La monnaie, un champ d’expérimentation moderne

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Quatrième et dernier volet de notre série sur le vote suisse qui s’est tenu ce dimanche 10 juin pour déterminer si les banques commerciales pourraient encore émettre de la monnaie. L’initiative a été rejetée par 75,7 % des votants, mais elle a rendu possible un débat passionnant et revigorant visant à repenser la question monétaire et sa place dans l’économie.

 

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Un sujet ardu, des partis politiques qui y sont unanimement opposés, des dirigeants économiques vent debout… Autant dire que la tâche n’était pas aisée pour l’instituteur argovien à la retraite Hansruedi Weber, qui a porté l’initiative populaire sur la monnaie pleine en Suisse. Tout semblait réuni pour que cette initiative rejoigne la liste (en tout, un bon quart de l’ensemble des initiatives lancées) de propositions qui n’ont pas réussi à réunir les 100 000 signatures d’électeurs helvétiques ou qui ont échoué sur la validation juridique de leur proposition.

Avec des militants non aguerris, sans moyens financiers démesurés, sans soutien politique, sans « figure » médiatique, les défenseurs de la monnaie pleine ont donc réussi un tour de force en recueillant entre juillet 2014 et décembre 2015 pas moins de 110 955 signatures valables. Ce succès montre que la question de la monnaie intéresse et, mieux même, qu’elle hante l’opinion depuis la grande crise de 2007-2008.

Dans une interview accordée en 2014 au quotidien zurichois Neue Zürcher Zeitung, Hansruedi Weber se souvient que le « choc initial » de sa réflexion a été la crise financière. Il n’est pas le seul. Depuis plusieurs années, la monnaie est l’objet de nombreuses réflexions, politique et universitaire. Elle est aussi redevenue un sujet d’intérêt pour le grand public qui découvre le caractère mystérieux et fascinant de ce qu’est la monnaie. La série espagnole à succès Casa de Papel, où des « robins des bois » modernes entendent s’emparer de la « planche à billets » de la banque centrale, en est la preuve.  

Le siège de la banque nationale suisse, à Berne. © DR Le siège de la banque nationale suisse, à Berne. © DR

Il est vrai que l’ampleur du choc de 2007-2008, renforcée encore par la crise de la dette de la zone euro, a agi pour une génération entière comme une révélation sur la réalité du système monétaire mondial. Certes, le système de l’après-Bretton Woods, fondé sur des monnaies sans sous-jacents physiques évoluant librement entre elles et créées ex nihilo par les banques commerciales, avait connu des soubresauts à sa naissance et jusqu’à la fin des années 1980.

Mais, depuis, on avait voulu croire que ce système s’était stabilisé. Les crises monétaires semblaient restreintes à certains États incorrigibles comme l’Argentine en 2002, et chacun avait fini par ne voir que des avantages à ce système monétaire qui permettait aux banques centrales de maîtriser l’inflation tout en assurant l’abondance. C’était le temps appelé la « grande modération » par les économistes états-uniens pendant lequel la monnaie ne semblait plus poser de problèmes particuliers en dehors des inévitables variations conjoncturelles.

La crise de 2008 a évidemment tout changé en mettant au jour l’ampleur des pertes des banques liées à une distribution insensée de crédit, l’ampleur du sauvetage du système financier et, enfin, l’ampleur de la création monétaire des banques centrales pour tenter de contenir la crise. L’aisance de la création monétaire en régime de « fiat money » (monnaie sans sous-jacent) et son contraste avec les périls liés à la création de monnaie centrale et publique ont frappé les esprits. Et conduit à des réflexions autour de l’utilisation de la monnaie. Depuis, plusieurs tendances se dessinent. Récemment, les Économistes atterrés ont publié un ouvrage sur la monnaie aux éditions du Seuil qui donne les grandes lignes du débat. Voici quelques-unes des voies de réflexion pour réformer le système monétaire. Une liste non exhaustive.

