Le krach de la pensée économique

Par Laura Raim

Les économistes orthodoxes Pierre Cahuc et André Zylberberg publient Le Négationnisme économique, un pamphlet contre les économistes qui ne pensent pas comme eux. L’outrance de leur propos est le signe d'un affolement face au discrédit intellectuel de leurs positions. Enquête sur la façon dont s’est reconfigurée la recherche économique depuis 2008.

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Les économistes orthodoxes Pierre Cahuc et André Zylberberg publient un pamphlet dont le titre, Le Négationnisme économique, est à la fois insultant pour la mémoire des victimes du nazisme, et injurieux pour les économistes qui ne pensent pas comme eux. L’outrance de leur propos marque autant leur usage sans vergogne d’une puissance de feu institutionnelle et médiatique, que leur affolement face au discrédit de leurs positions.

Pour comprendre comment s’est reconfigurée la recherche économique depuis la crise de 2008, sans que la faillite de Lehman Brothers n'entraîne celle des théories économiques qui y ont pourtant conduit, Mediapart publie une enquête initialement parue dans le no 2 de la Revue du Crieur.

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 « Comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir ? », s’enquit la reine d’Angleterre en visite à la London School of Economics en novembre 2008. Elle aurait même laissé échapper : « C’est affreux ! » N’avoir rien « vu venir » ne fut pas la seule faute des économistes, qui représentent assurément l’une des professions les plus remises en cause par la crise financière. Leur hypothèse d’efficience des marchés avait servi à justifier les politiques de dérégulation, largement responsables de la catastrophe des subprimes.

Paul Krugman Paul Krugman
« La science économique a été au mieux spectaculairement inutile, au pire carrément nocive », résume l’économiste et éditorialiste du New York Times Paul Krugman. Tétanisés devant la dégringolade irrésistible des Bourses mondiales, la plupart des économistes avaient ainsi eu l’humilité de reconnaître les limites de la macroéconomie contemporaine, issue du courant des « anticipations rationnelles » des années 1970 et héritière du cadre néoclassique élaboré à la fin du XIXe siècle et qui domine le champ depuis l’après guerre.

Lorsque les Bourses ont dévissé dans le sillage de Lehman Brothers à l’automne 2008, les modèles sophistiqués des pontes de l’université de Chicago ne furent d’aucun secours. Comme le dit Paul Krugman, il a fallu retrouver la « sagesse des Anciens », perdue durant l’« Âge sombre» de la macroéconomie, et sortir des oubliettes les auteurs post-Grande Dépression, dont l’approche, globale et non pas segmentaire et individualiste, fournit une compréhension synthétique et systémique des crises.

John Maynard Keynes John Maynard Keynes
Dans le feu de l’action, le Président George Bush n’a pas hésité à revenir aux principes de John Maynard Keynes : faisant fi des théories orthodoxes abhorrant l’endettement public, le gouvernement a sorti l’artillerie lourde – la relance budgétaire massive – pour compenser le repli de la dépense privée. D’autres auteurs ont refait surface sur la table de chevet des dirigeants. La présidente de la réserve fédérale de San Francisco, Janet Yellen, s’est par exemple mise à lire Hyman Minsky disparu en 1996, qui avait montré comment les institutions financières pouvaient provoquer d’importants dégâts dans l’économie réelle.

Mais, une fois passée la tempête, la crise a-t-elle influencé la pensée économique, que ce soit pour réhabiliter d’anciens courants ou en créer de nouveaux ? La Grande Dépression des années 1930 avait accouché de la révolution keynésienne et la stagflation (faible croissance et forte inflation) des années 1970 avait consacré la théorie des anticipations rationnelles et le monétarisme de l’économiste néolibéral Milton Friedman, jusqu’alors dissident dans le milieu. Quid de la grande récession de 2008 ?

Georges Soros Georges Soros
Dès 2009, le milliardaire George Soros créait l’Institute for New Economic Thinking ( INET ), avec l’ambition de « repenser l’économie et la politique ». Mais, sept ans après les grandes frayeurs et les bonnes résolutions, il n’est pas certain que tous ces efforts de rénovation aient été poursuivis. On peut en tout cas affirmer sans prendre trop de risque qu’ils n’ont pas produit de renouvellement général de la théorie ou de bouleversement du champ, ni même disqualifié les inspirateurs de la dérégulation financière. Ainsi, le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » – appelé à tort le « prix Nobel » pour pouvoir en retirer un bénéfice symbolique – a été attribué en 2013 à l’ultralibéral Eugène Fama, père de la théorie de l’efficience des marchés. Le savoir est toujours aussi morcelé à travers des centaines de sous-champs.

