De financière, la crise devient celle des Etats

Par
La fièvre a repris sur les marchés, brusquement alarmés par l'état des finances publiques des pays européens. Après la Grèce, le Portugal et l'Espagne sont pris pour cible. Les investisseurs tentent d'obtenir des plans rapides de remise en ordre. L'euro est confronté à une épreuve majeure. Mais l'Europe semble bien désarmée pour y répondre.

La lecture des articles est réservée aux abonnés.

En quelques jours, l'euphorie a fait place à la fièvre sur les marchés. Ce n'est pas la panique comme en septembre 2008, après la chute de Lehman Brothers aux Etats-Unis, mais c'est une tension croissante. Actions, matières premières, monnaies et – ce qui est nouveau – bons du Trésor et obligations, tout est pris dans la tourmente. En trois jours, le Cac 40 a perdu près de 6% pour redescendre en dessous de 3.600 points. Le Dow Jones a perdu plus de 4% et est repassé symboliquement sous la barre des 10.000 points. Le Nikkei a suivi, perdant en une seule séance près de 3%, emmenant dans son sillage toutes les places asiatiques.
Mais c'est sur les marchés obligataires que la tension est la plus forte. Brusquement, tout ce qui ressemble à une dette devient tabou. Et c'est sur l'Union européenne que se concentre pour l'instant toutes les peurs. Grèce, Portugal, Espagne, Irlande, les PIGS comme les ont surnommés avec mépris et supériorité les marchés anglo-saxons, sont les premiers visés. Parce qu'ils sont les plus endettés, parce que leur économie est la plus fragile. Mais c'est toute l'Union européenne qui est touchée. L'euro se retrouve emporté dans la tourmente, tombant à 1,37 dollar, son plus bas niveau depuis neuf mois.
  • Pourquoi ce nouvel accès de fièvre ?
Tout est parti d'une émission ratée par le Portugal. Au moment où la Grèce était en train de présenter son plan de rigueur à Bruxelles et d'obtenir le soutien européen, le Portugal essayait de lever 500 millions d'euros sur les marchés pour se financer à court terme. En temps normal, cette émission d'un très faible montant n'aurait jamais dû rencontrer de difficultés. Pourtant, le Portugal a été contraint de ramener son émission à 300 millions d'euros, faute de prêteurs.
Les marchés, qui affichent une très grande nervosité sur l'endettement des pays depuis la dégradation affectant la Grèce en décembre, ont pris peur: si le Portugal n'arrivait pas à lever si peu d'argent aujourd'hui, qu'en serait-il s'il devait faire face à des échéances plus importantes? Pourrait-il trouver des créanciers? N'y avait-il pas un risque mal estimé pour lui comme pour d'autres? Le problème se pose notamment pour la Grèce qui doit lever plus de 20 milliards d'euros pour se refinancer entre avril et mai.
Dès lors, une quasi-panique s'est emparée des marchés obligataires. Les analystes ont commencé à conseiller de se tenir à l'écart de certaines émissions européennes. Les investisseurs ont exigé des primes de risque de plus en plus élevées pour les pays jugés les moins sûrs. Les emprunts grecs se négocient à 6,76%, alors que les émissions allemandes, qui servent de référence sur les marchés, sont à 3,66%. Les taux d'emprunt du Portugal et de l'Espagne se sont aussi tendus. Dans le même temps, les CDS (credit default swaps), ces assurances censées protéger les prêteurs contre les risques de défaillance, explosent. Vendredi matin, les primes pour la Grèce atteignaient le niveau historique de 426 points. Ce qui signifie que pour 10 millions d'euros empruntés, la prime d'assurance à payer est de 426.000 euros. Le CDS pour le Portugal a augmenté de 32 points à 226 points, celui de l'Espagne dépasse les 150 points.
Pour les gouvernements, c'est un très mauvais signe. Car cette envolée des primes de risque signifie qu'il leur faudra offrir des taux de plus en plus élevés pour convaincre les investisseurs de leur prêter, ce qui va les amener à consacrer de plus en plus d'argent aux intérêts et au remboursement de leur dette, au risque de pénaliser la croissance future.

