Dette: la sonnette d’alarme est tirée

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Avant la crise de 2007-2008, le monde politico-financier a ignoré les mises en garde de la BRI. Dans un livre en forme de réquisitoire, Revolution Required, deux anciens hauts responsables de la « banque des banques centrales » avertissent que la prochaine implosion du « modèle de croissance financé par la dette » sera encore plus catastrophique.

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Désormais retraités de l’institution, deux anciens hauts dirigeants de la Banque des règlements internationaux (BRI – la « banque des banques centrales ») ont substitué au microphone des colloques internationaux le mégaphone des appels au peuple. Leur manifeste, Revolution Required (« On demande une révolution »), est un réquisitoire implacable contre le « modèle de croissance financé par la dette » suivi aveuglément par les principaux pays industrialisés (le G7) et tout spécialement contre les politiques monétaires dites « non-conventionnelles » de leurs banques centrales, accusées d’être les fourriers d’une nouvelle et inéluctable implosion d’un système financier hors de contrôle.

Hervé Hannoun, ancien directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy à Bercy et à Matignon, a été directeur général adjoint de la BRI de 2006 à 2015, tandis que l’économiste allemand Peter Dittus a occupé le poste de secrétaire général de cette institution multilatérale bâloise entre 2005 et 2016. C’est depuis l’étage supérieur de cette vigie du système financier international qu’ils ont pu en analyser les dérives fatales, adossés à un travail de recherche dont certains lecteurs de Mediapart peuvent être familiers (voir la liste des articles annexés).

Force est de constater que les mises en garde, lancées depuis au moins 2003 par la BRI, ont été ignorées dans le passé, non seulement par une opinion publique peu informée, des dirigeants politiques indifférents, mais aussi par les principaux banquiers centraux, pourtant premiers destinataires de ces avertissements et présents à Bâle au moins un jour par mois. Les auteurs rappellent ce que disait en 2006 « Bill » White, alors économiste en chef de la BRI : « Il faut espérer qu’une correction désordonnée des excès actuels ne sera pas nécessaire pour démontrer avec certitude que nous sommes engagés sur un chemin dangereux. » L’année suivante, en août 2007, commençait ce qui allait devenir la crise financière la plus profonde, la plus globale aussi, depuis les années trente du siècle dernier. Et maintenant, dix ans plus tard ?

« Le système financier global reste fragile. L’économie mondiale a du mal à se redresser. Le changement climatique s’accélère. La numérisation et la globalisation pèsent sur les salaires. Les inégalités de revenus s’amplifient. Les turbulences géopolitiques s’étendent. Les mensonges sont présentés comme des vérités, alors que la vérité est muette. Et les gens sont en colère. Karl Marx pensait que le capitalisme semait les germes de sa propre destruction, ouvrant la voie à la révolution. Nous pensons plutôt que ce ne sont pas des forces anonymes mais les politiques des pays du G7 qui sapent les fondations de l’économie de marché. Ces politiques, qu’elles soient monétaire, budgétaire et macroéconomique, prudentielle, de défense ou environnementale, ont une caractéristique commune : elles sont laxistes, dangereuses, irresponsables. Les apprentis sorciers ont construit un modèle de croissance tiré par la dette qui nous conduit tout droit vers le prochain krach financier », résume l’introduction du manifeste, sous-titré « la bombe à retardement du modèle G7 ».

« Nous avons choisi, poursuivent les auteurs, de titrer ce manifeste “On demande une révolution” parce que nous croyons que la prochaine implosion sera si profonde et si puissante qu’elle conduira à un changement systémique… Le modèle économique actuel, édifié sur une augmentation insoutenable de la dette, la course aux armements et l’usage immodéré du carbone, va finir. En lieu et place, il faudra travailler à la mise en place d’un modèle durable, économe en carbone ; mettre fin à l’escalade militaire ; placer l’intérêt général au-dessus de celui du petit nombre ; distribuer plus équitablement les fruits de l’activité économique. Il est probable que l’État jouera de nouveau un rôle élargi, après avoir été depuis des décennies au service d’intérêts économiques et financiers. Vu d’ici, passer du modèle G7 actuel à un modèle fondé sur le bien commun peut être regardé comme une utopie. Elle peut très vite se transformer en impératif catégorique. »

Rien, en effet, n’exprime mieux la faillite de la gouvernance mondiale que d’avoir abandonné la gestion des conséquences de la crise à ceux qui avaient contribué à en créer les conditions par une politique monétaire systématiquement biaisée en faveur de l’injection de monnaie. « Apprentis sorciers », les dirigeants des principales banques centrales, à commencer par la Réserve fédérale des États-Unis, apparaissent surtout comme des pompiers pyromanes. Leur réponse à la crise d’un modèle de croissance fondé sur l’endettement exponentiel des principaux agents économiques, publics et privés, aura été de doubler ou tripler la mise, les prétendus « gardiens de la monnaie » transformant en quelques années les bilans de leurs vénérables institutions en gigantesques fonds spéculatifs, gorgés d’actifs de qualité souvent douteuse (voir graphique ci-dessous). De 2007 à 2017, les actifs des banques centrales des pays du G7 ont bondi de 3 000 à près de 15 000 milliards de dollars. « La dimension de la bulle créée par la politique de taux d’intérêts négatifs et d’assouplissement quantitatif a conduit Bill Gross à comparer la situation financière actuelle à l’émergence d’une supernova, l’explosion massive qui se produit à la fin du cycle de vie d’une étoile », écrivent les auteurs.

« La pompe à phynance » du G7. © yardeni.com « La pompe à phynance » du G7. © yardeni.com

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