Premier clash entre la direction du «Monde» et ses nouveaux propriétaires

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Le directeur du Monde adresse une lettre très dure aux nouveaux propriétaires dans laquelle il dénonce le «harcèlement moral» dont ferait l'objet le management du groupe de la part des missi dominici de Xavier Niel et de Matthieu Pigasse.
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Dans un courrier (texte complet sous l'onglet Prolonger) adressé mardi 7 décembre à Louis Dreyfus, conseiller de Matthieu Pigasse (directeur général de la banque Lazard), et transmis à l'ensemble des actionnaires du groupe, le directeur du Monde, Eric Fottorino, dit crûment son ressentiment à l'égard des nouveaux propriétaires du groupe de presse et surtout de leurs «agissements ressentis par le management du Monde comme du harcèlement moral»:

«Si je me suis personnellement et nettement prononcé pour le rachat du groupe par Le Monde libre plutôt que par ses prestigieux concurrents – Le Nouvel Observateur, Prisa –, c’est sur la base d’engagements forts et clairs pris par MM. Bergé, Niel et Pigasse: (...) s’appuyer sur son management, sur ses équipes, pour redresser la situation financière et mettre en œuvre une stratégie définie en commun. (...) Depuis la mi-novembre, aucun de ces engagements n’est tenu. Je suis déçu. Je me sens trahi.»

A l'origine de ce malaise de la direction, cinq semaines seulement après le rachat officiel, la reprise en main très nette de la gestion de l'entreprise par les repreneurs qui ont envoyé pour trois mois Michael Boukobza, ancien directeur général d’Iliad-Free, en mission au Monde pour «simplifier, fiabiliser et coordonner le processus d’engagement de toutes les dépenses du groupe» – c'est-à-dire couper dans toutes les dépenses, les superflues comme parfois les nécessaires.

Mais si le directeur s'en prend frontalement à l'actionnaire majoritaire, ce n'est pas qu'une question d'augmentations ou de notes de frais. Il constate que l'homme de Xavier Niel (Michael Boukobza) et celui de Matthieu Pigasse (Louis Dreyfus) mettent «en œuvre des instructions reçues de nos actionnaires, la situation financière du Monde exigeant donc des mesures aussi drastiques que de déposséder le directoire de toute fonction de gestion, de négocier un budget sans son aval et de mettre en œuvre des restructurations qui l’exposent».

En lisant cette lettre, on apprend au passage que Louis Dreyfus, ancien directeur général de Libération puis du Nouvel Observateur avant d'être nommé numéro deux des Inrockuptibles après le rachat de l'hebdomadaire par Matthieu Pigasse, devrait devenir directeur général du Monde, poste qui était de fait jusque-là celui de David Guiraud, qui pilotait le groupe en tandem avec Eric Fottorino.

«Ce harcèlement moral managérial qui montre son visage mais ne dit pas son nom, n’est pas seulement intolérable (...). De telles pratiques menacent gravement l’image même du Monde et de ses actionnaires. Il faut un instant pour détruire une image, une éternité pour la reconstruire. Dois-je comprendre que le but de tout cela est de dégoûter le management pour lui faire quitter l’entreprise en évitant de lui verser des indemnités de licenciement?»

«J’entends maintenir le cap et poursuivre mon action sur la base des engagements pris par les actionnaires lors de la reprise du Monde», conclut Eric Fottorino. Mais il lui sera difficile désormais d'espérer jouer la base contre la pression venue d'en haut.

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Contacté par Mediapart, Xavier Niel n'a pas souhaité commenter la lettre d'Eric Fottorino.