Et, mis à part quelques développements positifs – quoique relativement inoffensifs –, la crise aura surtout eu pour effet d’exacerber les pires travers de la discipline, qui reste prisonnière à la fois de son idéologie scientiste et de son prisme individualiste. À l’étage politique, le traitement infligé à la Grèce demeure dans la droite ligne des remèdes du Consensus de Washington. Et la quasi-totalité des grandes institutions internationales continuent d’utiliser les mêmes modèles néoclassiques supposant que l’économie retourne toujours à l’équilibre. Modèles qui marchent correctement, sauf en cas de choc extrême, tels des parapluies qui s’ouvrent sauf en cas d’orage.

L’université verrouillée

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Quant aux facultés de « sciences économiques », elles n’ont pour la plupart quasiment pas modifié le contenu de leurs cursus. « Sur le moment on a cru qu’il y avait une véritable ouverture parce que, par instinct de survie, les gouvernements et les banques centrales ont été pragmatiques et se sont souvenus des leçons des années 1930, se souvient Gilles Raveaud, maître de conférences à Paris-8. Mais la redécouverte politique de Keynes ne s’est pas traduite par la moindre réhabilitation à l’intérieur de l’Université. »

Le paradigme néoclassique, construit autour de l’idée selon laquelle les choix d’individus rationnels dans un marché concurrentiel conduisent à des issues collectivement efficaces, y reste dominant. « À Harvard, des centaines de séminaires avaient pourtant été organisés en 2008 où on répétait qu’il fallait tout repenser, mais, un an plus tard, on avait toujours les mêmes cours de micro/macro », se souvient l’économiste Julia Cagé, alors étudiante dans la prestigieuse université américaine.

Que ce soit aux États-Unis ou en Europe, les chercheurs qui ont le plus de choses pertinentes à dire sur les crises sont restés marginalisés. Alors qu’André Orléan a travaillé sur l’instabilité intrinsèque des marchés financiers et que le fondateur de la théorie de la régulation, Robert Boyer, a étudié les crises du et dans le capitalisme, leurs courants de pensée ou leurs disciples demeurent à l’écart des « prix Nobel », médailles Clark, chaires au Collège de France et autres revues scientifiques classées dans le « Top 5 ». Autrement dit, ils n’accèdent pas plus qu’avant à ce que le milieu appelle le « mainstream ».

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C’est donc hors des grandes revues et loin des yeux des pontes de la discipline que l’on trouve les tentatives les plus profondes d’élaboration de nouveaux paradigmes, comme celle d’André Orléan. Dans son ouvrage paru en 2011, L’Empire de la valeur, le chercheur à l’EHESS propose une nouvelle théorie de la valeur pour « refonder l’économie ». De fait, les changements de conception de la valeur sont des moments clés dans l’histoire de la pensée économique. Les classiques comme Adam Smith, David Ricardo et Karl Marx rapportaient la valeur d’un bien à la quantité de travail nécessaire à sa production. Le point de départ de la révolution néoclassique, menée notamment par Léon Walras, a précisément été de considérer que c’est non pas le travail mais l’« utilité » d’un bien qui fonde sa valeur.

André Orléan propose de dépasser ces deux théories en inversant la perspective. D’après lui, la valeur n’est fondée ni sur le travail ni sur l’utilité, elle n’est pas une propriété objective intrinsèque d’un bien qui préexisterait aux échanges ; elle est au contraire créée par ces échanges. Les implications paradigmatiques de cette proposition ne seront toutefois pas discutées dans les revues mainstream, et encore moins enseignées dans les amphithéâtres.

En France, les néoclassiques ayant pris le contrôle depuis les années 1990 de toutes les instances de recrutement, d’évaluation et de promotion universitaires, les chercheurs issus des courants minoritaires ne parviennent pas à accéder au rang de professeur des universités, statut incontournable pour décider des cursus, diriger des laboratoires de recherche et faire vivre une école de pensée. Entre 2005 et 2011, sur cent vingt nominations de professeurs d’économie, seuls six appartenaient à des courants minoritaires. Prenant conscience du risque d’extinction pure et simple, marxistes, postkeynésiens, régulationnistes, conventionnalistes et autres « hétérodoxes » rejetant le paradigme néoclassique se sont rassemblés en 2009 au sein d’une Association française d’économie politique pour tenter de restaurer le pluralisme dans l’enseignement et la recherche.

