Uramin: la justice demande des comptes à Lauvergeon

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Quand Areva a-t-il su que les gisements d’Uramin, achetés 2,5 milliards de dollars en 2007, étaient inexploitables ? Au moins deux ans avant que le groupe n’en fasse l’aveu, selon les documents que Mediapart a pu consulter. Entendue par les juges vendredi 13 mai, Anne Lauvergeon a été mise en examen pour présentation et publication de comptes inexacts et diffusion de fausses informations. Elle a été placée sous statut de témoin assisté pour le chef d'abus de pouvoir.

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Près de cinq ans se sont écoulés depuis que le groupe Areva a finalement reconnu, lors de la publication de ses comptes 2011, que la société canadienne Uramin, acquise en 2007 pour 2,5 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros), ne valait rien. Plus de deux ans ont passé depuis que la Cour des comptes a – chose exceptionnellement rare – effectué un signalement auprès du parquet national financier et obtenu l’ouverture d’une enquête judiciaire pour « présentation ou publication de comptes inexacts ou infidèles », « diffusion d'informations fausses ou trompeuses », « faux et usage de faux ».

Anne Lauvergeon en mars 2010. © Reuters Anne Lauvergeon en mars 2010. © Reuters
Mais la justice, surtout s'il s’agit de sujets financiers, chemine lentement. Anne Lauvergeon,entendue par les juges Renaud Van Ruymbeke, Charlotte Bilger et Claire Thépaut, le vendredi 13 mai, a été mise en examen pour présentation et publication de comptes inexacts et diffusion de fausses informations. Elle a été placée sous statut de témoin assisté pour le chef d'abus de pouvoir.  Olivier Fric, le mari de l'ancienne présidente du directoire d’Areva, était  le seul  auparavant à avoir été mis en examen  pour « blanchiment et délit d’initié ». Il est soupçonné d’avoir profité d’informations privilégiées pour investir dans Uramin juste avant le lancement de l’OPA d’Areva, ce qui lui a permis de réaliser une plus-value de 299 380 euros (lire notre article).

Depuis le début de cette affaire, la position d’Anne Lauvergeon est restée constante. Il s'agit d'un « coup monté », fomenté jusqu’au plus haut niveau de l’État par ses ennemis pour la déstabiliser. Et des ennemis, Anne Lauvergeon en a beaucoup, à l’entendre : cela va de Claude Guéant à l’ancien PDG d’EDF, Henri Proglio, en passant par François Roussely, autre ancien PDG d’EDF et d’anciens dirigeants d’Areva, notamment Sébastien de Montessus, son ancien bras droit chez Areva, et Luc Oursel, qui lui a momentanément succédé avant de décéder fin 2014, tentés, selon elle, de se refaire une virginité sur son dos.

Pour Lauvergeon, rien ne justifie de revenir sur le rachat d’Uramin. « Certes, 2007 était la plus mauvaise année pour faire quelque acquisition que ce soit. Les prix étaient fortement montés sur toutes les valeurs, les analystes prédisaient tous de nouvelles hausses. Personne n'a anticipé la crise de 2008 », écrit-elle dans un carnet en guise de mémo. Avant d’insister sur la crise, puis l’accident de Fukushima, qui ont déclenché un nouvel hiver nucléaire et provoqué la chute des cours de l’uranium.

Dans ce contexte, Uramin ne s’assimile, selon elle, en aucun cas à un « accident industriel », comme certains ont voulu le dire. « Je suis choquée par l'assimilation d'une dépréciation d'actifs à une perte. Nous avons acheté 60 000 T d'U [tonnes d’uranium – ndlr]. Elles sont toujours là ; il y en a même 63 000 T. L'entreprise ne va pas débourser 1 €, seulement amortir en une fois et donc exploiter dans l'avenir un U moins cher, car sans amortissement », poursuit-elle dans le même mémo. Elle se dit persuadée que cette cabale a pour but d'obtenir la privatisation du portefeuille minier d’Areva à vil prix. Un scénario sur lequel l’Élysée a travaillé du temps de Nicolas Sarkozy.

