Jugé après un accident mortel, Total nie toute responsabilité

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Il y a sept ans, deux hommes mouraient à la suite d’une explosion sur le site Total-Carling, en Moselle. Six autres étaient blessés. À l’issue du procès, le procureur du tribunal correctionnel de Sarreguemines a requis deux ans de prison avec sursis contre l’ancien directeur du site et 200 000 euros d’amende contre Total Petrochemicals France.

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Sarreguemines, envoyée spéciale.- « Jérôme me disait souvent qu’un jour, ça allait péter. » Sabrina Stefaniak pleure à la barre du tribunal correctionnel de Sarreguemines, éternelle fiancée de Jérôme Griffoul, mort dans l’explosion d’un surchauffeur sur le site pétrochimique de Carling, à Saint-Avold en Moselle, il y a sept ans. Sabrina, entendue comme partie civile, poursuit péniblement, et pleure encore : « Il le disait en rigolant. Ça pétera, mais tu seras riche. » 

Maximilien Lemerre, petit gars de Cherbourg, se confiait lui aussi à ses oncles, travailleurs expérimentés du nucléaire à La Hague. « Il avait la trouille », raconte l’un deux. Mais que pouvait donc bien craindre cet apprenti de 21 ans, qui avait interrompu avec enthousiasme son DUT à Saint-Nazaire pour passer en alternance un brevet d’opérateur chez Total ? Il est mort écrasé sous les décombres d’une partie du vapocraqueur, immense installation faite de fours et de tuyaux qui permet à Total de transformer des dérivés du pétrole en hydrocarbures, pour fabriquer du plastique. « Grâce à Total, je connais désormais le poids de la boîte crânienne et du cœur de mon fils », assène la mère de Maximilien, au quatrième jour du procès, devant une salle d’audience pétrifiée.

Le vapocraqueur numéro 1 du site de Carling, après l'accident en 2009 © Reuters Le vapocraqueur numéro 1 du site de Carling, après l'accident en 2009 © Reuters

Habituellement, dans ces confins de la Moselle, les plus gros procès se bornent à du trafic de stupéfiants. Mais cette fois-ci, la salle du tribunal correctionnel est pleine, et même le personnel chargé de la sécurité du tribunal tend l’oreille, entre deux inspections des sacs. Sur le banc des accusés, Total Petrochemicals France (TPF), fleuron français, longtemps l’un des plus gros employeurs de la région, représenté par son PDG Philippe Goebel, ainsi que par l’ancien dirigeant du site de Carling, Claude Lebeau. Ils comparaissent pour homicide involontaire et blessures involontaires. Outre Maximilien Lemerre et Jérôme Griffoul, six autres salariés ont été touchés et souffrent désormais pour certains de graves incapacités. Les témoins sont presque tous des salariés de Total, pour la plupart encore en poste à Carling.

Quand l’accident a lieu, début juillet 2009, une bonne partie de l’usine de Carling est en congés. Véronique, son fils Vladimir et sa fille Margaux sont venus passer quinze jours en Moselle, car Maximilien est en vacances le soir même. Ils l’attendent, font des courses, achètent une bouteille de champagne, visitent Metz… Le jeune homme tarde à rentrer car depuis trois jours, son équipe tente de redémarrer le vapocraqueur numéro 1, arrêté à cause d’une infiltration d’eau. L’opération est délicate, seul un surchauffeur sur deux est reparti. « À mon arrivée ce jour-là pour la relève, il y avait une atmosphère pesante, raconte Sébastien Tavernier, opérateur dans la partie « froide » du vapocraqueur. En tant qu’ancien des fours, je connaissais la procédure et j’écoutais la manœuvre à la radio. J’ai entendu “C’est tout noir, je ne vois pas l’étincelle”. Et soudain tout a explosé, à 30 mètres de moi. » 

C’est une accumulation de gaz dans le surchauffeur, sans que les brûleurs ne soient allumés, qui provoque l’explosion. Comme un vulgaire accident domestique, où l’on tourne le bouton sans déclencher la flamme. « Au milieu de l’incendie, j’ai vu Jérôme », détaille Sébastien Tavernier. Le beau jeune homme à la coiffure de footballeur s’agite, nerveux. « Excusez-moi, je ne sais pas si ce sont les bons mots, mais avec un extincteur, j’ai “éteint” monsieur Griffoul. Ensuite j’ai passé la tête dans le four et j’ai vu les bandes réfléchissantes d’un bleu de travail et un casque. On a fait ce qu’on a pu pour dégager M. Lemerre. Mais c’était trop tard. Je tenais sa tête entre mes mains et mes doigts s’enfonçaient dans sa boîte crânienne. » Sébastien Tavernier, appelé à la barre comme témoin, a rejoint les parties civiles pour préjudice moral et psychologique. Sur son bras gauche est tatouée à vie la date de l’accident.

« Des proches m’ont appelé au téléphone pour me dire qu’il y avait eu une explosion à Carling. Ça ne m’a pas inquiétée, se souvient nettement la mère de Maximilien Lemerre. Mon fils était un apprenti, qu’aurait-il bien pu faire à l’allumage du vapocraqueur ? » Pourtant, quelques heures plus tard, elle se résigne à aller aux nouvelles. Son fils fait partie de la liste des victimes. Jérôme Griffoul, 28 ans, plus expérimenté chez Total, était depuis quelques mois seulement sur un poste au four. Ce sont ces deux opérateurs qui ont tenté d’allumer les brûleurs du surchauffeur, à l’aide d’une canne manuelle (sorte d’allume-gaz géant), faute de dispositif automatique, sans jamais avoir réalisé une telle opération auparavant. 

C’est le cœur de ce procès. Pourquoi des salariés sans expérience de redémarrage d’un vapocraqueur ont-ils eu la charge d’une opération si périlleuse ? Les conditions de sécurité étaient-elles réunies pour son bon déroulé ? L’état général du vapocraqueur numéro 1 du site de Carling était-il défaillant ? Total a-t-il failli en connaissance de cause à ses obligations de sécurité ? 

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