Mais leurs efforts n’ont pas encore porté leurs fruits, tant le blocage institutionnel est puissant. Bien que spectaculairement invalidées par la crise, la théorie néoclassique et ses branches contemporaines ( nouveaux classiques, nouveaux keynésiens ) constituent donc toujours le socle de l’enseignement en premier cycle. « En quelque sorte, la crise est arrivée trop tard, l’hétérodoxie avait déjà été décimée, estime Gilles Raveaud. Résultat, les étudiants n’ont aucune culture générale, les cours d’histoire économique ne sont même plus obligatoires. » Au grand désespoir des principaux concernés, qui ont lancé des mouvements dans une trentaine de pays pour contester le monolithisme de leurs cursus. « L’enseignement de l’économie à l’Université ne parle presque pas de ce qui se passe dans le monde », résume Arthur Jatteau, doctorant et porte-parole du collectif PEPS-Économie ( « Pour un enseignement pluraliste de l’économie dans le supérieur » ).

Jean Tirole Jean Tirole
Un diagnostic aussi sévère pourrait interroger les représentants du mainstream. Il n’en est rien. D’abord, ils nient l’existence même d’une orthodoxie. « Je sens un mouvement nouveau d’une jeune génération d’économistes pour lesquels la distinction entre orthodoxes et hétérodoxes fait moins sens », voudrait croire Yann Algan de Sciences Po. Si les marxistes, régulationnistes, conventionnalistes et postkeynésiens sont sous-représentés dans les revues bien cotées et les promotions universitaires, ce ne serait pas parce qu’ils récusent le paradigme néoclassique, mais parce qu’ils seraient en « difficulté avec les normes d’évaluation internationalement reconnues », assure le « prix Nobel » Jean Tirole.

Bref, ils seraient simplement mauvais et inadaptés. Car l’économie est «  une discipline ouverte, innovante et pluraliste, mais il faut être prêt à jouer le jeu de la concurrence internationale pour les idées », ajoute Édouard Challe, économiste à Polytechnique et également nominé au prix du Cercle des économistes. «  Le livre d’André Orléan est passionnant, mais ce n’est pas dans les livres grand public que ça se joue, c’est dans les grandes revues scientifiques. » Et de rappeler l’adage favori des économistes : « It takes a model to beat a model. » En gros, une idée ne compte que si elle est émise dans un article académique et sous forme d’équation.

Et lorsqu’ils sont interpellés par les mouvements étudiants, les économistes dominants rétorquent que leur frustration s’explique par le fait qu’ils n’ont accès en premier cycle qu’aux vieux modèles micro/macro dépassés et sont ainsi privés de l’« état de l’art » de la discipline. Ainsi, l’un des projets phares de l’INET consiste à élaborer un nouveau cours d’introduction à l’économie qui s’attaque au « fossé entre ce que les économistes savent et ce qu’ils enseignent aux étudiants ». Ce serait donc dans les profondeurs moins visibles des laboratoires de recherche et des revues académiques que se donnerait à voir la vitalité de théories qui n’auraient plus qu’un lointain rapport avec l’école néoclassique.

C’est ici qu’il faut fouiller pour savoir si et comment les discours, objets d’étude et techniques des économistes ont été remaniés, au-delà de l’inertie de l’enseignement universitaire. « Depuis les années 1980, sous l’impulsion notamment de travaux s’appuyant sur la théorie des jeux, un grand nombre de nouveaux champs de recherche se sont ouverts, la plupart n’ayant que peu à voir avec la théorie économique néoclassique à proprement parler : économie expérimentale, économie évolutionnaire, théorie de la complexité non linéaire, etc., fait valoir sur son blog l’économiste Cyril Hédouin. Toutes ces nouvelles approches ont en commun de relâcher considérablement les hypothèses fondatrices du corpus néoclassique. »

De fait, le propre de l’orthodoxie n’est pas d’être figé, mais au contraire d’être suffisamment souple pour intégrer – tout en les vidant de leur substance – les critiques hétérodoxes. Ainsi, la macroéconomie néoclassique avait déjà métabolisé certains éléments keynésiens, admettant que le retour à l’équilibre des marchés était parfois ralenti par des « frictions » et « frottements », mais pour en conclure qu’il fallait les éliminer à coups de « réformes structurelles ».

Comment s’est-elle adaptée pour absorber le choc de 2008 ? « Une révolution scientifique ça ne se décrète pas, prévient Édouard Challe, mais les thésards en macrofinance se penchent massivement sur les politiques monétaires non conventionnelles que peuvent mener les banques centrales dans un contexte de restriction budgétaire. Et les modèles macro incorporent désormais deux choses qui manquaient avant : les banques et les chocs importants de la demande. » Les modèles néoclassiques utilisés par les institutions internationales comportaient un « agent représentatif » pour les ménages, les entreprises ou les gouvernements, mais pas pour les banques. Or, loin d’être de simples intermédiaires neutres entre épargnants et emprunteurs, les banques sont des entreprises comme les autres dont la première raison d’être est de réaliser des profits et dont les stratégies commerciales ont un effet sur l’économie. Les prendre en compte est un progrès indéniable, mais c’est surtout du rattrapage : Keynes et les postkeynésiens analysaient le rôle de la monnaie, de la finance et de la dette depuis longtemps. Mais ils ne le faisaient pas avec la méthodologie qui les aurait rendus audibles par les néoclassiques.