La monnaie pleine ou la solution administrée

L’initiative suisse tente de restituer une réalité à la monnaie en redonnant le seul pouvoir de création monétaire à l’État. C’est un choix intermédiaire entre l’étalon-or et la situation actuelle. Si les Suisses adoptent cette initiative le 10 juin, le franc suisse demeurera une monnaie créée à partir de rien, mais cette création sera du seul ressort de la puissance publique qui peut en garantir la valeur. C’est ce que signifie le terme de « monnaie pleine » : chaque franc suisse émis est garanti par l’État, il a un sous-jacent solide (et l’on retrouve l’idée de l’étalon-or) qui est la souveraineté. Comme jadis on pouvait exiger la valeur en or de son billet de banque, le détenteur du franc suisse pourra être assuré que ses dépôts bancaires ont une valeur entièrement garantie.

Affiche favorable à l'initiative monnaie pleine. © DR Affiche favorable à l'initiative monnaie pleine. © DR

Dans le régime actuel, les banques privées peuvent émettre de la monnaie en créant de la dette sur elles-mêmes et donc en liant l’existence de cette monnaie à leur propre existence. Mais, à la différence du système d’étalon-or, le système de monnaie pleine permet en théorie une plus grande flexibilité en donnant une capacité de création en théorie illimitée aux autorités monétaires. Ce système ne dit rien sur la future politique monétaire menée, il supprime simplement un intermédiaire, les banques, pour réduire le risque qui y est lié pour la monnaie. En théorie, elle réduit le risque bancaire, mais ce système n’empêche pas la formation de bulles spéculatives ou une politique monétaire inflationniste ou déflationniste.

Le « QE for people »

Depuis plusieurs années, devant les difficultés des banques centrales à agir sur l’économie réelle, plusieurs associations ont lancé l’idée d’un assouplissement quantitatif (en anglais, quantitative easing, ou QE) dirigé directement vers la population. Puisque les banques centrales ne parviennent que partiellement à stimuler l’économie en passant par les banques et les marchés, il s’agit d’inciter ces dernières à distribuer directement de la monnaie aux ménages et aux entreprises, soit sous forme d’un crédit sur le compte bancaire, soit sous la forme de « bons d’achat » qui permettent de consommer des produits dont les autorités monétaires souhaitent favoriser la production.

La monnaie hélicoptère, campagne de QE4People. © Positive Money Europe La monnaie hélicoptère, campagne de QE4People. © Positive Money Europe

Cette proposition est une reprise d’une idée de 1948 de Milton Friedman, le père du monétarisme, qu’il avait alors baptisée la « monnaie hélicoptère », prenant une image des sacs de vivres jetés par hélicoptère sur les populations victimes de la guerre ou de la famine. Plusieurs associations, notamment en Europe QE4People, défendent cette idée qui a été beaucoup discutée au Royaume-Uni en 2015-2016, notamment dans les milieux néokeynésiens. Cette proposition est reprise par l’initiative monnaie pleine en Suisse. Mais la monnaie pleine et l’hélicoptère monnaie sont en réalité deux actions distinctes puisque la seconde peut être en théorie mise en place dans le cadre actuel. D’ailleurs, la BCE elle-même, en mars 2016, alors que beaucoup doutaient de l’efficacité de sa politique, avait évoqué, par la voix de son chef économiste Peter Praet, cette option comme faisant partie de l’arsenal de la banque centrale…

Depuis, la reprise économique en zone euro a un peu réduit le débat autour de cette création monétaire par la banque centrale. Il est vrai que sa réalisation pratique pose clairement certains problèmes, notamment celui des comptes à remplir. Autre problème de taille qui se pose aussi pour la monnaie pleine : quelle légitimité démocratique la banque centrale a-t-elle pour organiser un plan de relance et favoriser certains secteurs de la société plutôt que d’autres ?

