A Blanquefort, l’usine Ford ferme sans un bruit

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Le groupe Ford a annoncé début juin le lancement d’un plan social en vue de la fermeture de son usine de Blanquefort, qui emploie 872 salariés – dont l’ancien candidat à la présidentielle Philippe Poutou. Les ouvriers disent leur colère et leur impuissance.

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Blanquefort (Gironde), envoyée spéciale.- Placardé entre une affiche du Futuroscope et des tarifs préférentiels sur une cuvée de champagne de petit producteur, Vincent Lindon tend un regard grave vers le visiteur. L’affiche du film En guerre, de Stéphane Brizé, qui raconte la lutte des salariés d’une usine menacée de fermeture, trône en bonne place dans le hall du comité d’entreprise (CE) de l’usine Ford de Blanquefort, en Gironde. Les ouvriers du site l’ont regardé ensemble, pour se donner du courage. Cela n’a pas suffi : ce mercredi 11 juillet, les visages des élus de la CGT Ford (majoritaire) sont plutôt fermés.

Derrière les stores tirés du hall, on aperçoit les longs murs de tôle jaune de l’usine. Le site, ouvert en 1973, s’étale sur plus de dix hectares de bâtiments, parkings, cuves, installations électriques et portions de terrain vague. On y fabrique des doubles embrayages, des transmissions automatiques et des carters de moteur. Dans ses années fastes, il employait 3 600 salariés. Sans quelques timides autocollants « Sauvons les emplois » posés sur les panneaux à l’entrée, difficile de deviner que l’usine pourrait être en train de vivre ses derniers mois.

Dans les locaux du comité d’entreprise de l’usine Ford de Blanquefort, le 11 juillet 2018. © Justine Brabant Dans les locaux du comité d’entreprise de l’usine Ford de Blanquefort, le 11 juillet 2018. © Justine Brabant
Voilà pourtant plus d’un mois que la direction a annoncé son intention de lancer un plan social (plan de sauvegarde de l’emploi, PSE) en vue de la fermeture de l’usine, qui emploie aujourd’hui 872 salariés et représente 3 000 emplois induits, selon les estimations des syndicats. Le bilan de la mobilisation semble bien maigre au regard des enjeux : quelques débrayages pour tenir des assemblées générales, une irruption au conseil de la métropole, une manifestation qui a réuni 400 personnes à Bordeaux. Pas de grève en vue, encore moins de blocage. Les salariés peuvent pourtant compter sur un atout médiatique : l’ex-candidat à la présidentielle du NPA, Philippe Poutou, qui travaille dans l’usine depuis 1996 et y est élu CGT. Mais même cet habitué des luttes le concède : « Le rapport de force n’est pas avec nous. C’est tellement compliqué, tellement dur, on n’a rien derrière. Tout pousse à lâcher. »

Il y a dix ans pourtant, Poutou et ses collègues avaient réussi, par leur mobilisation, à peser sur une direction qui menaçait déjà de cesser la production. Les ouvriers bloquent alors l’usine pendant une semaine, investissent le mondial de l’automobile, et mettent leurs « patrons » sous pression. Jérôme Coutelle, agent d’assemblage et délégué du personnel, s’en souvient comme si c’était hier. Il pointe du doigt avec un grand sourire le parking écrasé de soleil : « Le 24 octobre 2008, on avait bloqué la direction, juste ici. » « Il y avait eu une grosse mêlée ! » s’enthousiasme Poutou. « Ils avaient fini par s’échapper par un trou dans le grillage », en rit encore Coutelle. « En tout, on leur avait pourri la vie pendant dix semaines. On avait même eu une double page dans Le Monde à l’époque ! » Ford finira par trouver un repreneur allemand, et acceptera de reprendre le site lorsque ce dernier jettera l’éponge, en 2012.

Que s’est-il passé depuis ? Pourquoi cette nouvelle menace de fermeture ne mobilise-t-elle pas les salariés ? La réponse tient au cumul de trois facteurs : la fatigue d’un personnel vieillissant, la stratégie particulièrement efficace de Ford pour dévaloriser un site devenu peu stratégique et l’impuissance apparente des pouvoirs publics à peser face au géant automobile.

« Les gens n’ont plus la niaque »

Début juin, la direction a détaillé le calendrier envisagé pour son PSE : une période de consultation jusqu’à la fin novembre, une vingtaine de jours d’allers et retours entre Ford et les services de l’État qui doivent homologuer (ou non) le plan, les premiers départs volontaires en janvier 2019 et les premiers licenciements en septembre 2019.

