des prérogatives dont ils pouvaient disposer dans la conduite de la politique économique, très au-delà de ce que Maastricht prévoyait. En lâchant définitivement le levier de la politique monétaire ; en passant progressivement du pilotage manuel au pilotage automatique dans le cas de la politique budgétaire ; en renonçant, plus généralement, à avancer vers la constitution d'un véritable gouvernement économique de l'Union, faisant contrepoids à la toute-puissance de la banque centrale européenne.

Pilotage à l'aveugle

Avec ses mots à lui, c'est cela d'ailleurs que le président de la BCE pointe, au détour de son propos. Relevant dans le débat public autour de la BCE « une sorte de nostalgie de n'avoir pas créé une fédération politique européenne achevée» , il ajoute : « En tant que citoyen, je serai prêt à aller plus loin mais j'ai constaté que les diverses sensibilités politiques de notre pays n'y étaient pas nécessairement prêtes. »

Or, cet inachèvement de l'Union qu'admet ainsi Jean-Claude Trichet – ou ce que d'autres qualifieront de graves dysfonctionnements – pèse lourdement sur l'Europe. Sur la politique économique bancale qu'elle conduit ; ou plutôt sur l'absence de toute politique économique.

Le choc pétrolier agit de ce point de vue comme un révélateur. Car il donne lieu à un paradoxal théâtre d'ombres. Avec d'un côté un Jean-Claude Trichet qui peut claironner qu'il avait raison et que l'hydre de l'inflation est bel et bien de retour. Et puis de l'autre un Nicolas Sarkozy, pour ne parler que de la France, qui ne sait pas bien que faire pour éteindre les foyers d'incendie – un jour les pêcheurs, le lendemain les routiers...– et apaiser les contestations sociales que déclenche la hausse des produits pétroliers.

Mais, sur le fond, n'y a-t-il d'autres solutions, pour faire face à l'envolée des produits pétroliers, que de conduire en amont une politique monétaire restrictive et de lâcher, en aval, quelques subsides pour apaiser les professions les plus exposées ? Un renforcement de la régulation mondiale ; un meilleur encadrement des marchés ; l'engagement d'un dialogue avec les pays producteurs : l'Europe ne pourrait-elle pas avoir de tout autres ambitions pour œuvrer à une meilleure stabilité du système économique mondial ? Et pour ce qui concerne les pays de la zone euro, les temps tourmentés qui viennent ne plaident-ils pas en faveur d'une politique coopérative prenant en compte toutes les conséquences du choc, et pas seulement celle qui se traduit par une sur-inflation ?

Car chacun comprend ce qu'est un choc pétrolier : c'est, à l'échelle de la planète, un immense transfert de revenus. A l'avantage des pays producteurs et au détriment des pays consommateurs. Et dans ces pays consommateurs, le prélèvement effectué par ce choc sur les ménages, les entreprises et sur les finances publiques peut varier considérablement selon les politiques économiques suivies. En clair, l'inflation n'est qu'un symptôme d'un phénomène beaucoup plus profond de redistribution. Avec des formidables effets de richesses pour les uns ; et des effets d'appauvrissement pour les autres. A réduire le débat à la seule question de l'inflation, l'Europe avance donc dans la crise à l'aveugle.

C'est en creux ce que signifie le message de Jean-Claude Trichet : face à la toute-puissance des marchés, l'heure des politiques coopératives n'est pas encore advenue.

Laurent Mauduit


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