Les cryptomonnaies ou le rêve libertarien

Le bitcoin est devenu la vedette de l’année financière 2017 en voyant sa valeur exploser. Cette monnaie électronique est née également d’une réaction à la crise financière. Son fondateur légendaire, Satoshi Nakamoto, l’a créée en janvier 2009 en réaction au krach de Lehman Brothers. Il s’agissait de créer un actif suffisamment sûr par lui-même et qui pouvait ainsi se passer de toute action de l’État et des banques centrales. La clé de la valeur du bitcoin et des autres cryptomonnaies apparues depuis est la « blockchain », un système de stockage de données et de vérification de la valeur de l’actif fondée sur la mise en commun. Cette valeur est donc fondée sur la technologie de vérification et sur la rareté. Le stade ultime du bitcoin devait être un statut proche de l’or, ce métal inutile mais assez rare pour être jugé comme une réserve de valeur. Les autres monnaies « réelles » pourraient alors voir leur valeur fondée sur ce cryptoactif, comme jadis elles l’étaient sur l’or ou l’argent.

Un jeton représentant un bitcoin. © Reuters Un jeton représentant un bitcoin. © Reuters

Depuis, plusieurs autres cryptomonnaies ont vu le jour, chacune avec sa propre technologie. Cela n’est pas nécessairement un problème : jadis, la valeur des monnaies pouvait se fonder sur différents métaux, souvent deux, l’or et l’argent (ce fut le cas en France, par exemple, entre 1802 et 1914). On réalise désormais des levées de fonds en cryptoactifs, les fameuses ICO (« Initial Coins Offerings »). L’ensemble de la valeur de ces monnaies dépasse aujourd’hui les 300 milliards de dollars.

Dans les rêves les plus fous des libertariens, ces actifs permettraient d’organiser une concurrence entre les banques commerciales pour la création de monnaie. L’idée est simple : chaque banque pourrait créer de la monnaie à volonté, mais la valeur de cette monnaie serait gagée sur des cryptoactifs. Les détenteurs de cette monnaie privée pourraient à tout moment venir exiger la valeur en cryptoactifs : les banques devraient donc se montrer prudentes sur leurs émissions. Et, selon la logique libérale, plus le marché sera concurrentiel, plus les banques se montreront prudentes afin d’inspirer confiance et gagner le plus de clients. Cette autorégulation par la compétition a été mise en pratique dans quelques pays, en Suisse et aux États-Unis, au XIXe siècle, mais elle a été à chaque fois abandonnée. Dans la mythologie libertarienne, ce sont les États qui ont réduit à néant ces tentatives. L’indépendance des cryptomonnaies des mécanismes d’État relance ce mythe.

Ce rêve pose cependant plusieurs problèmes. L’inflation de cryptoactifs devient problématique, surtout avec les ICO. Par ailleurs, de tels actifs sont loin d’être des sous-jacents solides. Leur volatilité est élevée et les risques liés à la sécurité de la technologie, sur laquelle réside toute leur valeur, sont incertains. Enfin, le caractère sain de l’autorégulation des banques par la concurrence reste à démontrer. Pour le moment, les cryptoactifs prennent moins la route décrite ci-dessous que celle de l’intégration dans le système financier où ils deviendront simplement un objet de spéculation comme un autre.

La MMT ou la logique de la « fiat money » poussée au bout

Depuis quelques années, une nouvelle école économique a fait son apparition outre-Atlantique : la « théorie moderne de la monnaie » (modern monetary theory, ou MMT). Issue de la théorie chartaliste des années 1940, elle se distingue de l’école post-keynésienne par plusieurs points essentiels, et notamment sa vision de la création monétaire. Pour la MMT, un État qui possède sa souveraineté moderne ne peut, dans le monde de l’après-Bretton Woods, se retrouver à court d’argent. Il peut créer de la monnaie tant qu’il s’agit de satisfaire des besoins. Cette création n’est pas inflationniste tant qu’elle ne dépasse pas les capacités productives de la zone monétaire.