Anne Lauvergeon n’a cessé de répéter ces explications à son conseil de surveillance, devant la commission parlementaire, devant la Cour des comptes. Avec plus ou moins de succès. Son conseil et son comité d’audit ont adopté un moment cette ligne. En février 2012, le rapport Boissard, commandé par le conseil pour tenter de déminer le sujet, a conclu que la dépréciation d’Uramin était liée à 60 % à l’accident de Fukushima.

Mais la Cour des comptes, elle, a une analyse très différente, exprimée dans son rapport provisoire révélé par Mediapart en mai 2014 –Anne Lauvergeon a obtenu du président de la Cour des comptes que le rapport définitif ne soit jamais rendu public, au nom du « secret des affaires » (sic). Pour la Cour des comptes, l’argument de Fukushima est « commode mais insuffisant », permettant de masquer de graves erreurs de gestion. Malgré tout, l’ancienne présidente reste sur cette ligne et manifestement convainc encore un certain auditoire. « Les mines d’Uramin valent de l’or », a conclu Le Parisien, à la suite d’un entretien avec l’ancienne présidente d’Areva, donné après la mise en examen de son mari en mars.

Les différents travaux menés par des géologues et des experts indépendants pour Areva concluent pourtant tout autrement. Pour eux, les gisements de Bakouma (Centrafrique), de Trekkopje (Namibie) et de Ryst Kuil (Afrique du Sud) sont inexploitables. « Le problème, ce n’est pas le tonnage, qui ne signifie rien, mais la teneur en minerai et les techniques qui permettent d’exploiter un gisement », expliquera patiemment Jean Jolly, ancien géologue chez Areva, à la brigade financière. Traçant la différence entre des réserves prouvées et des ressources, il les a éclairés sur le fait qu’un gisement peut n’être qu’un simple gîte, qui contient certes de l’uranium mais dont on ne peut rien faire.

Cinq autres géologues entendus dans le cadre de l’enquête ont établi le même diagnostic. Soit pour des questions d’absence de réserves comme à Ryst Kuil, soit pour des raisons géologiques et techniques comme à Bakouma, les sites ne sont pas exploitables car non rentables. Pas seulement en raison de la baisse des cours de l’uranium mais aussi pour des raisons de qualité, de techniques. « En l’an 3000, quand il y aura une pénurie telle que le prix de l’uranium aura explosé, le gisement de Trekkopje sera exploité », ironise ainsi Jean-Pierre Milesi, expliquant que le gisement est si pauvre en teneur de minerai qu’il est inexploitable.

Le groupe Areva a finalement avoué l’absence de toute valeur de ces gisements dans ses comptes de 2011. Huit mois après le départ d’Anne Lauvergeon de la présidence du groupe, il a ramené à zéro la valeur des titres miniers d’Uramin.

Des gisements qui ne valent rien

Quand Areva a-t-il donc pris conscience qu’Uramin avait été surpayé et ne valait potentiellement rien ? C’est ce que la justice doit déterminer pour trancher la question de « l’information trompeuse », la plus facile du dossier Uramin. Le mystère sur les principaux bénéficiaires du rachat d’Uramin, mené dans des conditions invraisemblables, reste plus compliqué à dissiper, si jamais il l’est un jour (lire notre article: A la recherche des actionnaires d'Uramin).

Avant même l’acquisition d’Uramin, une équipe d’Areva a été envoyée en avril 2006. Elle revient avec un rapport, insistant sur le fait que le site de Bakouma ne pourra jamais être rentable. Le directeur de la mine d’alors, le très professionnel Timothy Gitzel, est lui aussi très dubitatif. Mais il quitte le groupe fin 2006. Son départ est compris par plusieurs témoins comme une opposition au rachat d’Uramin. Car Areva semble tenir beaucoup à cette société. Le groupe s’y intéresse dès novembre 2005, date à laquelle Anne Lauvergeon intègre le comité stratégique, conseil de la présidence d’Afrique du Sud, aux côtés de Samuel Jonah, qui deviendra par la suite président non exécutif d’Uramin.

