«Merkozy» se met en scène, la Grèce se remet en grève

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Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont enfilé une nouvelle fois ce lundi les costumes de sauveurs de l'Europe. Mais deux nouvelles crises parasitent cette mise en scène: la chute du gouvernement roumain, lundi, et une nouvelle grève générale, ce mardi en Grèce.

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Le probable candidat à la présidentielle Nicolas Sarkozy s'est offert lundi un soutien de luxe. La chancelière allemande Angela Merkel a fait le déplacement à Paris et accorde un entretien télévisé, au côté du président français, à France-2 et à la chaîne allemande ZDF. 

On connaît le numéro par cœur : le couple franco-allemand, quasi fusionnel depuis l'été 2011, dans le rôle du sauveur héroïque d'une Europe au bord de l'abîme. Les deux chefs d'Etat devraient à nouveau dire tout le bien qu'ils pensent du «pacte budgétaire» qui sera signé début mars à Bruxelles (lire ici notre décryptage du texte), assurer qu'ils travaillent sur un pied d'égalité (voir l'extrait vidéo ci-dessous), et formuler l'espoir d'un accord «dans les prochains jours» dans les négociations sur la dette grecque.

Message aux distraits, qui ne l'auraient pas encore compris, et aux sceptiques qui ne voudraient pas y croire : le plus dur de la crise est passé, et l'Union européenne en sortira renforcée, expliqueront les deux dirigeants. Grâce à un traité qui devrait encore muscler la discipline budgétaire, comme l'a voulu la chancelière, mais aussi renforcer la «gouvernance» économique de l'Union chère à Nicolas Sarkozy.

Mais deux contretemps risquent de parasiter la communication officielle de l'Elysée. Les crises politiques en cours au même moment, à Bucarest et à Athènes, mettent en lumière les limites du «sauvetage» de l'Europe, conduit depuis deux ans par «Merkozy». La chute du gouvernement roumain, et une nouvelle grève générale, prévue ce mardi en Grèce, à un moment décisif des négociations sur la dette, confirment l'extrême fragilité d'une Union lessivée par deux ans d'austérité.

Le premier avertissement vient de Roumanie, dont les 22 millions d'habitants ont rejoint l'Union en 2007. Le gouvernement d'Emil Boc (centre-droit), en poste depuis 2008, a démissionné lundi, sous la pression de la rue. Il paie le prix d'une politique d'austérité massue, «la plus dure de l'Union européenne». Le taux de la TVA est passé de 19 à 24 %. Les traitements des fonctionnaires ont été baissés d'un quart. Des milliers d'emplois ont été supprimés dans le secteur public.

Ironie de la situation : la démission d'Emil Boc intervient au lendemain de la fin d'une mission du Fonds monétaire internationale (FMI), de la Commission européenne et de la Banque mondiale, à Bucarest, qui s'était conclue par un large satisfecit accordé à la politique de l'exécutif roumain... «Les autorités ont fait de bons progrès dans la mise en œuvre des politiques convenues, dans un climat international très difficile», lit-on dans la déclaration conjointe (en anglais). Pas un mot, dans le document, sur les manifestations de Roumains, qui se sont intensifiées depuis le 10 janvier dans la capitale, et que certains ont rapprochées des mobilisations d'«indignés».

« Nous sommes déjà au-delà des délais »

Bucarest, régulièrement cité en exemple, à Bruxelles, parmi les «bons élèves» de la discipline budgétaire, vient donc allonger la liste des exécutifs d'Europe, discrédités par leur politique de rigueur. En Irlande, en Espagne ou encore au Portugal, les gouvernements ont été sanctionnés par les urnes, en 2011. En Grèce et en Italie, ils ont été directement remplacés en novembre dernier, sans attendre de nouvelles élections, avec le seul aval des parlementaires. 

En Roumanie, d'après l'AFP, deux scénarios sont possibles. Soit des élections anticipées dès à présent, comme le demande l'opposition roumaine. Soit la mise en place d'une équipe d'experts, avec l'aval du Parlement, d'ici à 60 jours, pour faire tampon jusqu'à un scrutin organisé en novembre... 

