Pourquoi il ne faut pas avoir peur de la déflation

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Un spectre hanterait de nouveau l'Europe, celui de la déflation. Pas de panique, rien à craindre…, sauf pour les banquiers et les États banqueroutiers. Analyse en forme de parti pris. 

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Déflation, fais moi peur ! © DR Déflation, fais moi peur ! © DR
Dans les histoires d’horreur que la pensée économique conventionnelle rabâche afin d’inquiéter un public crédule, le spectre de la déflation figure au tout premier rang. Avec le ralentissement de la hausse des prix en zone euro au niveau sans précédent de 0,7 % en octobre, suivie de l’annonce « surprise » par la BCE jeudi d’une nouvelle réduction de son taux directeur à 0,25 %, les propagandistes de la reflation à tout prix, dans l’alliance habituelle entre Keynésiens hystériques façon Krugman et monétaristes « libéraux », soutenus de la voix par des intermédiaires financiers dont on connaît le désintéressement, peuvent s’en donner à cœur joie. Raison suffisante pour se méfier.

Le côté réjouissant de la décision prise par Mario Draghi et ses collègues est le contrepied infligé aux « ECB watchers », qui se révèlent à peu près aussi prescients que naguère les Kremlinologues : 3 économistes, sur les 70 interrogés par l’agence Bloomberg, avaient prévu la baisse des taux. Comme la décision de la Réserve fédérale en septembre dernier de ne pas alléger ses « mesures non-conventionnelles », contrairement aux attentes entretenues tout l’été sur les marchés, le mouvement décidé à Francfort, le dernier possible avant de heurter le plancher du taux zéro, est un avis d’impuissance.

Comme expliqué ici même de longue date et à de nombreuses reprises, la politique monétaire des principales banques centrales est devenue un couteau sans lame… auquel il manque le manche. Pourquoi d’ailleurs faudrait-il que les banquiers centraux, dont l’inconséquence est pour une bonne part à l’origine de la situation actuelle des économies avancées, doivent sauver le pauvre monde de la déflation, même s’ils en avaient les moyens, ce qui n’est pas le cas ?

Le premier cliché sur la déflation, répété à satiété dans la littérature académique ou médiatique (un bon exemple avec cet éditorial « à faire peur » dans Les Échos) est qu’elle serait nuisible parce que les consommateurs décideraient de repousser leurs achats dans l’attente de nouvelles baisses de prix, entraînant l’économie dans une spirale dépressive. Si cela était vrai, les Japonais, qui vivent depuis deux décennies une déflation modérée mais continue, devraient tous rouler dans des véhicules de plus de 20 ans, porter les vêtements de leur jeunesse, regarder la télévision sur des tubes cathodiques et épargner comme jamais.

La réalité est évidemment bien différente. Mais cela ne gênera pas nos « experts » en déflation qui, du président sortant de la Fed Ben Bernanke aux économistes hexagonaux type OFCE, n’ont jamais rien compris à ce qui s’est passé au Japon après l’explosion de la gigantesque bulle spéculative des années 80 : une combinaison entre une déflation massive des actifs immobiliers et boursiers artificiellement gonflés et une désinflation structurelle intrinsèquement saine.

Mais il est clair que ces « experts », quand ils descendent de leur tour d’ivoire, ne font jamais les soldes, ni les foires au vin, ne volent jamais en low cost, activités réservées au vulgum pecus qui, dans sa candeur, n’a jamais trouvé à redire à des prix en baisse.

Dans la vie réelle, la baisse des prix permet une hausse du pouvoir d’achat même quand les revenus nominaux restent stables. C’est ce qui s’est passé au Japon. Et quand en plus, la politique monétaire imposée par le pouvoir politique à la Banque du Japon contribue à une répression financière dont l’objectif est de faire financer à bas prix la dette publique par l’épargne des ménages nippons, la déflation permet de maintenir son pouvoir d’achat en dépit d’une rémunération nominale presque symbolique.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les politiques monétaires « non-conventionnelles » adoptées aux États-Unis et en Europe sur l’exemple japonais, constituent en réalité un gigantesque transfert financier au bénéfice des banques et des États banqueroutiers. Quant aux effets promis sur la croissance et l’emploi, les résultats, plus de six ans après le début de la crise, parlent d’eux-mêmes.

Ni l'inflation, ni la déflation ne sont purement monétaires

Une autre fiction attachée à la déflation, comme à l’inflation, c’est qu’il s’agirait « toujours d’un phénomène purement monétaire », selon la formule du pape du monétarisme, Milton Friedman. Et qui peut donc être combattu comme tel par une politique monétaire appropriée. C’est évidemment faux. De nombreux facteurs structurels, non-monétaires, de long terme, pèsent sur l’évolution des prix à la hausse comme à la baisse.