Après le départ de Timothy Gitzel, la division minière est laissée en déshérence jusqu’à la fin de l’OPA sur la société canadienne, en juillet 2007. Toute l’opération d’acquisition de la société canadienne est alors menée par le banquier belge Daniel Wouters, dont la candidature a été présentée à Areva par Olivier Fric, le mari d’Anne Lauvergeon. « Daniel Wouters se présentait comme l’ancien secrétaire de Georges Forrest », a confié Thierry d’Arbonneau, ancien directeur de la protection du patrimoine et des personnes chez Areva (lire notre article: Balkany et le retour des Katangais).

Selon les témoignages de plusieurs géologues, la direction d’Areva, au moins celle des Mines, est avertie très tôt de l’absence de valeur des gisements d’Uramin. Car ces gisements, ils les connaissent de longue date. Celui de Bakouma en Centrafrique a été analysé par la Cogema dès les années 1960, celui de Trekkopje par Elf dans les années 1970, celui de Ryst Kuil à la même époque par Esso. Et tous avaient abouti à la même conclusion : inexploitables en l’état des techniques. Et celles-ci n’ont pas fait de progrès tels depuis pour changer la donne, selon eux (lire notre article: Omerta chez Areva).

Tout de suite après le rachat, le géologue Claude Caillat dit avoir tiré la sonnette d’alarme. « Lors d’une réunion d’information sur la manière d'exploiter le site de Bakouma, j’ai fait une réflexion en disant tout haut que ce gisement ne valait rien », raconte-t-il. De son côté, un autre géologue, Bernard Soyer, raconte avoir dit à Sébastien de Montessus, qui vient alors de prendre la direction de l’activité minière d’Areva, tout le mal qu’il pensait de l’acquisition d’Uramin et avoir envoyé des mémos pour informer plusieurs autorités. Mais ces avertissements demeurent totalement ignorés. Toutes les voix contestataires en interne seront exilées, placardisées.

L'année qui suit l’acquisition d’Uramin, fin juillet 2007, il ne se passera quasiment rien. Areva a accepté de laisser des clés aux équipes techniques d’Uramin sur les sites. Des études complémentaires sont bien réalisées. Mais c’est encore le cabinet SRK, qui a mené les études sur les ressources des gisements pour le compte de la société canadienne au moment de l’OPA et dont Areva acceptera sans discuter les conclusions, qui a été mandaté pour faire les nouveaux sondages. Ce n’est qu’à la mi-2008 que les équipes d’Areva commencent à débarquer sur le terrain et redécouvrent l’ampleur des difficultés. Toutes les mises en exploitation, certaines prévues dès 2009 comme à Trekkopje, sont repoussées.

Site de Trekkopje en Namibie. © DR Site de Trekkopje en Namibie. © DR
Carottages, études géologiques, chimiques sont alors lancés à grande échelle pour mesurer la qualité des gisements, voire leur possibilité d’exploitation. Dès la fin de 2008, la direction des Mines propose d’augmenter de 400 millions de dollars le goodwill (écart d'acquisition) des titres Uramin pour les porter à 900 millions de dollars, afin de prendre en compte les risques. Elle propose aussi de déprécier de près de moitié la valeur du site sud-africain de Ryst Kuil et de déprécier un peu (100 millions de dollars) celui de Trekkopje. « À ce stade, il était hasardeux de ne pas stopper un projet déjà lancé et de ne pas reconnaître immédiatement les pertes occasionnées par d’importantes erreurs d’évaluation au moment de l’acquisition », est-il écrit dans un rapport interne en octobre 2010. 

La direction d’Areva préfère à ce moment-là suivre une autre voie. Toutes les propositions de la direction des Mines sont rejetées par la direction financière du groupe. Motif : déprécier la valeur de certains gisements d’Uramin serait envoyer un mauvais signal au moment où le groupe tente, dans le cadre d’un partenariat, de faire entrer l’électricien chinois CGNPC (China General Nuclear Power Corp) dans la société Uramin au même prix que celui de l’OPA.

