Le Japon, champion inattendu du libre-échange agricole

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Traditionnellement parangon du protectionnisme agricole, le Japon de Shinzo Abe a changé de pied. Il est prêt désormais à d’importantes concessions pour sauver le TPP ou négocier un partenariat économique avec l’UE. Inattendu mais logique. 

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Coutumier d’arguments cocasses pour justifier la fermeture de ses frontières aux produits étrangers, tout spécialement alimentaires, le Japon semble avoir viré sa cuti en devenant récemment, au prix de concessions dans le secteur agricole, un héraut des traités de libre-échange, se battant pour sauver le TPP (partenariat transpacifique) après le lâchage de Donald Trump ou concluant avec l’Union européenne un accord-cadre plutôt ambitieux. Prodige de la démographie, dont les « arguments » sont souvent irréfutables, mais aussi constat que le protectionnisme reste, économiquement parlant, le plus sûr moyen de se tirer une balle dans le pied.

Dans l’épais sottisier international des justifications à la fermeture des frontières, les créations japonaises figurent parmi les plus savoureuses, de la qualité « différente » de la neige de l’archipel invoquée dans les années 1880 pour bloquer les importations de skis fabriqués en Europe ou aux États-Unis, à la dimension de l’œsophage des Nippons, qui leur interdirait de consommer du riz récolté hors du pays. Gardée par le puissant lobby coopératif de Zenchu et une bureaucratie du ministère de l’agriculture dévouée à sa cause, la forteresse agricole nippone paraissait d’autant plus imprenable que la carte électorale du Japon, avantageant de manière éhontée les zones rurales, garantissait la fidélité des élus conservateurs du Parti libéral démocrate (PLD), au pouvoir presque sans interruption depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Dans les négociations commerciales multilatérales du GATT puis de l’OMC, le Japon était un pilier du club des « pays importateurs nets de produits agricoles », une dizaine d’ultras du protectionnisme agricole traditionnellement cornaqués par la Suisse, connue pour ses vaches laitières hypersubventionnées.

C’est pourtant le même pays, sous la houlette d’un gouvernement PLD, qui a été la cheville ouvrière de la réunion, fin août à Sydney, du TPP-11, où les pays signataires du traité, moins les États-Unis, se sont engagés à finaliser les termes d’un accord avant la réunion au sommet des chefs d’État et de gouvernement au Vietnam, en novembre prochain. Bien entendu, les préoccupations géopolitiques ne sont pas étrangères au zèle de Tokyo, pour qui l’objectif initial du TPP de « contenir » la Chine (lire ici), commercialement mais pas seulement, est plus que jamais d’actualité. Toutefois, comme dans le cas de « l’accord politique de principe » concernant le « partenariat économique » entre l’UE et le Japon annoncé en juillet dernier à Bruxelles, le diable sera dans les détails et le résultat n’est pas garanti. Et moins encore pour un éventuel traité bilatéral avec les États-Unis, dont Tokyo et Washington ont lancé le chantier en septembre.

Mais, ainsi que le relève Neil Newman, de Gavekal Research, « pour le Japon, cet enthousiasme récent pour des accords commerciaux constitue un virage politique à 180 degrés. Pendant des décennies, Tokyo a protégé férocement son marché intérieur, érigeant des obstacles aux importations, formidables et souvent insurmontables, tarifaires comme non tarifaires ». Selon lui, cette « conversion tardive à la cause du libre commerce doit beaucoup à la prise de conscience que continuer la protection commerciale n’est plus tenable dans ce secteur historiquement l’un des mieux protégés au Japon : l’agriculture ».

Un patrimoine en danger ? © DR Un patrimoine en danger ? © DR

C’est ici qu’entre en jeu la démographie de l’agriculture nippone. Dans un pays dont la population est la plus âgée du monde développé, au point que le déclin démographique y est passé de la menace à la réalité, le paysan nippon est âgé en moyenne de 67 ans (contre 51 ans en France). Dans bien des cas, ces fermiers, dont beaucoup l’étaient à temps partiel ou comme semi-retraités, n’ont pas de successeur. Le résultat, note Newman, est que « des surfaces arables équivalentes au territoire de Taïwan sont à l’abandon », tandis que « les fermiers survivants abandonnent progressivement les cultures vivrières pour faire pousser des fraises géantes, des melons en forme de cube, des raisins aux grains gros comme des balles de golf et d’autres curiosités qui se vendent à prix d’or sur les marchés de Hong Kong et d’Asie du Sud-Est ». Mais il s’agit d’une agriculture incapable de nourrir le pays.

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