La crise de la dette au miroir de la «décennie perdue» du Japon

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Que faire face à l'explosion de la dette publique en Europe et aux Etats-Unis? L'économiste Robert Boyer, partisan de la théorie de la régulation, propose de tirer les leçons de la crise japonaise des années 1990. Tout en insistant sur l'«originalité» de la crise en cours, et l'incertitude totale de la situation présente, qui complique les tentatives de «sortie de crise».

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Le Japon est-il l'une des clés de la crise? Peut-être la comparaison de l'effondrement des subprime avec la Grande dépression américaine des années 1930 n'est-elle pas la plus pertinente. Faudrait-il plutôt se résigner, pour les années à venir, à envisager une «décennie perdue» en Europe et aux Etats-Unis, telle que l'a traversée le Japon dans les années 1990?
Conséquence d'erreurs politiques en chaîne et de structures trop rigides, l'archipel a cumulé deux tares redoutables à la fin du XXe siècle: une croissance atone (stagnation) et des prix en baisse (déflation), qui ont abouti à un creusement gigantesque de sa dette, à près de 200% de son Produit intérieur brut en 2010 (contre 82,5% attendu pour la France et 113% pour la Grèce). Un avant-goût de cette croissance molle et fragile qui semble se profiler pour l'Europe, confrontée à l'explosion de ses finances publiques? Lors d'un débat organisé le 4 mars à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris, Robert Boyer, spécialiste des crises du capitalisme, s'est employé à discuter du bien-fondé de cette inquiétante comparaison.
Insistant sur l'«originalité» de la crise en cours, avec sa «combinatoire très spécifique», l'économiste, éminent représentant de la théorie de la régulation (lire sous l'onglet Prolonger), a rappelé l'«incertitude souvent radicale qui régit les sorties de crise». Manière de prendre ses précautions avant d'entrer dans le vif du sujet: sur la gestion de la dette, la régulation de la finance, ou le retour de l'inflation, l'expérience japonaise est riche d'enseignements.

Quand rétablir les finances publiques?

Prenons la dette nippone. Pourquoi n'inquiète-t-elle pas au moins autant que les finances grecques? En fait, ce n'est pas tant le volume de dette qui importe, que l'identité de ses propriétaires, plus ou moins réactifs aux annonces des agences de notation, plus ou moins soucieux de leurs rendements sur les obligations. Or, la dette japonaise est «domestique»: ce sont avant tout les banques de l'archipel qui la détiennent. «Une affaire de famille», résumait, lors du même débat, Christian Sautter, l'ancien ministre de l'économie (1999-2000). Rien à voir avec la Grèce, ou les Etats-Unis, dont la dette est en grande partie (et de plus en plus) aux mains des étrangers.

Robert Boyer fait de cette «diversification et internationalisation des titres publics des pays de la zone euro», l'une des grandes différences entre le Japon des années 90 et la zone euro aujourd'hui. L'an dernier, la Banque centrale européenne (BCE) détenait 41% de la dette, contre près de 21% pour le reste du monde. Une dette en partie disséminée partout dans le monde, qui facilite les mécanismes de spéculation. D'autant que «la violence et l'instabilité des jugements» des marchés se sont accrues ces dernières années.



Quand agir pour rétablir les finances? C'est un «dilemme», pour Boyer. D'un côté, il faut agir le plus tôt possible, si l'on veut restaurer la confiance sur les marchés. De l'autre, attendre (sans doute longtemps) qu'il existe un soutien des opinions publiques sur la question. De toute façon, les trois solutions disponibles pour réduire la dette ne sont pas convaincantes. Austérité budgétaire et hausse des impôts? Cela pourrait tuer dans l'œuf la fragile reprise. Accélération de la croissance? Peu crédible pour les vieux pays industrialisés d'Europe... Laisser filer l'inflation? Mais les marchés risquent de perdre la tête. Alors quoi? «Le défaut d'un pays peut arriver», lâche Robert Boyer, qui rappelle les précédents – Russie 1991, Russie 1998, Argentine 2001.

L'urgence: «La formation d'une coalition politique»

Au-delà des politiques budgétaires offensives, l'une des «analogies frappantes» entre le Japon d'hier et les Etats-Unis d'aujourd'hui concerne les «mauvaises créances». Dans les deux cas, les banques centrales ont massivement baissé leurs taux d'intérêt, pour soutenir la liquidité sur les marchés. Problème: les PME ont connu, ou connaissent encore des difficultés pour emprunter. «L'économie américaine continue à produire de mauvaises dettes et les banques le savent», rappelle Robert Boyer. D'où leur frilosité à débloquer des crédits. Les chiffres sont saisissants: les taux de défaut des ménages (incidents sur cartes bancaires, non remboursement de prêts hypothécaires, etc.) se maintiennent à des niveaux très élevés, tout comme ceux des entreprises.



Mais peut-être la leçon la plus importante à tirer du cas japonais concerne la sphère politique. «Une stratégie de sortie de crise n'est pas un exercice technocratique mais de formation d'une coalition politique», avance Boyer. «L'expérience japonaise a montré l'importance du politique pour enrayer la crise.» Ce serait l'erreur, aux yeux de Boyer, de Barack Obama: rien ne sert d'élaborer des plans convaincants d'encadrement de la finance (comme le plan Volcker), salués quasi-unaninement par la communauté des économistes, encore faut-il pouvoir compter sur une «coalition politique», au sens large, pour l'imposer.

Conclusion de la démonstration, pas véritablement euphorisante: les économistes, plongés dans des abîmes d'incertitude, sont au moins sûrs d'une chose, juge Boyer. Nous sommes en présence d'«une crise qui va durer». L'économie américaine n'a plus les moyens d'être le moteur de la croissance, mais la Chine n'a pas encore pris le relais. Les inégalités à l'origine du formidable endettement privé des années 2000, l'un des facteurs de la crise, se sont encore accrues. Et si les systèmes financiers ont été sauvés cette fois, ils n'ont, jusqu'à présent, rien changé à leur fonctionnement. Quant au précédent japonais, il prouve qu'il faut du temps («dix à quinze ans»), pour résorber le surendettement d'une économie, après la formation d'une bulle spéculative fondée, précisément, sur cet endettement. Vous avez dit reprise?