Dans la période dite de la « Grande Modération », qui a précédé l’implosion de 2007-2008, des facteurs structurels globaux de désinflation et même de déflation (l’entrée en jeu de la Chine et des autres pays émergents dans les chaînes de valeur globales) ont pesé sans doute plus que l’action des banques centrales indépendantes qui se sont attribuées le mérite de la stabilité des prix à la consommation. En ignorant par ailleurs les phénomènes d’inflation des actifs qui se produisaient sous leurs yeux, ou en théorisant leur inaction, comme Allan Greenspan, président de la Fed pendant une bonne partie de cet « âge d’or des banquiers centraux ».

À l’inverse, le haut niveau des prix et leur dérive constante à la hausse peuvent avoir des causes structurelles, comme l’absence de concurrence et de libéralisation dans les services, le protectionnisme, l’existence de rentes diverses et variées, etc.

C’est bien pourquoi attribuer à la déflation la responsabilité des deux « décennies perdues » subies par l’économie nipponne est au mieux un contresens, au pire une escroquerie entretenue par des générations d’économistes keynésiens, dont Krugman est le dernier avatar caricatural. L’histoire économique des États-Unis prouve que baisse généralisée des prix et croissance ne sont pas incompatibles et ont coexisté pendant de longs épisodes.

Les causes des difficultés prolongées du Japon après l’éclatement d’une bulle spéculative d’une dimension exceptionnelle (rappelons les PER de 80 à la bourse de Tokyo en 1989 et le terrain du Palais impérial « valant » autant que tout l’immobilier californien) résident essentiellement dans le refus de la classe politique de rénover en profondeur un modèle de croissance ayant fait son temps, ce qui impliquait de s’attaquer à leurs clientèles électorales et à leur propre mode de vie. Tout parallèle avec les classes politiques européennes aujourd’hui ne devrait rien au hasard.

Comme nous l’écrivions en 2001 à propos du Japon, utiliser l’arme monétaire pour résoudre des problèmes de nature structurelle est non seulement futile mais nuisible. Si la manipulation du coût de l’argent (ZIRP puis assouplissement quantitatif) n’ont pas réussi à relancer la croissance dans l’archipel ni à enrayer la déflation, elle a par contre permis aux banques de dissimuler leurs mauvaises créances pendant une décennie et de maintenir sous respiration artificielle les « morts-vivants » de l’industrie et du commerce. Et à l’État de poursuivre la fuite en avant budgétaire ayant conduit le Japon à un endettement public représentant aujourd’hui 250 % du PIB.

Ceux qui n’avaient rien compris à l’époque sont les mêmes qui ont applaudi à la « nouveauté » des « Abenomics » (lire ici), qui consiste à doubler la mise d’un pari perdu, en oubliant toujours, comme il se doit, la dimension essentielle. On attend toujours que la troisième flèche de Shinzo Abe, les réformes structurelles, soit sortie du carquois. Et on risque d’attendre longtemps.

Qui a intérêt à l’inflation ? La réponse keynésienne est bien connue. Il s’agit, par la hausse des prix, de régler le problème de l’excès d’endettement en « euthanasiant le rentier ». Autrement dit, ce serait les « riches » qui auraient le plus à craindre d’une envolée de la hausse des prix. Ce raisonnement valait peut-être en économie fermée et quand la rente était à taux fixe. Dans un univers financier globalisé, fonctionnant à la valeur de marché, le « rentier » peut exiger et obtenir une rémunération plus élevée de sa créance s’il anticipe une hausse des prix qui en éroderait la valeur. Et il peut la déplacer hors des frontières en quelques clics. Bien plus facilement que le salarié ne peut obtenir une indexation de sa rémunération sur la hausse des prix. C’est ce qu’avait fort bien compris Fernando Henrique Cardoso, qui a vaincu au Brésil l’inflation endémique, cet « impôt  sur les pauvres ».

A contrario, comme l’explique l’économiste de l’école autrichienne Jörg Guido Hülsmann, ceux qui vivent de leur seul travail ont bien moins à craindre de la déflation que les détenteurs d’actifs financiers spéculatifs (des hedge funds aux spéculateurs en art contemporain) qui, sauf erreur, ne se recrutent pas dans les couches les moins favorisées de la population. Et faut-il rappeler une fois encore, comme nous l’avions écrit en 1998 (Cette crise qui vient d’Asie) que ce sont les États, par leur politique d’endettement irresponsable, qui ont donné naissance aux marchés financiers contemporains ayant ensuite, comme la créature de Frankenstein, échappé à leurs concepteurs ?

