Notre dossier : Florange, le conflit avec Mittal

Pourquoi le projet «Ulcos» ne sauvera pas Florange

C'est la solution magique avancée par Jean-Marc Ayrault pour relancer Florange : un programme européen de captation de CO2, baptisé « Ulcos ». Les experts doutent de la viabilité d'un tel projet depuis l'effondrement du marché carbone. Et les financements restent à trouver.

Ludovic Lamant et Jade Lindgaard

4 décembre 2012 à 19h10

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Lorsqu'il s'est exprimé vendredi sur l'avenir de Florange, Jean-Marc Ayrault n'avait qu'un sigle à la bouche : « Ulcos », du nom de ce programme de captation et de stockage du CO2, présenté comme la clé du sauvetage des deux hauts-fourneaux du site lorrain. « Un projet d'excellence industrielle et d'excellence environnementale », s'est enthousiasmé le premier ministre, qui en a même fait le symbole de sa politique industrielle : « Ma conception du rôle de l'État est qu'il doit animer, impulser, réguler l'activité économique et protéger les intérêts stratégiques. C'est pourquoi il doit investir lui-même dans les projets d'avenir qui ne sont pas immédiatement rentables. C'est l'exemple d'Ulcos. »

Ulcos peut-il vraiment sauver Florange ? Parce qu’il doit permettre de réduire les émissions de CO2 dans l’industrie sidérurgique, ce projet de recherche trouve ses défenseurs parmi les experts en transition énergétique et en finance carbone. Mais même eux ne croient pas à une relance du site mosellan par la seule magie d’Ulcos.

« Ulcos ne peut être qu’un supplément d’âme, avec du sens et pouvant déclencher un effet d’entraînement important en Europe, mais il ne peut être à lui seul toute la solution », analyse Emmanuel Guérin de l’Iddri. « Cette technique peut s’ajouter aux solutions industrielles sur le site, mais il faut que tout le reste aille bien. » Peu ou prou le même diagnostic que Guy Dollé, l’ancien PDG d’Arcelor interrogé par Les Échos : « Faire croire qu'Ulcos va sauver les hauts-fourneaux lorrains, c'est de la tromperie. Cela donne une année environ d'expérimentation sur un haut-fourneau et non sur les deux compte tenu des investissements à réaliser. »

Pourquoi ? Parce que le marché européen du carbone est aujourd’hui en pleine déroute. Or il doit contribuer au financement du projet – il coûte plus de 600 millions d’euros –, mais aussi à sa rentabilisation : les émissions de gaz carbonique évitées sont censées être vendues comme quotas et générer des recettes. Or, si le cours du carbone reste bas, l'entreprise ne sera pas incitée à réduire ses émissions. Quel intérêt aurait-elle à engager de lourds investissements, pour de si faibles perspectives de rentrées d'argent ?

Fin novembre, le permis européen ne valait plus qu'environ 7 euros la tonne, alors qu’il en représentait encore 17 euros en mai 2011. Un montant ridiculement bas du fait de la surallocation de quotas – il y a plus de tonnes de dioxyde de carbone disponibles que d’acheteurs – et de la crise économique, qui, en ralentissant l’activité, réduit mécaniquement les rejets de gaz à effet de serre. Au point que certains analystes s’interrogent sur le devenir de la finance carbone. « Les prévisions du prix du carbone à l’horizon 2020 sont très basses, autour de 15 ou 20 euros la tonne, explique Emmanuel Guérin. De ce fait, on ne peut pas attendre que les activités de captation et de stockage du carbone sur les sites industriels soient rentables à très court terme. »

Pour que l’activité reprenne sur le marché du CO2, il faudrait que les industries soumises au système des quotas (ciment, acier, verre, papier…) en acceptent les règles et jouent le jeu. Il y a deux façons d’y parvenir, selon le chercheur. Que l’Europe leur montre qu’elle s’engage financièrement dans la recherche sur les technologies décarbonées. Ulcos peut en être un bon exemple et entraîner des effets vertueux. Mais aussi, qu’elle leur démontre que les industries des États en dehors du protocole de Kyoto (États-Unis, pays émergents) livrent un effet comparable. Ulcos ne changera rien à ce problème.

Au moins 600 millions d'euros à trouver

Aujourd’hui, l’acier est le secteur le plus excédentaire sur le marché du carbone européen, avec 71 millions de tonnes de CO2 en mal d’acheteurs en 2011 (sur un excédent total de 1,5 milliard de quotas). Comment imaginer alors que les rejets gazeux évités puissent rapporter des recettes à Ulcos ? L’année prochaine, l’Europe doit se mettre d’accord sur la réforme de son marché carbone. Mais elle fait face à l’opposition de la Pologne, très réticente à voir s’alourdir les contraintes sur ses industries.

Jean-Marc Ayrault devra donc batailler ferme, pour trouver les 600 millions d'euros nécessaires au financement du projet. L'État français a « déjà réservé » 150 millions d'euros, dans le cadre du grand emprunt, a-t-il expliqué vendredi. Des collectivités territoriales devraient apporter 30 millions supplémentaires. Mais le gros de la somme devrait provenir d'injections européennes. C'est en tout cas le scénario espéré par le gouvernement.

La commission européenne veut financer, à partir de l'an prochain, des projets industriels qu'elle juge sobres en carbone, pour accélérer la transition énergétique sur le continent. Dans le cadre de cet appel d'offres, baptisé « NER300 » (parce qu'il est financé par l'émission de 300 millions de tonnes de quotas d'émissions de CO2, dont les 200 premiers millions ont déjà été vendus), Ulcos à Florange serait désormais considéré prioritaire par Bruxelles, parmi la liste des projets présentés par les 27 États membres.

À l'été, l'affaire était pourtant loin d'être gagnée : Florange n'occupait que la huitième place d'une pré-sélection de projets sur tout le continent. Or seuls les trois premiers seront financés. Mais beaucoup d'États membres semblent avoir fait marche arrière, refusant de s'engager à cofinancer ces projets, sur fond d'austérité budgétaire. Ce qui n'est pas le cas de la France. Ulcos est donc passé à la troisième place fin octobre, avant d'atteindre la première mi-novembre. Joints par Mediapart, les services de la commission se refusent de dire combien de projets, sur les huit de l'été dernier, ont été abandonnés depuis. L'exécutif européen donnera son verdict aux alentours du 20 décembre.

En cas d'aide européenne, il resterait au moins 100 millions d'euros à trouver. ArcelorMittal devrait donc également mettre la main à la poche. Or si l'on s'en tient à l'accord conclu avec les autorités françaises en fin de semaine dernière, dont Le Monde s'est procuré une copie, ArcelorMittal a pris très peu d'engagements en la matière. Il y est écrit qu'Ulcos « reste un projet important pour développer de nouvelles solutions mieux adaptées aux enjeux du changement climatique », mais aussi que « l'état actuel des résultats de la recherche ne permet pas de passer directement sur le démonstrateur industriel de Florange ». Surtout, le texte ne parle que de « 53 millions d'euros d'investissements stratégiques » pour l'ensemble du site, sur cinq ans… Ulcos n'est pas pour demain.

Ludovic Lamant et Jade Lindgaard


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