«Le Destin de l’Occident»: une réponse libérale au populisme

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Le livre de Bill Emmott recoupe les enjeux électoraux aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France. Pas d’ouverture sans égalité des droits et des chances.

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Un chapitre du nouveau livre de Bill Emmott, The Fate of the West (Le Destin de l’Occident), s’ouvre sur cette réflexion de Djalâl ad-Dîn Muhammad Roumi, grand poète persan : « Hier, j’étais intelligent et par conséquent, je voulais changer le monde. Aujourd’hui, je suis sage et c’est moi-même que je change. » L’Occident, un concept davantage encore qu’une géographie, doit avant tout se guérir du cancer interne qui le ronge si « l’idée politique qui a connu, de très loin, le plus grand succès mondial » veut se donner une chance de survivre.

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Depuis le 7 mai, le monde s’est pris à espérer que les sempiternels donneurs de leçon de l’Hexagone, une majorité d’entre eux en tout cas, en soient finalement venus à la conclusion du penseur soufi du XIIIe siècle : changer soi-même pour vivre mieux dans un monde en constante et profonde évolution. En rejetant « en même temps » la radicalité stérile d’une gauche de la gauche des « lendemains qui chantent » et la régression nationaliste et xénophobe des apôtres du « c’était mieux avant ». Enjeu : rien de moins que l’organisation politique, économique et sociale qui a fait depuis trois siècles la suprématie et la prospérité de « l’Ouest ».

Comme le rappelle d’emblée l’ancien patron du grand magazine libéral The Economist, « l’idée de l’Ouest a apporté plus de liberté et d’opportunités à plus de gens dans chaque pays qui l’a adoptée que toute autre manière d’organiser une société n’avait pu le faire précédemment. […] Une raison l’a fait aimer par tant de gens […], c’est que quand on en prend soin, elle enclenche un cercle vertueux qui, avec la liberté et la possibilité largement répandues de créer et de vivre une vie relativement sans contraintes, conduit à la prospérité, à la stabilité et à la sécurité, qui en retour apportent la confiance sociale et les ressources économiques qui rendent possible de nouveaux progrès ».

Mais l’histoire récente de ce que l’on appelle, faute de mieux, le « libéralisme » ou la « démocratie libérale », marquée notamment par la crise financière globale de 2008, a traduit l’affaiblissement, voire l’éclipse, des deux idéaux ou « étoiles polaires » guidant l’Occident : « l’ouverture » et « l’égalité ». Pour Emmott, « l’ouverture a exigé un progrès constant vers l’égalité afin que les vents qu’elle soulève puissent souffler et être acceptés, sur le long terme, par la société dans son ensemble. Autrement, les conflits éclatent inévitablement entre les individus libres, sans moyens de les contenir ou de les résoudre quand certains se sentent négligés, désavantagés, sans pouvoir et laissés pour compte. C’est exactement ce qui s’est passé récemment aux États-Unis et dans de nombreux pays d’Europe occidentale. Le sentiment d’égalité a été perdu, négligé ou tout au moins érodé ».

Il ne s’agit pas seulement des inégalités, bien réelles, de résultats, mais de « ce qui dans la démocratie de la Grèce antique était appelé isonomia, l’égalité des droits politiques, qui inclut également, élément décisif, l’égalité devant la loi. Ce que, pour faire bref, nous appelons citoyenneté ». En d’autres termes, aux difficultés économiques provoquées par les bouleversements du capitalisme globalisé, vient s’ajouter le sentiment qu’elles sont aggravées par une dépossession de la « citoyenneté ».

« Le résultat, analyse Bill Emmott, est que nombreux sont ceux qui, dans nos sociétés, ont perdu confiance dans la combinaison, dont ils avaient bénéficié, de l’ouverture et de l’égalité, à mesure qu’ils voyaient fuir la prospérité, la sécurité, la stabilité et le bien-être que ce mélange avait apportés. […] Les principes d’ouverture et d’égalité se retrouvent en conflit, dans un nombre croissant de nos sociétés, rendant de plus en plus populaires diverses formes de fermeture comme solutions potentielles, réclamées toujours d’avantage par ceux qui pensent qu’ils sont condamnés à une citoyenneté inégale. »

À l’origine de ce malaise assez général, « une faiblesse importante » de l’idée occidentale : « La façon dont fonctionne une société occidentale est si libre, si décentralisée, manque à ce point d’un plan ou d’une manière imposée de faire les choses que ses vertus essentielles peuvent facilement être considérées comme allant de soi et encore plus facilement être négligées ou distordues. » L’ouverture est ainsi utilisée par ceux qui le peuvent pour détruire le principe d’égalité. Emmott appelle « frenemies » ces intérêts particuliers et groupes de pression qui, « devenus les ennemis de la démocratie et de la liberté économique, sont souvent les bénéficiaires et les conséquences de l’ouverture ». Ces faux amis de la société ouverte sont, dit-il, « le sujet principal de ce livre parce qu’ils sont les principaux ennemis qu’il faut battre ». Et d’ajouter : « Un Occident fort a toujours été capable de se confronter à un monde turbulent et perturbant. C’est à cause de ces frenemies que l’Occident est présentement en état de faiblesse. »

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