L'inflation, arme des banquiers et des spéculateurs

Ludwig von Mises © DR Ludwig von Mises © DR
Reste le problème spécifique, bien réel, de la déflation des actifs (qu’il ne faut pas confondre avec la baisse généralisée des prix), et de son impact sur les entreprises non financières et sur les ménages. Cette dette est en grande partie (pour les entreprises) ou en totalité (pour les ménages) une dette bancaire, octroyée par des établissements financiers dont le comportement a été au mieux irresponsable, au pire criminel.

Favoriser l’inflation pour permettre l’effacement progressif et « indolore » de cet endettement consiste à exonérer les banquiers de leur responsabilité et en transférer la charge sur l’ensemble de la société, à commencer, on l’a vu plus haut, par les plus défavorisés. Comme l’écrivait le grand économiste autrichien Ludwig von Mises, « l’expansion du crédit est une aubaine pour les banques, sa contraction une déchéance ».

La bonne démarche consisterait au contraire à faire toute la lumière sur les créances non-recouvrables, à les restructurer (effacement partiel, rééchelonnement, baisse des taux), à faire payer par priorité les actionnaires et créanciers obligataires des banques, en allant si nécessaire jusqu’à la nationalisation temporaire (comme en Suède au début des années 90) ou la fermeture des institutions les plus fragiles. Les gouvernements ont fait le choix opposé : aider les banques massivement et sans contrepartie au lieu de permettre aux débiteurs de bonne foi (l’immense majorité) de faire face à des obligations rendues supportables.

Le comble de la perversité a été atteint par l’administration Obama qui a laissé les banques expulser de leur logement des millions de ménages américains ayant « la tête sous l’eau » (dette hypothécaire supérieure à la valeur de l’actif), les banques commerciales se dégageant massivement du marché du crédit hypothécaire, pratiquement nationalisé par le biais des agences Freddie Mac et Fannie Mae (renflouées sur fonds publics), tandis que les fonds vautours, opérés ou financés par les banques, mettaient la main à bon compte sur les actifs dépréciés. Exemplaire.

Ce choix des gouvernements en faveur des banques, indépendamment du rôle majeur joué par la corruption du système politique (États-Unis) et institutionnel (France), est tout à fait logique : les États ont besoin des banques pour financer leur fuite en avant budgétaire (ils leur ont accordé le monopole de la souscription primaire de la dette publique) et des banques centrales pour refinancer les banques par la création monétaire (c’est essentiellement à cela que servent les mesures dites « non-conventionnelles »). C’est le serpent qui se mord la queue car si les banques centrales enregistraient des pertes sur les actifs collatéraux plus ou moins douteux dont elles ont farci leurs bilans, il est évident que la facture reviendrait vers les États, c’est à dire le contribuable.

« L’inflationnisme », dénoncé par Ludwig von Mises comme le mal qui ronge les économies modernes, nourrit naturellement la préférence pour l’inflation. La déflation a le défaut majeur de rendre impossible la construction de ces châteaux de cartes. Les grandes envolées keynésiennes sur la croissance et l’emploi dans l’économie réelle ne sont qu’un assez pauvre habillage idéologique de ces manipulations.

Comme nombre de peurs, celle de la déflation repose sur une bonne dose d’ignorance. Ignorance de l’histoire économique et de la nature des phénomènes inflationniste et déflationniste. Rappelons avec Marc Faber, le «Dr Doom » de Hong Kong et spécialiste des cycles longs, « que le XIXe siècle tout entier a été caractérisé par une tendance déflationniste (les prix des matières premières et les taux d’intérêt étaient en 1900 la moitié de leur niveau de 1880) ce que ne l’empêcha pas d’être un siècle de progrès économique gigantesque accompagné par une très forte croissance de la population ».

Comme l’enseignait Ludwig von Mises, l’inflation comme la déflation traduisent le fait que le pouvoir d’achat de la monnaie n’est jamais stable, soumis en permanence aux pressions de forces économiques qui le tirent à la hausse ou le poussent à la baisse. C’est la prétention ridicule des États et de leurs « ingénieurs sociaux », les banquiers centraux jouant les premiers rôles, d’éliminer ces mouvements naturels qui aboutit à créer des distorsions massives que la réalité se charge tout ou tard de corriger, dans la douleur.

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