Dans ce débat interne, les commissaires aux comptes semblent alors tenus pour quantité négligeable. Comment, cependant, ont-ils pu valider encore en 2008 Uramin à son prix d’acquisition de 2,5 milliards de dollars, justifié en 2007 par la direction d’Areva par le cours historiquement élevé de l’uranium, alors que celui-ci avait déjà chuté de moitié ? 

En 2009, Areva amplifie encore ses campagnes de prospection, ses essais techniques et industriels. Sur le site de Trekkopje, 250 millions d’euros sont engagés dans la construction d’une usine de dessalement, totalement inutile pour le groupe mais pas pour certains intérêts particuliers (lire notre article: Le jeu trouble d’Uramin en Namibie). Au total, 900 millions d’euros supplémentaires seront engagés sur le terrain entre 2008 et 2010 pour justifier cette acquisition hors de prix. Ce qui permettra de masquer pendant longtemps à l’extérieur la réalité de l’opération Uramin : Areva expliquera pendant toutes ces années mener de nouvelles études, et être dans l’attente de nouvelles expertises et analyses. « Il est curieux que quatre ans après, le groupe en soit encore à se poser la question de la teneur en minerai des gisements achetés », s’énervera, fin 2010, Jean-Dominique Comolli, un des nombreux et éphémères directeurs de l’Agence des participations de l’État.

« Noyer » la valeur

Dans les faits, le groupe en interne sait à quoi s’en tenir depuis longtemps : les analyses confirment ce que les géologues avaient dit. Dès septembre 2009, la division Mines est persuadée que le site sud-africain de Ryst Kuil est inexploitable. Le directeur de la branche, Sébastien de Montessus, en avertit alors Anne Lauvergeon. « Instruction est donnée de trouver une solution pour éviter les impairment tests [dépréciation de valeur – ndlr] », est-il écrit dans un mail. Est-ce toujours dans l’optique d’un partenariat avec l’électricien chinois, bien que celui-ci soit déjà fort compromis ? Ou est-ce pour éviter tout débat sur l’acquisition d’Uramin, qui commence à faire de plus en plus de remous en interne ?

Sébastien de Montessus. © Reuters Sébastien de Montessus. © Reuters

Pour masquer la perte de Ryst Kuil, une solution est envisagée, comme le rapporte Serge Lafont. Membre de l’Élysée au moment où Anne Lauvergeon était secrétaire générale adjointe de François Mitterrand, Serge Lafont a été appelé chez Areva quand cette dernière a en pris la présidence. Il est devenu responsable du groupe en Afrique du Sud ainsi que de sa filiale, Songaï (lire notre article: La diplomatie parallèle d’Areva). « Anne Lauvergeon demande avec insistance de trouver une solution avec des propriétés adjacentes à Ryst Kuil pour “noyer” la valeur de l'actif avec un potentiel plus important permettant d'éviter un impairment test », écrit-il dans un mail adressé à Sébastien de Montessus, fin octobre 2009. Celui-ci lui répond en retour que c’est une mauvaise solution, que rien ne permet de sauver la valeur de Ryst Kuil. À partir de fin 2009, Areva ne fait plus aucune allusion au gisement sud-africain. Il semble avoir disparu.

La technique suggérée pour « noyer » la valeur de Ryst Kuil est utilisée au même moment pour le site de Bakouma en Centrafrique. À la mi-décembre 2009, Areva rachète des droits miniers, juste à côté du site, à Georges Forrest, « facilitateur » du dossier à Bangui, pour 50 millions d’euros. Une joint-venture est créée à cette occasion : Areva Explo, immatriculée à Bangui, est détenue à 70 % par Areva et 30 % par Georges Forrest.

Une deuxième opération, sur le même modèle, est envisagée en Namibie. Là encore, Georges Forrest se porte acquéreur de Forsys Metal, une société minière qui détient des titres de gisement d’uranium juste à côté de Trekkopje. L’affaire ne sera jamais conclue. Au dernier moment, Georges Forrest est incapable d’apporter les fonds pour acheter la société. Malgré cet échec, Patrick Balkany, présenté comme apporteur d’affaires dans l’opération, a touché 5 millions d’euros de Georges Forrest sur un compte à Singapour. 

