Les syndicats haussent le ton contre Matignon

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Une grève interprofessionnelle est prévue le 9 octobre 2018. Les rencontres bilatérales avec les partenaires sociaux, organisées par Matignon, n’ont pas convaincu les syndicats, qui craignent notamment une remise en cause violente de l’assurance-chômage.

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La deuxième année du quinquennat Macron risque fort d’être aussi mouvementée sur le front social que la première, si l’on se fie à l’ambiance électrique de la rentrée. Tandis que le président glosait au Danemark sur le peuple « gaulois » réfractaire au changement, s’attirant un tir nourri côté syndical, son premier ministre mettait sur la table le menu des réformes à venir, et il s’annonce copieux. La croissance prévue faisant défaut, le gouvernement assume de tailler dans les dépenses sociales et de durcir les règles encadrant l’assurance-chômage, avant de s’attaquer à la réforme des retraites. Le tout devant être bouclé d’ici à la fin du premier semestre 2019.

Édouard Philippe a rencontré les syndicats et le patronat fin août pour débattre des sujets de réformes. © Reuters Édouard Philippe a rencontré les syndicats et le patronat fin août pour débattre des sujets de réformes. © Reuters

Il ne s’agit plus de mettre en œuvre les promesses de campagne, confie à Mediapart une source à Matignon, mais bel et bien d’un « second programme » pour bâtir un « nouveau contrat social ». Les propositions chocs du gouvernement ont été dévoilées à grands traits par Édouard Philippe lui-même, dans Le Journal du dimanche, à la fin du mois d’août. Elles ont été confirmées au cours des réunions bilatérales conduites depuis une semaine avec les partenaires sociaux par Édouard Philippe, la ministre du travail, Muriel Pénicaud, et la ministre de la santé, Agnès Buzyn.

Si le gouvernement croyait bien faire en relançant ces rencontres, comme au début des ordonnances, les déclarations des différents responsables syndicaux ont dû doucher quelques espoirs. « Nous avions vu Emmanuel Macron au début de l’été, qui avait assuré qu’il allait nous écouter, rappelle Philippe Martinez de la CGT. Résultat, fin août, le premier ministre balance son projet dans le JDD et, en catastrophe, nous envoie une invitation le samedi pour la semaine suivante afin d’en “discuter”… Dans de telles conditions, ça peut difficilement bien démarrer. »

Pascal Pavageau, à Force ouvrière, n’a pas non plus vraiment apprécié le ton de ces rencontres. « La méthode ne peut pas consister simplement à se voir régulièrement pour nous dire : on a décidé de faire ci, de vous interroger comme ci, et il y aura un diagnostic partagé, au final », a prévenu le secrétaire général, au sortir de l’entretien. « C’est possible qu’on fasse ça pour la dernière fois », annonce également François Hommeril, président de la CFE-CGC.

Car Matignon remet sur la table la réforme de l’assurance-chômage, sur laquelle les partenaires sociaux ont déjà négocié l’an dernier, ce qui a donné lieu à une partie de la loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel votée cet été. Rebelote et patatras, le gouvernement veut remettre tout à plat, étudier les différentes options, « sans tabou », avec malgré tout quelques débuts d’idées, notamment sur la dégressivité des allocations chômage.

Ainsi le député LREM Aurélien Taché, qui fait partie de la garde rapprochée d’Emmanuel Macron, a laissé entendre cet été qu’il serait souhaitable d’introduire une forme de dégressivité des allocations pour les cadres touchant trois fois le Smic et se retrouvant au chômage. L’hypothèse n’a pas été démentie par Édouard Philippe au cours des entretiens de la semaine passée, bien au contraire. François Hommeril, à la CFE-CGC, n’a pas raté l’occasion, mettant sous le nez du premier ministre les propos d’un certain… Emmanuel Macron, dans son livre, Révolution, publié en 2016 au cours de la campagne présidentielle.

Le futur président écrivait à l’époque, noir sur blanc, qu’il ne croyait « pas du tout au débat lancé par nombre de responsables politiques sur la dégressivité des allocations-chômage ». Plus loin, il fustigeait ces mêmes politiques qui « sous-entendent que les transitions ne sont pas un sujet, que la mobilité professionnelle se fera toute seule et que les chômeurs le sont plus ou moins par leur faute ».

Deux ans plus tard, la dégressivité revient à la mode dans son gouvernement et le contrôle des chômeurs, déjà durci, risque encore de s’intensifier. Quant à la révision des règles permettant de cumuler allocations chômage et emploi précaire, elle semble toujours d’actualité, alors même que l’hypothèse d’un bonus-malus sur les entreprises qui abuseraient des contrats courts a plus ou mois disparu du tableau. L’hypothèse du gouvernement est simple : malgré la croissance, le taux de chômage ne baisse pas assez vite, il y a donc urgence à mieux gérer « l'incitation au retour à l'emploi », selon les propos d’un des conseillers de l’exécutif sur le dossier.

