Accident mortel dans une usine: la justice épargne encore ArcelorMittal

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Le parquet de Dunkerque vient de classer sans suite un accident mortel, survenu en juillet 2015, dans l’usine ArcelorMittal. Pourtant, l’inspection du travail retient la responsabilité de la multinationale, passible de poursuites pour homicide involontaire. Depuis 2012, quatre accidents mortels survenus dans l’usine ont été classés sans suite.

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L’infraction commise par ArcelorMittal peut être qualifiée « d’homicide involontaire », telle est la conclusion du procès-verbal de l’inspecteur du travail, suite au décès d’un intérimaire, tombé en juillet 2015 dans une rigole de fonte en fusion à 1 500 degrés, dans l’usine de Dunkerque.

En classant sans suite cet accident mortel, le parquet de Dunkerque en a décidé autrement. Pourtant les auditions de police et le procès-verbal de l’inspection du travail, que Mediapart a pu se procurer, révèlent de nombreuses infractions commises par la multinationale. Circonstance aggravante : ArcelorMittal avait connaissance, depuis plusieurs années, des dangers auxquels elle exposait l’ouvrier.

Dans les hauts-fourneaux d'une usine ArcelorMittal. © Reuters Dans les hauts-fourneaux d'une usine ArcelorMittal. © Reuters

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Depuis 2012, quatre accidents mortels sont survenus dans l’usine d’ArcelorMittal à Dunkerque. Tous ont été classés sans suite par la justice. Et c’est la deuxième fois que la décision du procureur de la République va à l’encontre des conclusions de l’inspection du travail et de l’enquête de police.

Depuis février 2015, Jérôme D., 40 ans, travaille en intérim pour ArcelorMittal Dunkerque. Électricien de formation, il est fondeur dans l’un des hauts-fourneaux de l’usine. « C’était un gars très courageux qui n’arrêtait jamais. C’est un garçon qui a été dans la galère du marché de l’emploi avant d’être là. Il m’a confié qu’il ne faisait que des petites missions d’intérim en alternance avec le chômage. Je pense qu’il voulait montrer aux responsables qu’il avait envie de rester », confie aux policiers Laurent, qui travaillait dans la même équipe que Jérôme.

« Le haut-fourneau, comme nous l’explique Alexandre, fondeur depuis plus de 15 ans, pour ArcelorMittal, c’est comme une sorte de marmite géante de plus de 80 mètres de hauteur qui peut produire 270 000 tonnes de fonte par mois. Cette fonte est portée à une température de plus de 1 500 degrés. Des trous sont faits dans cette marmite pour laisser couler la fonte en fusion, qui passe par des rigoles et est ensuite récupérée pour être utilisée. On travaille aux bords de cette rigole qui fait 1,6 mètre de large et de 1 à 1,5 mètre de profondeur. Il y a des nuages de fumée, de poussière. Il faut aussi s’habituer au bruit. Il peut y avoir parfois de fortes détonations, semblables à des gros pétards, déclenchées par certaines machines. Rajoutée à cela, l’extrême chaleur. C’est l’un des métiers les plus pénibles et les plus dangereux. Mais on s’y habitue. »

Le 13 juillet 2015, une détonation, plus forte qu’à l’accoutumée, sort de l’une des machines. Surpris, Jérôme est « d’un coup poussé en arrière, il n’avait plus d’équilibre et il est tombé dans la rigole en arrière sur son côté gauche. Je me suis immédiatement rendu sur place, mais il était trop tard. Il a tendu son bras vers moi, mais je ne pouvais pas l’atteindre. (…) Il y avait des flammes d’au moins cinq mètres de haut. Je me suis écroulé (…) puis j’ai été pris en charge pour aller au centre médical », raconte Laurent, témoin de l’accident. Traumatisé, Laurent a été en arrêt maladie pendant deux ans et vient tout juste de reprendre en mi-temps thérapeutique.

Les premiers constats de l’inspection du travail relèvent une infraction flagrante de la part d’ArcelorMittal : aucune protection n’a été installée pour prévenir le risque de chute. Les ouvriers travaillent ainsi à quelques centimètres d’un liquide qui coule à plus de 1 500 degrés sans qu’aucun dispositif ne les protège de ce danger. La vidéo que Mediapart a pu se procurer l’atteste.

Vidéo réalisée par des salariés du site d'ArcelorMittal à Dunkerque et adressée à Mediapart. Faite avant l'accident mortel du 13 juillet 2015, cette vidéo montre qu'aucun dispositif de sécurité n'a été mis en place par ArcelorMittal autour des rigoles où la fonte est en fusion à 1 500 degrés. © Mediapart

Des couvre-rigoles existent mais sont inutilisables lors du travail des salariés aux abords de la fonte en fusion. L’inspecteur du travail s’étonne de l’absence de dispositif de protection collective contre les risques de chute dans la rigole. Le responsable du secteur confirme qu’aucune mesure de sécurité n’a été prévue pour prévenir de ce danger.

La suite du rapport de l’inspection du travail est accablante : depuis plus de deux ans, ArcelorMittal avait connaissance de ce risque. Plusieurs accidents similaires ont eu lieu sur différents sites de la multinationale. En novembre 2012, en Afrique du Sud, un salarié chute près d’une rigole. Bilan : brûlé au troisième degré aux genoux et aux pieds.

En janvier 2015, en Allemagne, un salarié, heurté par une machine, tombe dans une rigole de fonte. Il parvient à s’en sortir de justesse, mais garde de lourdes séquelles. Enfin, à peine 15 jours avant le décès de Jérôme D. et dans la même usine, celle de Dunkerque, victime d’un malaise, un intérimaire tombe près de la rigole, échappant de peu à l’irrémédiable.

Ces drames, afin qu’ils ne se renouvellent pas, auraient dû logiquement inciter ArcelorMittal à prendre, dans les meilleurs délais, toutes les mesures nécessaires pour protéger ses salariés. Rien n’a été fait, aucune protection n’a été installée autour de cette rigole. « Ce fait peut par ailleurs être qualifié de mise en danger délibérée de la personne d’autrui », conclut l’inspection du travail.

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Tous les témoins cités dans l'article ont souhaité garder l'anonymat.

L'Inspection du Travail a qualifié d'homicide involontaire  (au sens de l'article 221-6 du code pénal) l'infraction commise par ArcelorMittal. Cela ne fait pas partie des infractions qu'il doit relever dans le cadre du code du travail mais il peut le faire dans le cadre de l'article 40 du code de procédure pénal selon lequel : tout fonctionnaire qui constate un délit doit le signaler au procureur de la République. C'est le cas dans cette affaire. L'inspecteur du travail a qualifié les infractions dans son procès-verbal qui fait foi jusqu'à preuve du contraire. Ensuite, c'est au procureur de la République d'apprécier la suite à leur donner  (article 40-1 du code pénal).

Journaliste également pour l'émission "Les pieds sur terre", sur France Culture, j'ai réalisé un reportage sur les accidents du travail mortels dans l'usine d'ArcelorMittal à Dunkerque diffusée jeudi 28 juin.