« Il n’y a pas eu d’arrêt de travail le jour de l’annonce du PSE, vous vous rendez compte ? souffle Philippe Poutou. Les camarades syndicalistes de Ford Europe nous ont appelé pour nous dire : “La direction dit qu’il n’y a pas d’arrêt, ils essaient de nous enfumer ou quoi ?” Avec notre réputation, tout le monde s’attendait à ce qu’il se passe quelque chose. »

Mais les salariés de Blanquefort sont fatigués. « Ils savent bien qu’avec l’âge qu’on a, il y aura moins de bagarre. C’est sûr qu’il n’y a plus le mordant qu’il y avait en 2008-2012. Il n’y a plus cette niaque », regrette Thierry Captif, un des collègues de l’ancien candidat à la présidentielle. « Mener deux batailles dans sa vie pour la même chose…, on y laisse des forces. Et puis, on n’est plus aussi nombreux », analyse Jérôme Coutelle. En 2008, l’usine comptait 1 600 salariés (contre 872 aujourd’hui), dont « 200 à 300 » très mobilisés, estiment les syndicats. Aujourd’hui, le noyau de la contestation se compte plutôt en dizaines.

Des ouvriers moins nombreux, mais surtout plus vieux. La moyenne d’âge sur le site de Blanquefort est de 51 ans, indique Philippe Poutou, qui estime que « sur les 872 employés, 200 à 300 ont entre 55 et 60 ans, donc sont potentiellement concernés par une pré-retraite ». Et n’ont donc pas forcément le cœur à batailler.

Ambiance générale de résignation

Dans les bureaux du comité d’entreprise, à deux pas des affiches de réclame, les collègues syndicalistes de Poutou se rassemblent autour d’un café. Dehors, la chaleur cogne sur les bâches des camions. L’usine dégage un étrange silence. Parmi les ouvriers rassemblés : Éric Lafargue, tee-shirt de sport orange et petites lunettes sur le nez. Vingt-quatre ans de « boîte » n’ont pas entamé ses convictions. Mais le militant se sent parfois un peu seul : « Il faudrait que les gens retrouvent la niaque. Qu’on réussisse à troubler la paix patronale, à tracter dans toutes les usines du coin pour dénoncer ce règne du pognon. Dire que l’économie devrait être au service de l’humain et pas l’inverse. » L’ouvrier marque une pause et s’excuse presque : « Bon, je sais, moi je suis un militant à l’ancienne. Je sais qu’on n’est plus beaucoup à dire des choses comme ça… »

Dans les locaux du comité d'entreprise de l'usine Ford de Blanquefort, le 11 juillet 2018. Au centre, Philippe Poutou. © Justine Brabant Dans les locaux du comité d'entreprise de l'usine Ford de Blanquefort, le 11 juillet 2018. Au centre, Philippe Poutou. © Justine Brabant
Pour le petit groupe, c’est clair : Blanquefort fait les frais d’un climat général en France peu favorable aux luttes sociales. « On s’en prend plein la tronche. Avec la loi Travail, les ordonnances… On a envoyé un message au patronat. Aujourd’hui, les patrons, ils déroulent », souffle Jérôme Coutelle. « Macron attaque de partout et les gens ne réagissent pas. Au début on se disait : “Merde, on est nuls ou quoi ?” Et puis les jours passent et on se dit que c’est partout. Il y a une ambiance générale de résignation qui nous atteint ici aussi », admet Poutou.

« Ils nous occupent en attendant la fin »

C’est dans ce contexte que Ford a pu avancer ses pions. Affecté par la concurrence accrue sur le marché chinois, par la saturation du marché américain et par la hausse des matières premières, le constructeur s’est engagé dans une bataille pour réduire ses coûts. L’une des premières victimes de cette stratégie est l’usine de Blanquefort, jugée trop petite pour produire à des coûts intéressants. Alors qu’une nouvelle boîte de vitesses aurait pu y relancer la production, le groupe a finalement décidé de la faire construire par ses usines aux États-Unis – où « Ford s'est engagé à investir 9 milliards de dollars d’ici 2019 en y créant 8 500 emplois », rappelle Le Figaro.

L’expert économique mandaté par le comité d’entreprise, Gérard Godefroy, estime que les arguments avancés pour démontrer la faible rentabilité de l’usine sont de mauvaise foi : « Leur démonstration est biaisée. Ils calculent les coûts de fabrication dans l’usine américaine en prenant en compte des investissements qui ne sont pas encore réalisés. Sans compter que l’on pourrait miser sur des gains de compétitivité à Blanquefort – rien qu’en 2017, on y a déjà baissé les coûts de 8 %, et l’effort pourrait être poursuivi. »

À l'usine Ford de Blanquefort, le 11 juillet 2018. © Justine Brabant À l'usine Ford de Blanquefort, le 11 juillet 2018. © Justine Brabant
Mais qu’importe : le groupe semble déterminé à se débarrasser de l’usine au plus vite. Les syndicats se demandent même si le constructeur n’a pas délibérément organisé une faible productivité pour justifier son désengagement : « Ils accélèrent les prêts de personnel vers l’usine voisine [qui appartient à 50 % à Ford – ndlr], nous proposent d’arrêter de travailler pour regarder les matchs de l’équipe de France tout en étant payés… C’est quand même étrange », énumère le secrétaire adjoint du comité d’entreprise et élu CGT Gilles Penel. Contactée le 10 juillet, la direction de Ford n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart, qui concernaient notamment ces accusations de baisse délibérée de l’activité.