La passion des inégalités

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Plus que le rafistolage des modèles macro, de tous les objets d’étude, celui qui semble avoir redoublé d’intérêt aux yeux des chercheurs depuis la crise est le même qui passionne le grand public : les inégalités. Il faut dire que les bonus des traders et les parachutes dorés des dirigeants ont la propriété de donner un parfum de scandale et d’incarner la question. Le phénomène éditorial du Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, vendu à plus d’1,5 million d’exemplaires dans le monde, le confirme : c’est par le prisme des inégalités que se cristallise l’indignation populaire de l’époque. De fait, c’est autour du slogan « Nous sommes les 99 % » que des centaines de milliers de manifestants des mouvements Occupy se sont mobilisés en 2009.

Longtemps l’apanage des courants keynésiens et marxistes, le thème des inégalités s’est frayé une place dans le mainstream par le biais des équipes de Piketty dans les années 1990, avant d’être projeté par la crise au centre des préoccupations du FMI et de l’OCDE. Mais, comme à chaque fois que le cœur du mainstream importe un objet ou un concept des marges hétérodoxes de la discipline, cela ne s’effectue pas sans déperdition, comme on peut l’observer dans les travaux de Raghuram Rajan. En 2010, l’économiste indien, devenu directeur de la banque centrale de son pays, est l’un des premiers du sérail à établir un lien entre la montée des inégalités et la crise, l’extension du crédit aux plus pauvres, facilitée par l’innovation financière, ayant servi à maintenir leurs niveaux de consommation, au risque de conduire au surendettement dangereux de ménages insolvables.

Raghuram Rajan Raghuram Rajan
Par rapport à la majorité du mainstream, qui préfère expliquer la crise par la sous-estimation du risque, une politique monétaire trop laxiste durant les années 2000, la cupidité des banques, ou l’insuffisance des régulateurs, la thèse de Rajan est audacieuse. En revanche, elle reste profondément ancrée dans une vision néoclassique, dans la mesure où elle attribue la stagnation des bas salaires aux seuls dysfonctionnements du système éducatif américain, inadapté à l’économie numérique, et aux politiques gouvernementales d’incitation à l’accession immobilière par le crédit. Ou comment parler de la stagnation des bas revenus sans jamais évoquer, par exemple, la réduction de la part salariale dans la valeur ajoutée depuis trente ans telle que l’ont rendue possible la destruction des syndicats, le libre-échange et la mise en concurrence des travailleurs.

L’approche de Thomas Piketty parvient davantage à s’extraire du carcan néoclassique, dont le chercheur est pourtant issu. Contrairement à un Jean Tirole, qui se gargarise de faire de la « science économique », Piketty trouve cette expression « complètement ridicule », lui préférant celle d’« économie politique ». « Je me considère moins comme un économiste que comme un chercheur en sciences sociales. C’est d’ailleurs dans les revues non pas d’économie mais d’histoire, de sociologie ou d’anthropologie que mon livre a suscité les discussions les plus fructueuses, insiste-t-il quand on lui pose la question. Ce qui n’est pas étonnant puisque les économistes n’écrivent et ne lisent que des articles de revues scientifiques, pas des livres. »

Thomas Piketty en 2015 Thomas Piketty en 2015
Un propos proche de celui des hétérodoxes, qui se caractérisent par l’attention portée aux aspects historiques et politiques du fonctionnement global de l’économie et le rejet de la représentation mécaniste et microfondée des néoclassiques. «Piketty tient un bon discours sur l’économie comme science sociale. Le problème c’est qu’il ne fait pas ce qu’il prétend faire, estime cependant André Orléan. En énonçant des lois du capitalisme, comme on cherche des lois en physique, il trahit une vision profondément anhistorique du capitalisme, qui est selon lui intrinsèquement vouée à engendrer des inégalités en raison de la divergence entre le taux de profit et le taux de croissance, le premier étant durablement plus élevé que le second. Cette approche naturalisante l’empêche de penser les transformations historiques du capitalisme. »

L’essor de travaux quantitatifs comme ceux de Piketty sur les inégalités est également symptomatique d’une tendance plus large depuis une vingtaine d’années à délaisser la théorie pour s’investir dans des recherches empiriques économétriques, rendues possibles par le développement de l’informatique et l’accès aux données administratives des États. La crise, qui a achevé de discréditer les hypothèses sur la rationalité des agents et la coordination optimale par les marchés, a accéléré cette tendance, de nombreux économistes prenant leurs distances avec une théorie néoclassique de plus en plus difficile à défendre, pour se réfugier dans des courants empiriques dont ils semblent croire qu’ils les prémuniraient de tout biais idéologique.