Fin 2009, la direction d’Areva refuse donc de passer la moindre dépréciation d’actifs sur la société d’Uramin. Mais la question se repose à nouveau dès le printemps 2010. Le 10 mai, Nicolas Nouveau, directeur financier de la division Mines, adresse un mail sans appel aux autres responsables de la division et au directeur financier du groupe. Compte tenu de la chute des cours de l’uranium et des analyses techniques sur les différents gisements, une dépréciation des actifs est inévitable, écrit-il en substance. Ryst Kuil « est inexploitable », écrit-il. « La dépréciation qui en découle serait donc en toute logique de 450 millions de dollars. » En un mot, la totalité de son prix d’acquisition.

Sur Trekkopje, compte tenu des coûts d’exploitation (entre 52 et 60 dollars la livre, selon les estimations d’alors), bien au-dessus des cours de l’uranium, « les dépréciations correspondantes sont entre 584 et 813 millions de dollars », analyse-t-il. L’ensemble de ce gisement a été valorisé à 900 millions de dollars au moment du rachat d’Uramin. « Il paraît d’ores et déjà difficile de produire à moins de 50 dollars la livre, ce qui signifie un impact minimum de 400 à 500 millions de dollars. » « Sur Bakouma, nous devrions prendre une dépréciation de 300 millions de dollars », termine-t-il. En clair, le directeur financier de la direction propose de déprécier d’au moins de moitié la valeur d’Uramin. Et ce n’est pas en raison de Fukushima.

Cette recommandation est encore plus mal reçue que les précédentes. Car la tension ne cesse de monter au sein d’Areva. Le groupe ne peut plus cacher les déboires qu’il rencontre sur le chantier finlandais de l’EPR. Étranglé financièrement, il a déjà commencé à vendre des filiales. À l’extérieur, la direction d’Anne Lauvergeon, sa vision du nucléaire intégré, sa volonté d’être le chef de file de toute la filière sont de plus en plus contestées par Henri Proglio, alors président d’EDF, et Claude Guéant, surtout après l’échec du contrat de centrales nucléaires à Abou Dhabi.

En interne, le dossier Uramin est train de devenir hautement radioactif. Une enquête, diligentée par Gérald Arbola, numéro deux du groupe, et réalisée par Marc Eichinger, responsable d’une petite société de renseignement, a abouti à la conclusion qu’« Areva pourrait avoir été victime d’une escroquerie lors du rachat d’Uramin ». Des rumeurs commencent à circuler au sein du groupe sur cette OPA ruineuse. Les noms de Daniel Wouters, principal artisan de cette acquisition, d’Olivier Fric, mari d’Anne Lauvergeon, circulent de plus en plus fréquemment.

Alors que l’arrivée d’investisseurs extérieurs est envisagée dans le cadre d’une augmentation de capital, l’Élysée a dépêché René Ricol, très proche de Nicolas Sarkozy, pour faire la lumière. Nommé administrateur en avril 2010, il a pris la direction d’un comité d’audit spécial, censé faire toute la lumière sur la situation exacte du groupe. Paradoxalement, ce comité d’audit ne convie ni les géologues ni les hommes de terrain pour faire le point sur Uramin. Il n’est pas plus au courant des analyses internes et se contente des documents que lui présente la direction générale, qui met toujours en avant les analyses complémentaires à venir.

Fin juillet 2010, après de longs débats, ce comité arrête sa position, calquée sur celle de la direction générale : 300 millions d’euros de dépréciation d’actifs suffisent, selon lui, pour ramener la valeur d’Uramin à son juste prix. Cette dépréciation, dans son analyse, est essentiellement liée à la chute des cours de l’uranium et à des retards pris dans la mise en exploitation des gisements.

« Tu as un pistolet sur ma tempe »

François Hollande et Anne Lauvergeon en décembre 2013. © Reuters François Hollande et Anne Lauvergeon en décembre 2013. © Reuters
Cette décision ne calme pas la contestation interne. Dès la rentrée, la division Mines a repris ses plans et ses projets d’exploitation sur Uramin. Ceux-ci sont reportés sine die, mais sans que cet arrêt ne soit reporté dans les comptes ni dans les documents transmis à l’Agence des participations de l’État. Fin octobre, l’analyse de la division Mines transmise à la direction générale est sans appel : il faut déprécier l’ensemble des actifs d’Uramin de 1,82 milliard d’euros. En un mot, reconnaître qu’Uramin ne vaut rien, qu’Areva a acheté du vent.

