L’effet boomerang du sauvetage de Banco Popular

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Pour les régulateurs européens, le sauvetage de Banco Popular était exemplaire. Deux jours plus tard, par crainte d’être à nouveau balayés, les financiers fuient les banques jugées les plus risquées, précipitant leur déstabilisation.

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La satisfaction des autorités européennes de régulation bancaire n’a pas duré deux jours. Alors que tous se félicitaient de leur gestion de la faillite de Banco Popular, menée sans coup férir en moins de vingt-quatre heures, ceux-ci commencent à réaliser que les nouvelles règles de résolution bancaire, appliquées pour la première fois, génèrent des effets de bord qui peuvent être aussi dangereux pour l’ensemble du système bancaire européen.

Les financiers n’ont guère apprécié les nouvelles méthodes mise en œuvre pour sauver la sixième banque espagnole. Ce n’est plus l’État, mais les actionnaires et les détenteurs d’obligations convertibles qui ont été appelés à la rescousse, comme prévu dans le cadre du nouveau mécanisme de sauvetage bancaire (bail-in). Tous ont été balayés. Les financiers en ont vite tiré la leçon : les banques, surtout de second rang, ne sont plus un placement sûr.

Cette crise de confiance est en train de secouer tout le secteur bancaire espagnol. Dès le lendemain de la faillite de Banco Popular, les financiers ont commencé à passer en revue les banques espagnoles pour trouver les maillons faibles. La Liberbank, huitième banque espagnole, est tout de suite apparue dans leurs radars. Pour eux, cette banque créée en 2011 à la suite d’un mariage forcé entre trois caisses d’épargne en faillite, la Cajastur, la Caja de Extremadura et la Caja Cantabria, a le profil d’un établissement à risque. Son portefeuille de créances douteuses représente 13 % de ses encours. Surtout, en dépit d’importants transferts vers la « bad bank » créée par le gouvernement espagnol pour aider les banques du pays à nettoyer leur bilan, celle-ci continue à porter de nombreuses créances immobilières irrécouvrables.

La spéculation s’est emparée de la banque et les algorithmes de traders ont tourné. En deux séances boursières, jeudi et vendredi, le cours de Bourse de la Liberbank a perdu plus de 38 %. Pour endiguer l’hémorragie et casser la spéculation, les autorités boursières espagnoles ont banni, dès lundi, les ventes à découvert pendant un mois. La mesure, qui n’avait pas été prise au moment de l’effondrement de Banco Popular, a permis de calmer un peu la situation. Le cours de Liberbank a regagné la moitié de ce qu’il avait perdu lundi. Avant de recommencer à perdre à nouveau 13,8 % mardi.

Cours de Liberbank sur un an © Boursorama Cours de Liberbank sur un an © Boursorama
Même si les autorités bancaires ont repris un peu le contrôle de la situation, tout est loin d’être réglé : l’alerte est désormais donnée sur l’établissement bancaire. Un certain nombre de déposants, qui sont à présent informés des nouvelles règles européennes en cas de faillite, savent qu’ils peuvent être mis à contribution pour renflouer leur banque. Dans le cas de Banco Popular, cela a provoqué un mini « bank run » sur lequel les autorités européennes se gardent bien de s’étendre. Selon les informations publiées par le Financial Times, la banque a dû demander en deux jours 3,6 milliards d’euros d’aide à la Banque centrale pour faire face à la fuite des déposants, sans parvenir à endiguer la panique. Comment exclure qu’un phénomène identique se reproduise chez Liberbank ?

Mais le plus inquiétant est ce qui se passe du côté des dettes subordonnées de la banque. Ces obligations convertibles (contingent convertibles bonds ou Coco) sont devenues un des piliers du financement des banques. Considérées comme des quasi-fonds propres, elles sont intégrées dans tous les calculs prudentiels. La Banque centrale européenne et tous les régulateurs européens ont fortement incité les banques à recourir à ces produits pour renforcer leur bilan. Dans leur scénario d’après-crise 2008, ce sont les titres parfaits en cas de sauvetage bancaire : ceux-ci sont les premiers à être automatiquement transformés en actions – avant de faire appel, si nécessaire, à d’autres créanciers puis aux déposants –, ce qui permet de recapitaliser une banque sans faire appel aux contribuables ni aux États.  

Les hedge funds ont investi massivement dans ces titres, qui leur semblaient avoir toutes les qualités : des rendements très élevés pour un risque nul, puisque les autorités de régulation avaient jusqu’alors toujours veillé à ne jamais les inclure dans les plans de renflouement. Mais depuis Banco Popular, tout a changé : les détenteurs de ces obligations ont été balayés comme les actionnaires. Pour les financiers, le changement est si brutal que certains analystes bancaires n’hésitent pas à parler de « moment Lehman ».

Les hedge funds ont tout de suite revu leurs positions. Ils se débarrassent à toute vitesse de ces titres qui leur brûlent les doigts. Les titres obligataires de la Liberbank se sont effondrés et se négocient désormais à moins de 80 centimes pour une valeur nominale d’1 euro. Par contagion, les titres obligataires de la Cajamar ont aussi été entraînés dans la chute. Celle de Banco Popular avait aussi commencé par un effondrement de sa dette obligataire.

Les régulateurs européens avaient-ils anticipé la réaction des investisseurs à l’application du nouveau mécanisme européen de sauvetage bancaire ? Ce n’est pas la première fois que ces titres obligataires servent de canal privilégié à la spéculation sur les établissements jugés risqués. En février 2016, un mois à peine après l’entrée en vigueur des nouvelles règles de résolution bancaire, la Deutsche Bank avait dû affronter une liquidation massive de sa dette obligataire, les financiers s’empressant de se débarrasser de leurs titres alors que les rumeurs enflaient sur les difficultés de la banque. La crise avait été endiguée grâce aux efforts conjoints de la direction de la banque, qui a fini par réaliser une augmentation de capital de 8 milliards d’euros en mars, de l’État allemand et de la Banque centrale européenne. Mais les régulateurs bancaires ne peuvent pas ignorer le risque structurel que font peser les modes de financement bancaire sur l’ensemble du système.

Pour l’instant, la crise de confiance reste circonscrite aux établissements bancaires espagnols de petite taille. Mais la contagion peut très vite gagner d’autres banques, d’autres pays. L’ère du bail-in commence pour les banques européennes.

La Banque centrale européenne et les autorités de régulation, qui estiment qu’il y a trop de banques et qu’elles sont sous-capitalisées, espèrent peut-être que les financiers vont provoquer cette consolidation qu’ils appellent de leurs vœux. Mais à la fin, il risque de ne plus y avoir que quelques banques de plus en plus grosses, de plus en plus systémiques, qui par leur taille feront courir des risques tels que seuls les États pourront s’en porter garants. La situation, certainement espérée par les financiers, sera alors exactement l’inverse de ce qui est censé être recherché par la nouvelle régulation bancaire européenne, des leçons censées avoir été tirées de la crise financière de 2008. Les États seront à nouveau au premier rang s’il faut sauver une banque.

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