  • Pourquoi les dettes publiques sont-elles devenues un problème majeur?
Il y a à peine un an, les marchés accueillaient avec soulagement les plans de sauvetages bancaires et les plans de soutien des gouvernements. A les entendre à l'époque, ce n'était jamais assez. Il fallait ouvrir à fond les vannes de l'argent public, sans considération pour le reste. Des milliers de milliards de dollars ont ainsi été engagés en quelques mois par les Etats pour sauver l'économie.

L'écroulement a été évité mais aucun des problèmes apparus pendant la crise n'a été résolu. La bulle financière subsiste mais elle s'est déplacée de la sphère financière aux Etats. Ce sont eux maintenant qui en portent la charge en lieu et place du privé. Les effets de cette substitution sont visibles dans tous les comptes publics. Les déficits publics ont atteint des niveau records, jamais vus dans le passé dans un ensemble si large: 1.400 milliards de dollars aux Etats-Unis, soit 10% du PNB; c'est 12% du PNB en Grande-Bretagne, 12,3% en Grèce, 11% en Espagne, 8,4% en France.

Dans le même temps, le stock de dettes, déjà très élevé dans de nombreux pays avant même l'avènement de la crise, a pris des proportions astronomiques. L'endettement américain s'élève à plus de 13.000 milliards de dollars, soit 90% du PNB, celui de la Grèce représente 112% de son PNB. En Italie, c'est 114%. En France, près de 72%. Et rien ne permet de prédire une stabilisation prochaine. La fragilité de la reprise économique est si grande que les gouvernements comme les autorités monétaires hésitent beaucoup à annoncer la fin de leur plan de soutien et une reprise en main de leurs finances. Les comptes publics risquent donc de se dégrader à nouveau en 2010.

Et c'est bien cela que reprochent les marchés aux Etats aujourd'hui. «Bien que leur intervention se soit avérée vitale, les gouvernements doivent désormais faire en sorte de ne pas devenir la principale cause de la prochaine crise», explique ainsi le rapport annuel du Forum économique mondial, organisateur de Davos.

Maintenant que le plus dur de la crise financière est passé, les investisseurs exigent une remise en ordre des finances publiques ou au moins un calendrier clair et détaillé des mesures que les Etats envisagent de prendre dans un avenir le plus proche possible. Mais pour faire face à ces endettements hors norme, il n'y a que peu de solutions.

Bien sûr, il y a la croissance. Mais celle-ci paraît hors de portée, ou en tout cas trop faible à brève échéance pour permettre un désendettement rapide. Il y a l'inflation. Le remède – qui peut être pire que le mal – n'est pas forcément possible dans le contexte de mondialisation. Et de toute façon, les marchés, qui seraient les premiers pénalisés, ne veulent en entendre parler à aucun prix. Enfin, il y a la rigueur. Et c'est cette voie-là qui a la préférence des marchés. Ils attendent des annonces de coupes budgétaires, des remises en cause des dépenses sociales, publiques, de la fin d'un certain train de vie.

Les gouvernements renâclent, hésitant à prendre des mesures qui risquent d'accroître le ralentissement économique plutôt que de favoriser la reprise. Surtout, comment vendre un programme de rigueur qui ne manquera pas d'être perçu par l'opinion publique comme la facture d'une crise dont le monde financier s'est défaussé à bon compte et sans même en tirer quelques leçons sur le reste de la population? A ce titre, les manifestations prévues en Grèce le 10 février pour protester contre le plan d'austérité annoncé par le gouvernement vont donner une première mesure de l'opinion publique sur le sujet.

En dépit de leurs erreurs pendant la bulle internet, puis dans la crise des subprimes, les agences de notation sont à nouveau celles qui donnent le ton sur les marchés quant à la dette des pays. Le 8 décembre, c'est l'agence Fitch, suivie par Moody's et Standard & Poor's, qui a alerté les marchés sur la Grèce en abaissant sa note de A- à BBB+, ce qui ne s'était jamais vu pour un pays européen. Pour former leur jugement, les agences prennent en considération plusieurs critères: le déficit public, l'endettement, le taux de croissance, les comptes courants, la politique budgétaire.