Il s’agit là d’un deuxième tournant majeur dans l’identité de la discipline. L’économie politique des classiques du XIXe siècle était considérée comme une philosophie morale avant de se transformer dans les années 1950 en une « science économique » mathématisée qui ne prétendait plus décrire l’économie de manière réaliste mais élaborer des théories permettant de bonnes prédictions. Les économistes les plus en vue aujourd’hui se réclament encore de la science, mais ils se soucient de nouveau de réalisme.

Esther Duflo Esther Duflo
Troquant les équations mathématiques pour les statistiques, la déduction pour l’induction, l’axiomatique pour l’empirique, ils souhaitent rendre intelligibles des phénomènes réellement existants et non pas seulement inventer de nouveaux modèles abstraits destinés à l’entre-soi académique. Ils veulent parler du monde non pas tel qu’il est modélisable, mais tel qu’il est vraiment, et donner une portée pratique immédiate à leurs travaux en aidant à la décision publique. Thomas Piketty propose ainsi une révolution fiscale, Esther Duflo, l’autre star française de la profession, évalue l’efficacité du microcrédit.

La devise du laboratoire d’Esther Duflo, fondé en 2003 au MIT, le Jameel Poverty Action Lab est « translating research into action ». Le J-Pal ne se contente pas de collecter des données, mais les crée de toutes pièces grâce à des expérimentations in vivo. L’économie expérimentale, qui a trouvé sa place dans les revues mainstream depuis la fin des années 1970, n’est pas une création récente. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, sous l’influence de la théorie des jeux, des économistes tels que Edward Chamberlin et Vernon Smith mènent, souvent avec des psychologues, des expériences sur les décisions individuelles ou en situation d’interaction avec d’autres agents. Esther Duflo a innové en important dans l’économie du développement l’« évaluation randomisée » issue des sciences de la santé. Les « randomistas » testent l’efficacité de mesures spécifiques de lutte contre la pauvreté comme les pharmacologues testent l’efficacité de nouveaux médicaments.

Face à la vaine « tentation de chercher la pierre philosophale », Esther Duflo étudie comment un traitement vermifuge distribué gratuitement dans un village kényan améliore de manière plus efficace les performances scolaires que l’augmentation du nombre de manuels disponibles. Cette approche « reflète le passage d’une ère des grands schèmes narratifs qui a dominé les sciences économiques jusqu’à la fin des années 1990 à un âge de la démultiplication des petits récits trouvant souvent leur origine dans le renouvellement des techniques économétriques », estime Agnès Labrousse. Pour l’économiste de l’EHESS, l’expérimentation par assignation aléatoire instille une « concrétude bienvenue » dans les approches économiques du développement, restées longtemps captives du cadre abstrait – et nocif – du  « consensus de Washington ».

Cette méthodologie jouit en tout cas d’une aura accrue depuis la crise. Esther Duflo a été nominée en 2009 à la chaire internationale «Savoirs contre pauvreté » du Collège de France avant de recevoir l’année suivante la médaille Clark décernée par l’American Economic Association à un économiste de moins de quarante ans, qui annonce souvent le « prix Nobel ». Les économistes ayant longtemps été réfractaires à la pratique de l’« enquête de terrain », leur inclination récente à se donner la peine de se déplacer et d’aller voir sur place représente indiscutablement un progrès.

La fausse révolution de la «behavioral economics»

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Mais cet empirisme menace-t-il l’hégémonie néoclassique ? Piketty s’appuie sur les séries statistiques de longue période pour invalider certaines théories néoclassiques, comme la courbe de Kuznets, qui veut qu’après une première phase de modernisation les inégalités s’accroissent, mais qu’elles se résorbent lorsque se diffusent complètement les techniques les plus efficaces. Esther Duflo est moins offensive. Méfiante envers la théorie en général, elle privilégie la connaissance « pragmatique » des « faits ». Dans Repenser la pauvreté coécrit avec Abhijit V. Banerjee, les auteurs revendiquent ainsi une « transparence conceptuelle » qui assurerait une «propreté » maximale à leurs résultats.

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Et, pour ne pas se « mouiller » théoriquement, ils se gardent bien de définir les concepts de « développement », d’« autonomie », ou de « pauvreté », croyant qu’il suffit de regarder des statistiques avant et après pour se prémunir de tout biais théorique. « Il ne suffit pas de détourner les yeux de la complexité d’un concept et des difficultés qu’il soulève pour que celles-ci disparaissent, comme il ne suffit pas de désirer fonder ses analyses sur des “faits” incontestables pour que ces faits cessent d’être construits par des dispositifs indissociablement théoriques et pratiques », mettent en garde Cédric Durand et Charlotte Nordmann. Pour Duflo, l’important est d’identifier les « pratiques qui marchent » dans des contextes précis, et surtout pas d’élaborer des théories qui expliqueraient pourquoi elles marchent. C’est l’ambition même de la science de rendre le monde intelligible qui est abandonnée, précisément au nom du fantasme d’une science qui pourrait être « purifiée » de toute théorie.