Bernie Sanders en meeting le 4 juin 2016. © Reuters Bernie Sanders en meeting le 4 juin 2016. © Reuters

Au centre de cette pensée, il y a l’emploi. Les économistes de la MMT comme Stephanie Kelton et Pavlina Tcherneva aux États-Unis ou Bill Mitchell en Australie défendent la « garantie de l’emploi » (Job guarantee). On trouvera dans cet article un résumé de cette théorie, mais ce qui en fait la particularité, c’est que l’État crée la monnaie nécessaire pour assurer le plein-emploi par la création de postes visant à rendre de vrais services. Or ces emplois constituent une force stabilisatrice pour l’économie : il y en a moins en période d’expansion et plus en période de ralentissement. L’emploi garanti par l’État, et donc la création monétaire de l’État, devient l’agent stabilisateur comme aujourd’hui les taux d’intérêt. Mais l’effet est plus direct.

La MMT devient très populaire aux États-Unis, notamment dans les cercles proches de Bernie Sanders. Elle est cependant très discutée, notamment par les milieux néo- et postkeynésiens qui y voient la promotion d’emplois au rabais et ne sont pas convaincus par les effets stabilisateurs de la garantie de l’emploi en soulignant que la demande privée joue aussi sur les prix et que les effets sur les importations peuvent créer des déséquilibres.

La monnaie électronique

« Les pièces et billets, nous aimerions bien nous en débarrasser. » Cet aveu récent d’un banquier central lors d’une réunion d’universitaires traduit la volonté des banques centrales d’en finir avec la monnaie physique pour faire basculer l’ensemble des paiements vers des formes électroniques et dématérialisées. Cette évolution n’est pas à proprement parler une question monétaire. Elle concerne surtout les moyens de paiement. En réalité, l’évolution de ceux-ci n’est pas sans conséquences sur la création monétaire et le fonctionnement de la monnaie.

C’est d’ailleurs bien pour cette raison que les banques centrales voudraient en finir avec le liquide. L’argent liquide est une dette directe sur la banque centrale, non sur la banque où l’on dépose ses liquidités. S’il n’est pas « émis » réellement par les autorités monétaires, ils en sont directement garants. Si l’argent n’est plus physique, la maîtrise des dépôts sera beaucoup plus aisée, notamment dans la gestion des faillites bancaires. La monnaie perdra son aspect « neutre », elle ne sera plus qu’une forme de dette envers le système bancaire.

Le symbole du e-krona suédois. © DR Le symbole du e-krona suédois. © DR

La monnaie électronique permettra, en théorie, un contrôle plus précis des flux monétaires et empêchera les « pertes » liées à l’aspect physique de la monnaie comme la destruction accidentelle, le vol ou la thésaurisation. En théorie également, elle réduit les usages frauduleux de la monnaie (blanchiment ou fausse monnaie). Rappelons toutefois que l’argent physique ne pèse pas plus que 10 % de la masse monétaire. Surtout, il y a un revers à la médaille : une surveillance plus étroite, une dépendance encore plus élevée au système bancaire et la disparition de tout contact physique avec l’argent dont on ignore réellement les conséquences économiques.

En fait, la monnaie électronique peut modifier considérablement le rapport à la monnaie, même si certains pays connaissent aujourd’hui une disparition quasi complète du cash. C’est aussi pour cette raison que les banques centrales avancent à pas comptés. Dans la zone euro, la BCE a cessé de produire de nouveaux billets de 500 euros, mais ne les a pas retirés de la circulation. Certaines sociétés, comme l’Allemagne, ont encore un usage très élevé de l’argent physique…

La Suède, elle, a pris un chemin particulier : sa banque centrale, la Riksbank (par ailleurs la plus vieille du monde), étudie le lancement en 2019 d’une cryptomonnaie nationale, l’e-krona (« couronne électronique »), fondée sur une technologie différente de la « bolckchain », le « tangle », mais qui, en théorie, est très sûre. Car la question du vol électronique (« hacking ») est aussi centrale dans cette évolution. Cette technologie permettrait d’enregistrer les opérations en limitant drastiquement les fraudes. Elle serait émise par la banque centrale parallèlement au système bancaire et en concurrence avec l’argent physique. Le système pourrait être mis en place dès 2019.

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Cet article a été modifié pour ajouter, dimanche soir, les résultats du vote : l’initiative a été rejetée par 75,7 % des votants, la participation ayant atteint environ 34 % des votants inscrits.