Au même moment, l'interminable feuilleton des négociations sur la crise grecque est en train de virer en nouvelle crise politique. Il menace désormais l'existence du gouvernement d'«experts», mis en place depuis la fin de l'année dernière... Athènes est prise en étau entre deux séries de négociations. La première, extrêmement complexe, mais qui conditionne tout le reste, porte sur la restructuration de la dette, et les pertes que les établissements privés sont prêts à consentir, pour soulager le fardeau du pays. Un accord, maintes fois annoncé, toujours repoussé, pourrait intervenir cette semaine.

«Nous sommes déjà au-delà des délais», s'est inquiétée, ce lundi, la Commission européenne. «On avait espéré que les décisions nécessaires auraient été prises au plus tard ce week-end, et qu'il aurait pu y avoir une réunion de l'Eurogroupe», a expliqué le porte-parole d'Olli Rehn, commissaire aux affaires économiques. Une rencontre des ministres des finances de la zone euro, prévue lundi soir à Bruxelles, a été annulée. Elle pourrait avoir lieu d'ici dimanche.

Menée en parallèle, la seconde batterie de négociations, plus politique, est explosive. Elle se déroule entre le gouvernement grec et la «troïka» (FMI, Commission européenne, Banque centrale européenne), et porte sur l'éventuel déblocage d'un nouveau prêt, de 130 milliards d'euros, après celui de 110 milliards concédé en 2010. La «troïka» estime qu'une partie des conditions fixées à Athènes n'ont pas été concrétisées, et veut faire appliquer de nouvelles mesures.

Le projet d'un «commissaire budgétaire», qui superviserait, au nom de la «troïka», le budget de la Grèce, défendu par le ministre allemand des finances, a finalement été mis de côté, après avoir provoqué un tollé presque partout en Europe. Mais le débat se concentre ces jours-ci sur l'une des «réformes structurelles» jugées décisives aux yeux de la «troïka» : baisser le salaire minimum grec, pour doper la compétitivité des entreprises.

Baisser le salaire minimum ?

Ce salaire minimum s'établit, selon les chiffres de la «troïka», à 870 euros par mois en Grèce (en fait 751 euros versés sur 14 mois). Au Portugal, il plafonne à 566 euros, tandis qu'il atteint 748 euros en Espagne (1398 euros en France selon l'Insee). La «troïka» propose donc de couper dans les salaires, pour relancer une économie exsangue, incapable de renouer avec la croissance... Mais le gouvernement de coalition retarde sa réponse, et doute de l'utilité de cette mesure, au risque d'exaspérer ses partenaires européens. Les tensions internes à la coalition grecque semblent vives.   

Il s'agirait d'un «démantèlement pur et simple des conventions collectives nationales», met en garde la Confédération européenne des syndicats (CES). Les syndicats grecs, mais aussi, plus étonnant, le patronat, sont montés au créneau contre cette mesure. La proposition sera l'une des cibles de la grève générale de 24 heures, mardi – la première organisée depuis deux mois en Grèce. En visite à Paris lundi, Angela Merkel a maintenu la pression : «Il ne peut y avoir de nouveau programme si elle ne conclut pas avec la troïka», a estimé la chancelière. 

Les discussions sont d'autant plus tendues qu'Athènes négocie le couteau sous la gorge : sans prêt d'ici au 20 mars, le pays fera défaut, de manière désordonnée. Pour la Grèce, comme pour la zone euro, ce serait alors le saut dans le vide (lire notre article).

Les Européens feraient-ils mieux de «lâcher» la Grèce, et la laisser quitter la zone euro si elle le désire ? «Nous ne travaillons pas sur ce scénario», martèle-t-on, du côté de la Commission européenne, tout en précisant que «des acteurs privés, ce n'est pas un secret, y travaillent, parmi plusieurs scénarios».

En fait, personne ne veut «lâcher» la Grèce, tant que le risque de contagion à d'autres pays, Italie et Espagne en premier lieu, n'est pas écarté. Or, jusqu'à présent, les Allemands refusent d'augmenter les capacités du futur Mécanisme européen de stabilité (MES), comme le demande, de manière de plus en plus pressante, Rome. Et tant que les Allemands résistent, le «pare-feu» ne sera pas assez solide en cas de défaut de l'Italie.

La signature, début mars, du «pacte budgétaire» pourrait amener Berlin à adoucir ses positions sur le MES. Mais sera-t-il encore temps ?

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