Ses expériences conduisent pourtant parfois à torpiller certains principes néolibéraux, comme lorsqu’elles révèlent que l’accès d’un des membres d’une famille à la sécurité d’un emploi salarié stable a pour effet une augmentation globale de la prospérité de la famille, du fait notamment d’un accroissement de l’investissement dans l’éducation des enfants. Cette trouvaille porte un coup à l’idéal néolibéral de l’entrepreunariat et des vertus supposées de la prise de risque… Mais Duflo se garde de trop monter en généralité, évitant de formuler une théorie offensive qui risquerait de contredire celles qui sous-tendent les principes de l’économie néoclassique.

Les « randomistas » sont soucieux de s’extraire des impasses « idéologiques » du paradigme néoclassique, discrédité par la crise, mais ils ne sont pas pour autant prêts à entrer en conflit frontal avec lui en proposant une théorie alternative. La raison en est peut-être stratégique : il est plus facile de faire passer des mesures si elles sont présentées comme fondamentalement compatibles avec le cadre néolibéral actuel. « La bonne nouvelle […] est qu’il est possible d’améliorer la gouvernance et les politiques sans changer la structure sociale et politique existante », se réjouissent les auteurs. Le problème est que, si l’on ne remet pas en question la “structure sociale et politique existante”, la marge de manœuvre est forcément limitée.

On peut mesurer autant que l’on veut l’impact de l’installation de distributeurs de chlore, et même généraliser à tous les pays des microdispositifs vertueux, cela ne remplacera jamais une économie politique du développement, qui interroge à l’échelle macroéconomique les méfaits du libre-échange, de la privatisation des services publics ou encore des droits de propriété intellectuelle sur les médicaments. « Ce qui est constamment dénié ici, c’est la possibilité d’une économie de subsistance, qui ne passe pas par le marché globalisé, c’est le fait que la violence de l’exploitation ait pu être aggravée par la destruction de cette économie sous l’effet des politiques néolibérales, et par la transformation de la “pauvreté” en “misère” », affirment Cédric Durand et Charlotte Nordman.

Si les visées purement pratiques des expérimentations aléatoires lui évitent d’entrer en collision avec la théorie néoclassique, il aurait pu en aller autrement de l’autre courant expérimental qui a le vent en poupe, la behavioral economics ( BE ). Tout en recourant de plus en plus à des techniques d’expérimentation aléatoire similaires, la BE caresse ouvertement l’ambition de rebâtir la théorie économique sur des bases psychologiques plus réalistes. Elle est d’ailleurs bien placée pour succéder à la théorie néoclassique et devenir hégémonique au sein du mainstream, précisément parce qu’elle s’attaque à l’hypothèse la plus implacablement invalidée par la crise, à savoir la rationalité des agents.

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Comment, en effet, parler de rationalité devant le spectacle de ménages insolvables s’endettant pour acquérir une quatrième maison et de traders s’échangeant à prix d’or des produits dérivés « pourris » sous l’effet de l’« exubérance irrationnelle » décrite par Alan Greenspan. Pour Daniel Cohen, cette « transformation intellectuelle » correspond à une mutation « de l’ordre de celle que le keynésianisme a pu produire sur la conception de l’équilibre macroéconomique ».

Lancé dans les années 1970 par les psychologues israéliens Daniel Kahneman et Amos Tversky, puis développé par l’économiste américain Richard Thaler, ce courant recense tous les « biais cognitifs », tels que le « biais en faveur du statu quo » ou l’« aversion à la dépossession », qui séparent l’agent économique de l’Homo economicus. Loin d’être systématiquement rationnel et calculateur, il est influencé par des intuitions, des croyances, des émotions, des normes ou encore des raccourcis de raisonnement que les modèles de comportements économiques se doivent d’intégrer.

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La chose peut sembler évidente. D’ailleurs les économistes n’ont jamais nié que l’Homo economicus était moins une description réaliste qu’une simplification conceptuelle nécessaire à la modélisation de la décision économique. Mais, comme toujours, pour que le mainstream envisage d’intégrer une idée, en l’occurrence l’irrationalité des agents, il faut qu’elle soit formulée d’une manière qui ait les atours de la « vraie science ». L’évocation poétique des « esprits animaux » en 1936 par Keynes dans sa Théorie générale était donc disqualifiée d’office. Les protocoles expérimentaux de Kahneman ou Thaler étaient déjà plus susceptibles d’attirer l’attention des économistes.

