Le vaccin fantôme de Xavier Beulin pour les canards

Par

À l’occasion de ses vœux à la presse, le président de la FNSEA a vanté les perspectives de la vaccination des canards par la société Ceva, dont Sofiprotéol, qu’il préside, est actionnaire. Problème : le vaccin n’existe pas.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Xavier Beulin a bien précisé qu’il n’était pas « un spécialiste » de la santé des canards. Mais alors que la grippe aviaire H5N8 frappe les élevages de 184 communes du Sud-Ouest, le patron de la FNSEA a trouvé le moyen, lors de ses vœux à la presse, de vanter les mérites du « grand laboratoire » Ceva Santé animale, une société dans laquelle le groupe Sofiprotéol-Avril, qu’il préside, a investi en 2014.

Mediapart avait été exclu de cette rencontre avec la presse, comme nous l’avons rapporté ici, mais plusieurs médias ont raconté l’allusion au laboratoire basé à Libourne.

L’abattage des canards bat son plein – il pourrait dépasser le million de têtes –, et Xavier Beulin a estimé qu’il fallait « réfléchir à une vaccination préventive ». Malheureusement, le vaccin n’existe pas encore ! Et le laboratoire Ceva Santé animale, invité surprise des vœux de la FNSEA, le reconnaît bien volontiers : il « n’a pas la solution » pour les canards. « Nous avons un vaccin qui est efficace pour les poulets – poulets de chair, poulets label, poules pondeuses et les dindes… – mais les essais ont montré qu’il n’est pas adapté aux canards », explique-t-on en interne. Et Ceva ne peut donc pas le recommander. D'autant que les autorités sanitaires françaises et européennes n’autorisent pas la vaccination des volailles contre la grippe aviaire.

Au sein du laboratoire, on estime « irresponsable vis-à-vis des éleveurs » de « donner l’impression que la vaccination des canards pourrait être la solution » : « On ne veut surtout pas qu’il y ait une demande, parce que ce n’est pas une option réaliste. »

L'abattage pourrait concerner un million de canards © Reuters L'abattage pourrait concerner un million de canards © Reuters

Par un accord conclu en 2013, le laboratoire Ceva a repris l’une des activités de santé animale du groupe Avril-Sogeval, tandis que Sofiprotéol a participé à sa recapitalisation. Le montant de l’investissement du groupe d’oléoprotéagineux présidé par Beulin est resté confidentiel, et Ceva, dont les managers sont l'actionnaire principal, estime aujourd’hui encore qu’il s’agit « d’un deal privé ». Le laboratoire présent dans 110 pays fournit de quoi vacciner un poulet de chair sur quatre dans le monde.

En 2015, Ceva a réinvesti dans ses installations basées à Budapest (Hongrie) et à Lenexa au Kansas (États-Unis) avec l’objectif de « doubler le volume de production de vaccins vectorisés » pour les volailles et de lancer des nouveaux produits. Son vaccin pour les poulets et les dindes, Vectormune Al, a été retenu dans le « stock vaccin de sécurité » des États-Unis en 2015, et il est « utilisé en routine avec succès par plusieurs pays endémiques en grippe aviaire (Égypte, Bangladesh, Mexique) depuis 2009-2010 », souligne la société. Vectormune Al n’est pas enregistré en France, ni en Europe.

Mais « il n’existe pas de vaccin validé chez le canard – canards Pékin, Mulard et Barbarie, les trois principales races de canards d'élevage », a signalé Ceva, en dépit de ses travaux de recherche et développement dans cette direction. « D’autres compagnies pharmaceutiques disposent de vaccins basés sur d’autres technologies – vaccins développés en génétique –, mais ils ne sont pas suffisamment validés pour pouvoir être recommandés chez le canard », fait remarquer l’entreprise de Libourne.

Il n’y a donc pas d’offre sérieuse. Les déclarations de Xavier Beulin visant à « revisiter » le plan sanitaire et à « poser la question de la vaccination » sont donc particulièrement irréalistes. À moins qu’elles ne s’inscrivent dans un “business plan” mondial. Contacté par Mediapart, le patron de la FNSEA n’a pas répondu à nos sollicitations.

La crise sanitaire pose encore d’autres questions, notamment celle du surdimensionnement de la filière en France. « C’est bien la faune sauvage qui est porteuse de ce virus et contamine les élevages », a ainsi martelé Xavier Beulin lors des vœux de la FNSEA, alors que d’autres syndicats, comme le Modef des Landes, pointent la responsabilité de la filière dans « l’incessante course aux volumes » et « le risque lié à la multiplication des transports » comme « vecteur principal de propagation ».

Contredisant le syndicat majoritaire, le ministère de l’agriculture a fait savoir que la dissémination de la souche H5N8 était, lors de cette crise, « essentiellement due à l’activité humaine ». « C’est le cas pour les trois quarts des 95 foyers identifiés au 6 janvier », précise l’hebdomadaire La France agricole, dans son édition du 13 janvier.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale