Crise de la dette: l'exemple de l'Equateur peut-il servir en Europe?

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En 2008, l'Equateur a suspendu le paiement de près de 40% de sa dette vis-à-vis de l'étranger. Une déflagration qui a redonné de l'oxygène à ce pays lourdement endetté tout au long des années 2000. A Athènes, Dublin et Lisbonne, le scénario équatorien donne des idées... Il sera même au cœur des débats d'un sommet social, qui s'ouvre le 6 mai à Athènes.
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Les partisans d'un «audit» pour dégonfler les dettes en Europe donnent de la voix. Des syndicats, ONG et économistes se réunissent à Athènes pour affûter leurs arguments, à partir de vendredi 6 mai et pour trois jours, un an, presque jour pour jour, après le «sauvetage» de la Grèce par le Fonds monétaire international (FMI) et la Commission européenne. Puisque la dette publique de la Grèce ou de l'Irlande est trop volumineuse pour pouvoir être remboursée en intégralité, estiment-ils en substance, mieux vaut s'en défaire d'une partie dès à présent. Quitte à ignorer l'avis des marchés financiers. Quitte à ce que Bruxelles se fâche. Quitte à ce que la Grèce ou l'Irlande abandonnent l'euro.
«Le gouvernement socialiste continue de faire comme si la Grèce allait rembourser cette dette pendant les 25 prochaines années. Mais personne n'y croit plus, et c'est désormais aux Grecs d'imposer le défaut de leur dette», avance Costas Lapavitsas, un économiste grec, professeur à la SOAS (School of oriental and african studies), à Londres, qui interviendra durant le sommet. Comment s'y prendre, pour provoquer ce défaut? «Il faut former une commission, qui intègre des représentants de la société civile et des syndicats, afin de décider quelles tranches de dette sont susceptibles d'être remboursées, et quelles autres tranches on peut oublier.»

A court terme, l'avantage d'un tel panel est évident: annuler le pouvoir de nuisance des marchés financiers, et permettre à la population de chacun des pays de reprendre la main sur la gestion de leur dette.

Debtocracy © ThePressProject
Encore confidentiel il y a quelques semaines, le débat pour un «audit indépendant» de la dette souveraine prend de l'ampleur en Grèce. En témoigne le succès du documentaire grec Debtocracy, déjà vu par un million de personnes sur internet, favorable à cette solution.

Dès le mois de décembre 2010, la députée Sophia Sakorafa, ex-vedette du lancer de javelot, figure populaire dans le pays, s'est prononcée pour une commission parlementaire, dont le but serait de réévaluer le poids de la dette. Une campagne officielle a suivi en mars. Jusqu'à présent, le parti socialiste au pouvoir, le Pasok, fait la sourde oreille, et continue, en public, de s'opposer à toute restructuration (même si les récentes déclarations du ministre des finances laissent entendre un changement d'orientation). A Dublin, la dynamique grecque n'est pas passée inaperçue, et une commission d'experts indépendants a commencé, depuis mercredi, l'examen de la dette irlandaise.
Dans ces deux pays d'Europe dits «périphériques», frappés de plein fouet par la crise de la dette et l'austérité, l'exemple de l'Equateur revient en boucle dans les débats. Ce pays d'Amérique latine a mis sur pied, en juillet 2007, une commission d'audit. Parmi ses 18 membres figuraient des représentants du ministère des finances, de la Cour de justice, de collectifs pour les droits des indigènes, ou encore d'associations européennes et latino-américaines spécialistes des questions d'endettement. Leur rapport a conclu, 14 mois plus tard, à l'«illégitimité» d'une bonne partie de la dette. Si bien qu'en décembre 2008, le président Rafael Correa suspendait le paiement de près de 40% de sa dette internationale. Au grand dam des banques américaines.

Dettes «odieuses» et dettes «illégitimes»

«Nous avons passé au crible trente ans d'endettement du pays, de 1976 à 2006», se souvient Eric Toussaint, président du Comité pour l'annulation de la dette du tiers-monde (CADTM), qui fut l'un des membres de cette commission. Dans le jargon, les experts ont identifié des tranches de dettes «illégales» (dont le contrat est contraire au droit international ou équatorien), «odieuses» (contractées par un gouvernement despotique, à l'encontre de l'intérêt des populations) ou encore «illégitimes» (par exemple lorsqu'elles sont creusées pour voler au secours des banques privées...). Autant de critères qui pourraient servir pour adoucir le fardeau des dettes en Grèce et en Irlande. A condition, bien sûr, que le panel constitué soit suffisamment légitime.

«L'exécutif grec pourrait former directement cette commission, comme ce fut le cas en Equateur, mais d'autres configurations sont possibles», note Eric Toussaint. Le Parlement peut prendre l'initiative (scénario peut-être envisageable au Portugal, à partir de la majorité qui a voté contre le premier ministre sortant, José Socrates, en mars dernier), ou encore le pouvoir judiciaire (comme ce fut le cas en Argentine, dans les années 1990, au sujet des énormes dettes argentines contractées sous la dictature). «On peut aussi imaginer un audit citoyen, mais cela n'a évidemment pas le même impact», met en garde Toussaint.

Une fois formés, ces panels pourraient donc se coltiner à un certain nombre de questions délicates. Quelle est la «légalité», par exemple, d'une dette qui fut camouflée pendant des années, en douce, par une grande banque américaine, en l'occurrence Goldman Sachs? Quelle est la «légitimité» du prêt de 110 milliards d'euros accordé par Bruxelles et le FMI en échange de l'austérité? «C'est une manière alternative de réfléchir au défaut, de façon plus démocratique, et je trouve le débat grec plutôt encourageant ces temps-ci», veut croire Costas Lapavitsas, en amont du sommet grec.

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Dans la série «les petits pays sont riches d'enseignement pour la crise en cours», on peut aussi consulter notre série de reportages en Islande, en mars dernier: L'Islande indignée.