Cette production au ralenti, faute de confier au site des boîtes de vitesses innovantes, a fini par user les ouvriers. Éric Lafargue, agent de fabrication au traitement thermique, peut en témoigner : « Dans mon secteur, il y a très peu de boulot. On travaille à 10 % de nos capacités. 55 % de nos locaux sont vides de machines. » Son travail consiste à enfourner des pièces de boîtes de vitesses dans des fours de plusieurs dizaines de mètres de long, afin de les « durcir ». « Il y a huit fours mais seulement quatre qui tournent, et encore, pas tous en même temps. Alors les gens se baladent, discutent un peu, amènent des cartes… On sait qu’ils nous occupent en attendant la fin. C’est usant moralement pour les gars. »

Ford sauve les apparences

« Occuper les gars » : la direction n’avait pas vraiment le choix. Ford s’est engagé en 2013 à maintenir mille emplois à temps plein sur le site, en échange de 46 millions d’euros de subventions publiques. Le tribunal de grande instance de Bordeaux a estimé en 2017 qu’il n’avait pas tenu ses engagements, et l’a condamné à des dommages-intérêts. Depuis, Ford a interjeté appel.

L’accord-cadre qui l’obligeait à maintenir ces emplois a pris fin en mai 2018. Le constructeur n’a pas attendu un mois avant d’annoncer son plan social. Un calendrier qui laisse planer de sérieux doutes sur la volonté affichée du constructeur de trouver un repreneur pour le site – une usine dont les employés sont sur le départ n’étant pas une perspective très attractive pour un repreneur potentiel. « Un repreneur sérieux a besoin d’activité et de compétences. Or ici, Ford a baissé son activité et annonce un PSE qui va faire partir le personnel », déplore l’expert économique du comité d’entreprise.

Dans les locaux du comité d'entreprise de l'usine Ford de Blanquefort, le 11 juillet 2018. © Justine Brabant Dans les locaux du comité d'entreprise de l'usine Ford de Blanquefort, le 11 juillet 2018. © Justine Brabant
Même si son objectif semble être l’abandon rapide du site, la direction de l’usine sait qu’elle doit, au moins en apparence, faire mine de se préoccuper de la suite : depuis 2014, la loi dite Florange l’oblige à rechercher un repreneur et à associer le comité d’entreprise à cette recherche.

Mais le constructeur a une obligation de moyens, pas de résultats. Rien ne l’oblige à faciliter la reprise – en s’engageant par exemple à maintenir temporairement un certain volant de commandes. Or, l’enjeu est crucial pour l’usine de Blanquefort. Le seul repreneur potentiel à s’être manifesté, le groupe Punch Powerglide, ne semble pas avoir les moyens d’assurer l’avenir de l’usine sans une garantie de commandes. L’État français pourrait-il convaincre le constructeur de le faire ? « Cela fait partie des pistes de négociation », indique le délégué interministériel aux redressements d’entreprises, Jean-Pierre Floris, qui suit le dossier.

La marge de manœuvre incertaine des pouvoirs publics

Depuis quelques mois, Jean-Pierre Floris montre les muscles. « Je considère que Ford est de mauvaise foi. Il nous a baladés des années », tempêtait-il, le 28 mars dernier, lors d’une audition à l’Assemblée nationale. « Nous avons été violents avec Ford. Dans les réunions, il y a eu un peu de boxe, c’était viril. D’ailleurs, nous étions violemment contre le lancement d’un PSE », assure-t-il à Mediapart.

Mais toute la virilité du délégué n’a manifestement pas suffi à empêcher Ford de lancer son plan social. Aujourd’hui, ses marges de manœuvre paraissent réduites : « Nos moyens de pression ? Nous pouvons jouer sur la réputation de Ford. Et puis sur le PSE. Tous les services de l’État éplucheront ce qu’ils font à la ligne près », avance Jean-Pierre Floris.

Un discours qui a le don d’agacer les « Ford ». « S’ils ne servent à rien, qu’ils le disent. Qu’ils assument leur impuissance ! s’emporte Philippe Poutou. Ils disent qu’ils cherchent un repreneur, mais ce qui se dessine, c’est qu’ils vont virer tout le monde. C’est une grosse entourloupe. Même le gouvernement en est conscient. Les pouvoirs publics devraient lancer une campagne contre Ford, mais ils ne le font pas. »

Les salariés de Ford Blanquefort en sauront un peu plus sur leur sort la semaine prochaine – ils enchaîneront trois jours de réunions, avant de se réunir jeudi en assemblée générale. Pour être entendus, vont-ils finir par menacer de faire sauter leur usine, comme les salariés de GM&S en 2017 ? « Le 26 juin, pendant un petit débrayage, un collègue avait amené une fausse bonbonne de gaz et une fausse mèche, pour le symbole, raconte un ouvrier. Mais il y a surtout beaucoup de mannequins pendus dans l’usine. Le premier que vous voyez, ça fait mal quand même. Ça dit un peu la souffrance des gens. »

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J'ai interrogé la direction de la communication de Ford par téléphone et par e-mail le 10 juillet. J'ai soumis une liste précise de questions à l'entreprise, qui n'a pas souhaité répondre en détail, et m'a renvoyée vers le dernier communiqué de presse sur le sujet.