Les messages de plus en plus insistants de Sébastien de Montessus et des responsables de la division Mines sur la nécessité de remettre les compteurs à zéro se heurtent à une fin de non-recevoir. La brigade financière a retrouvé un document fort compromettant pour Anne Lauvergeon. Il s’agit de la dernière « revue technique » d'Areva sur la mine de Trekkopje, dont une note manuscrite en première page indique qu’il s'agit d'une « présentation à la présidente », le 29 octobre 2010. Conclusion : « Les ressources […] enregistrées à l'acquisition (53 ktU) » ne sont « aujourd'hui pas confirmées », et le coût de production de l’uranium namibien est « non économique ».

Ce même 29 octobre, lors d’une réunion de direction générale, Anne Lauvergeon, selon un compte rendu, tient ce discours : « Vous nous préparez très rapidement un plan minier qui permet d'économiser des investissements et de gagner de l'argent », dans l’espoir, semble-t-il, de gagner du temps. « Dans un an, on pourra raconter autre chose », aurait-elle ajouté. Avant de préciser : « Les CAC  [les commissaires aux comptes – ndlr] ne sont pas au courant… » Une question d’habitude chez Areva.

Anne Lauvergeon, qui est alors en pleine campagne pour obtenir un troisième mandat comme présidente d’Areva, se refuse à nouveau à la moindre dépréciation. Avouer des erreurs, pire, reconnaître qu’Uramin, acheté à prix d’or, ne vaut rien, serait selon elle donner des armes à tous ses adversaires. « Tu as un pistolet sur ma tempe, tu veux me tuer ? », demande-t-elle à Sébastien de Montessus lors d’une nouvelle réunion de direction générale en novembre 2010, alors que ce dernier plaide à nouveau pour déprécier Uramin.

Tous les responsables d’Areva, à l’époque, ont alors noté la nette dégradation des relations entre Anne Lauvergeon et Sébastien de Montessus. Jusqu’alors, ce dernier était pourtant le protégé de la présidente. Depuis qu’il avait participé en 2003, en tant qu’auditeur, au rachat de T&D, alors filiale d’Alstom, il avait connu une carrière fulgurante dans le groupe, avait été associé à tous les projets. Même à celui du rachat d’Uramin, comme l’ont confirmé deux témoins, rappelant les confidences d'un des vendeurs d'Uramin le présentant comme un négociateur du rachat aux côtés de Daniel Wouters et Frédéric Tona, proche conseiller d'Anne Lauvergeon.

Sébastien de Montessus dément, en mettant en avant que ce dossier ne relevait pas de ses fonctions d’alors – il était directeur de la branche T&D. Il sera officiellement nommé directeur de l’activité Mines le 1er juin 2007, avant l’OPA sur Uramin, même s’il ne prend ses fonctions qu'après le rachat. Par la suite, c’est lui qui ira négocier, en compagnie de Patrick Balkany et Georges Forrest, les droits miniers de Bakouma avec le président centrafricain Bozizé et son entourage. C’est lui qui prend en charge toutes les suites d’Uramin, particulièrement en Namibie (lire notre article: Uramin et le mystère du yacht sud-africain).

Puis, tout s’est brusquement brouillé entre lui et Anne Lauvergeon. A-t-il été retourné et convaincu de passer dans le camp adverse en pensant à son avenir, comme certains le murmurent ? A-t-il pris peur, alors que le dossier Uramin devient de plus en plus lourd et que des avocats consultés lui disent que sa responsabilité est en jeu ? À partir de fin 2009, il multiplie les notes et les mails, lançant des avertissements, tirant la sonnette d’alarme, sème des traces partout sur son passage. La défiance devient si forte à l’égard de sa présidente qu’il demande à un enquêteur privé suisse de mener des recherches sur les « conditions ayant entouré l’acquisition d’Uramin » et le rôle éventuel d’Olivier Fric (lire notre article: Une sombre affaire d’espionnage au tribunal).