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Mais ce qui aura achevé de légitimer la BE aura été, à la fin des années 1990, son développement en tant que « neuroéconomie ». Quoi de mieux en effet que l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle ou la tomographie par émission de positons pour donner des gages de scientificité à nos économistes, qui sont désormais en mesure de nous révéler que le gain monétaire a le même effet chimique que la prise de cocaïne, à savoir la sécrétion de dopamine dans le noyau accumbens ? « Dans le cas de la cocaïne on appelle cela une addiction. Dans le cas d’un gain financier, on appelle ça le capitalisme », explique doctement Andrew Lo du MIT dans The Economist.

D’autres chercheurs travaillant sur la confiance, autre thème en vogue depuis la crise, ont fait inhaler à leurs cobayes de l’ocytocine, une hormone sécrétée lors de l’allaitement, et découvert que ces derniers « continuent à faire confiance dans leurs échanges avec les autres même lorsque ces derniers ne montrent pas de réciprocité ». La théorie microéconomique, qui a pour objet l’étude des comportements économiques individuels, peut désormais s’enraciner directement dans le cerveau humain.

On peut sourire de tout le mal que se donnent les économistes pour découvrir et démontrer ce que toutes les autres sciences sociales – pour ne pas même parler de la philosophie – savent et explorent depuis longtemps avec des outils conceptuels autrement plus fins et profonds sur les divers facteurs psychologiques et sociaux qui guident les comportements individuels et collectifs. Il n’empêche que la volonté de les décrire de manière plus réaliste représente un progrès pour les économistes.

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L’économie n’en reste pas moins enfermée dans l’« idéologie scientifique », au sens que lui donne Georges Canguilhem d’« une croyance qui louche du côté d’une science déjà instituée, dont elle reconnaît le prestige et dont elle cherche à imiter le style ». Cette «science déjà instituée », pourvoyeuse officielle de légitimité, n’est plus les mathématiques, mais les neuro-sciences pour la BE ou la pharmacologie pour l’« évaluation randomisée ».

Si l’imaginaire scientifique évolue, le prisme farouchement individualiste propre à l’approche microéconomique reste intact. « Ce n’est pas un hasard si la seule science sociale à laquelle accepte de s’ouvrir l’économie est la plus individuelle de toutes, la psychologie », fait remarquer André Orléan. Ce n’est pas non plus un hasard si, de tous les courants minoritaires, la BE est celui qui a fini par percer dans le mainstream. C’est d’ailleurs cet attachement à l’individualisme méthodologique qui la rend relativement inoffensive.

Certes, les emballements mimétiques et les crises de panique collectives des investisseurs ont leur part dans les bulles et les krachs des marchés de capitaux. Mais, en réduisant les soubresauts financiers à un problème d’irrationalité des agents, on passe à côté du caractère structurellement instable des marchés financiers. Les bulles ne proviennent pas du manque de rationalité des individus, mais au contraire du fait qu’il est rationnel de suivre les bulles dans un système bancaire dérégulé. L’approche par les biais cognitifs ne résout en rien le vrai problème systémique qui tient à la libéralisation bancaire et à la taille des banques « too big to fail ».

L’orthodoxie est prête à subir bien des métamorphoses. Elle peut se transformer en science empirique et même expérimentale et elle peut renoncer aux grandes hypothèses néoclassiques les unes après les autres. Tout compte fait, les marchés ne sont pas toujours efficients, l’information est parfois asymétrique, les préférences peuvent être instables, les jugements biaisés, mais une chose ne peut être remise en cause : on a affaire à des individus interagissant sur des marchés sans aucune médiation sociale. C’est cette incapacité de penser la présence de la société dans les individus et entre eux, cette dénégation de la totalité qui surplombe les individus qui caractérisent l’orthodoxie.

Rééquilibrage du débat public

Georges Akerlof Georges Akerlof
Ce handicap ne décourage absolument pas la prétention de la BE, à l’instar de sa grande sœur néoclassique, à pouvoir parler de tout, et surtout, de préférence, de ce qui ne relève pas de l’économique. Jean Tirole évalue par exemple avec son collègue Roland Bénabou, de Princeton, les avantages d’une confiance en soi excessive – comme une plus grande motivation – et ses inconvénients – comme le risque de commettre des erreurs. On remarquera que Jean Tirole a attendu que la BE soit pleinement consacrée par des « prix Nobel » décernés à ses pionniers, George Akerlof en 2001 et Daniel Kahneman en 2002, pour succomber à ses charmes, sautant dans le wagon une fois le train bien lancé et contredisant au passage toutes ses options théoriques précédentes sur la rationalité des agents ; et ce, sans un mot d’explication.