Un boycott des négociations est possible

Pour les syndicats, et avant même que ne s’ouvre l’immense chantier de la réforme des retraites, la barque s’annonce donc chargée. « Il n’est pas question de faire moins sur l’indemnisation des demandeurs d’emploi que ce qui est fait aujourd’hui », prévient Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, dans Le Monde« La dégressivité, a fortiori pour des cadres qui ont travaillé et cotisé toute leur vie, contribuant ainsi à la qualité de notre régime assurantiel, n’a aucune efficacité économique, c’est donc une proposition digne du café du commerce », souligne François Hommeril, qui n’exclut pas un « ballon d’essai » pour cacher l’hypothèse d’une dégressivité pour tous, ou d’une allocation uniforme, comme le craint également la CGT.

À l’issue de ces rencontres, le gouvernement doit envoyer une lettre de cadrage aux syndicats comme au patronat, pour fixer un cap aux négociations paritaires. Mais la défiance est telle qu’il est possible que les syndicats refusent de négocier sous sa houlette. « Négocier avec le patronat, s'affronter même, trouver des compromis, ça, je sais faire, pas de problème, explique François Hommeril. Mais passer comme des gamins en tentant chacun de notre côté d’influencer un gouvernement qui ne connaît rien à l’entreprise, non merci… On a vu ce que cela donnait l’an passé. »

Tous ont en tête la négociation sur la formation professionnelle, discutée de manière paritaire, et sur laquelle le gouvernement s’est finalement assis. La CGT pourrait elle aussi passer son tour. Quant à la CFDT, Laurent Berger prévient Matignon, toujours dans Le Monde : « Si vous laissez de l’espace à la démocratie sociale (…), la CFDT s’en saisira. Si vous voulez nous dicter un chemin qui pour nous ne fait pas sens, nous ne l’emprunterons pas. »

Même sur les sujets plus consensuels, la réserve est de mise. Il en va ainsi de la réforme de la santé au travail. En ouvrant en même temps le débat sur les indemnités en cas d’arrêt maladie, le gouvernement a agacé tout le monde. Le patronat est vent debout contre une possible contribution supplémentaire, alors que les représentants des salariés n’en reviennent pas qu’Édouard Philippe ait assimilé jour d’arrêt et vacances… Le fond du rapport Lecocq, proposant la fusion de la plupart des acteurs de la protection de la santé au travail dans une seule et même instance (détaillé ici), est révolutionnaire, mais il a fini par être éclipsé par la polémique.

En multipliant les annonces et les signaux, le gouvernement s’attire aussi les critiques du patronat, plutôt à la fête depuis les ordonnances. Le gouvernement veut reporter dans le temps la baisse supplémentaire de quatre points des cotisations patronales au niveau du Smic, et diminuer d’un milliard les aides aux entreprises, ce qui reste un effort modeste, puisque le gouvernement a maintenu le CICE cette année encore (soit 20 milliard d’euros de surcoût) et envisage désormais de « désocialiser » les heures supplémentaires (lire ici l'analyse de Romaric Godin sur le budget 2019 et la « politique de classe »).

« La croissance n’est pas au rendez-vous et donc, d’un seul coup, tout devient plus compliqué, se désole François Asselin, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CMPE). Faute de réforme sur la dépense publique, on continue donc de demander des efforts aux chefs d’entreprises privées. Or nous avons déjà l’une des pressions fiscales les plus élevées d’Europe. » Son homologue au Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, met en garde dans Le Figaro contre le retour d’une « politique de zig et de zag du quinquennat Hollande »… Ce qui n’est pas un compliment dans la bouche du patron du Medef.

Ce dernier en a profité pour pousser son avantage, en livrant dans Les Échos sa vision de l’assurance-chômage : une « allocation universelle forfaitaire financée par la CSG, gérée par l’État, qui intégrerait l’allocation spécifique de solidarité et potentiellement d’autres minima sociaux », assortie d’un « régime assurantiel complémentaire obligatoire, géré par les partenaires sociaux comme c’est le cas pour les retraites complémentaires, financé par les cotisations des entreprises, non garanti par l’État et avec une règle d’or : l’équilibre des comptes ». Soit l’antéchrist pour les syndicats, qui plaident pour le respect du modèle social à la française, fondé sur les cotisations sur le travail et le principe de la « solidarité ».

Le 9 octobre, la CGT et FO, vraisemblablement rejoints par Solidaires, ont d’ores et déjà prévu une grève interprofessionnelle et une manifestation pour rappeler leur désaccord et tenter d’entraver la marche des réformes. Les agents SNCF, les salariés de l’énergie, les fonctionnaires, les étudiants et les lycéens ou encore les salariés d’Air France seront aussi de la partie, avec leurs listes respectives de mécontentements. Les rangs pourraient grossir, y compris au sein de la CFDT, si les annonces sur la réforme du système de santé et les mesures pour lutter contre la pauvreté, prévues pour la mi-septembre, déçoivent.

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