Sébastien de Montessus continue cependant de donner le change. Début janvier 2011, la division Mines soumet des tableaux de chiffres « faux », correspondant à la volonté de la direction générale de ne pas passer des dépréciations. Plus tard, alors que le comité d’audit, présidé par René Ricol, juge que 129 millions d’euros de dépréciations d’actifs suffisent dans les comptes 2010 pour tenir compte des retards pris dans l’exploitation des gisements d’Uramin, Sébastien de Montessus se dit tout à fait à l’aise avec cette décision et accepte de signer les comptes de sa division. Ce que souligne le rapport Boisseau, réalisé un an plus tard pour tenter de faire la lumière sur le dossier.

En avril 2011, René Ricol abandonne sa mission et quitte son poste d’administrateur, en affirmant que les comptes du groupe sont tout à fait justes et sincères. « Il estime sa mission terminée. Si cette mission était la clarification des comptes du groupe, cette affirmation paraît hasardeuse : le provisionnement massif d’Uramin va être décidé huit mois plus tard », relève par la suite le rapport provisoire de la Cour des comptes.

Uramin a coûté trois milliards d’euros à l’entreprise, pour rien. Areva, en faillite, est en voie de démantèlement. Le groupe a besoin d’au moins 5 milliards d’euros de recapitalisation, alors que le fiasco de l’EPR continue et que de nouveaux graves dérapages et contrefaçons émergent au Creusot. Et tout cela semble laisser beaucoup de monde indifférent, à commencer par les responsables politiques.

Tous les protagonistes de ce dossier semblent couler des jours tranquilles. Anne Lauvergeon n’a pas été renouvelée à la présidence d’Areva et a quitté le groupe en juin 2011. Elle est partie avec une indemnité de 2,2 millions d’euros. Depuis, elle occupe différents postes honorifiques tout en ayant son propre cabinet de conseil.

Le banquier Daniel Wouters a quitté Areva en avril 2011. Au terme d’une transaction totalement arrangée – la direction lui a même envoyé le modèle de lettre pour contester son licenciement –, il est parti avec une indemnité de 750 000 euros. Tout en touchant 6 000 euros d’indemnités chômage en France pendant un moment, le banquier belge a recommencé à s’occuper de sa société Swala Ressources, très proche des anciens vendeurs d’Uramin. Il entretient quelques relations avec Olivier Fric, le mari d’Anne Lauvergeon. Ce dernier est devenu actionnaire de Swala, tandis que Daniel Wouters a accepté de devenir conseiller pour la société d’Olivier Fric dans le cadre d’un investissement dans une société d’aquaculture en Bretagne.

Sébastien de Montessus a été nommé membre du directoire d’Areva, après le départ d’Anne Lauvergeon. Le dossier Uramin et la révélation de l’enquête menée sur son ancienne présidente ont rendu difficile son maintien dans le groupe. Il est parti à La Mancha, une société minière d’or, exploitant notamment en Côte d’Ivoire, en Australie, détenue à 63 % par Areva. Dès août 2012, cette société a été discrètement privatisée.

Areva a revendu sa participation pour 500 millions de dollars canadiens (environ 250 millions d’euros à l’époque) à la famille milliardaire égyptienne Sawiris, propriétaire entre autres du groupe de télécoms Orascom. Sébastien de Montessus en est resté le président. Patrick Boisseau, Geoffroy d’Hauteville, Vincent Benoît et, un moment, Dominique Delorme, tous anciens d’Areva, étroitement associés au dossier Uramin, l’y ont rejoint.

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Cet article a été réactualisé le 14 mai afin d'annoncer la mise en examen d'Anne Lauvergeon pour présentation et publication de comptes inexacts et diffusion de fausses informations et son placement de sous statut de témoin assisté pour abus de pouvoir, à la suite de son audition par les juges Renaud Van Ruymbeke, Charlotte Bilger et Claire Thépaut.