Pierre Cahuc en 2015 Pierre Cahuc en 2015
Les économistes Yann Algan et Pierre Cahuc, tous deux anciens lauréats du Prix du meilleur jeune économiste, se piquent quant à eux d’aborder des questions culturelles, s’employant à comprendre pourquoi les Français sont si « défiants », en particulier vis-à-vis de l’« économie de marché ». (La réponse est dans le titre de leur premier livre : c’est à cause du « modèle social français » qui « s’autodétruit ».) D’autres économistes se lancent dans l’étude du bonheur, qui constitue désormais un sous-champ à part entière de l’économie. À partir de quel seuil l’argent cesse-t-il de rendre plus heureux ?, s’interroge Claudia Senik de la Paris School of Economics, spécialiste aussi des origines de la « mélancolie française ». Son collègue Andrew Clark nous apprend quant à lui que le chômage rend malheureux « de manière durable ». Une trouvaille précieuse dans le contexte actuel de faible croissance.

freakonomics
« Nous avons cessé de croire dans la capacité des outils de la science économique à gérer l’économie et nous sommes passés à une approche plus microéconomique du monde », reconnaissait Steven Levitt dans le New York Times en 2005. Coécrit avec Stephen Dubner, son livre Freakonomics faisait alors un tabac en répondant à des questions aussi cruciales que : pourquoi les dealers de crack vivent-ils chez leur mère ?, ou quels liens y a-t-il entre le droit à l’avortement et l’évolution de la criminalité ? Il faut reconnaître que les fluctuations de la production et de l’emploi, ou la répartition des richesses semblent terriblement ennuyeuses en comparaison.

Dans la droite ligne de l’« impérialisme économique » revendiqué par le « prix Nobel » Gary Becker, l’ouvrage explore la manière dont l’analyse économique en termes de coûts et de bénéfices peut servir à interpréter tous les comportements humains. Sept ans plus tard, le même Steven Levitt continue d’appliquer les outils de l’économie aux questions sociales, mais entre-temps il s’est converti à la BE : les êtres humains réagissent toujours à des incitations, mais pas toujours de manière rationnelle. Ses expérimentations, menées avec son collègue Roland Fryer de Harvard, sur les performances scolaires ont par exemple confirmé un biais bien connu de la BE : la plus forte sensibilité aux pertes qu’aux gains. Ils ont montré que promettre aux professeurs une prime de fin d’année en cas de bons résultats des élèves avait moins d’effet que de leur donner dès le début de l’année en menaçant de la leur retirer à la fin si les résultats ne s’avéraient pas satisfaisants.

Roland Fryer Roland Fryer
Ainsi, la BE ne prétend pas seulement décrire de manière plus réaliste les comportements humains, elle entend les améliorer. Alvin Roth, issu de la théorie des jeux, voit dans l’économiste un « ingénieur social », tandis qu’Abhijit Banerjee et Esther Duflo le comparent à un « plombier ». L’économie n’est plus un objet d’étude mais une technique d’évaluation et d’intervention sociale supposée analyser et résoudre tous les problèmes allant de l’échec scolaire à la délinquance en passant par les discriminations raciales. C’est aussi un vocabulaire qui a colonisé toutes les sphères de l’activité, dénotant l’économicisation des pratiques sociales : Roland Fryer a ainsi découvert qu’il est plus efficace de récompenser les élèves pour leur « input », soit le fait de faire leurs devoirs, que pour leur « output », soit le fait d’avoir de bonnes notes.

David Cameron David Cameron
Les grandes questions théoriques de la production, de la répartition ou de la valeur sont délaissées au profit de l’élaboration de microdispositifs d’ingénierie sociale s’adressant non pas aux structures mais aux individus. Confronté à l’instabilité de la finance, on décortique l’irrationalité des financiers. Confronté à la hausse du chômage, on mesure la motivation des chômeurs. Dans les pays anglo-saxons, cela se traduit par l’essor de la politique du « nudge », cet amical « coup de pouce » qui exploite les biais cognitifs des individus pour les inciter en douceur à faire des choix conformes à la fois à leurs intérêts particuliers et à l’intérêt général : payer leurs factures à l’heure, trier leurs déchets, épargner auprès de leur fonds de pension, faire du sport ou retrouver un travail. Au Royaume-Uni, le premier ministre David Cameron a même recruté Richard Thaler à la tête d’une «Nudge Unit » en 2010.

La BE prétend s’être affranchie de la tyrannie de l’Homo economicus. En réalité, l’hyper-rationalisme n’a pas disparu, il a simplement glissé du registre de la description à celui de la norme. Les économistes admettent que les hommes ne sont pas rationnels, mais ils agencent des dispositifs incitatifs pour les aider à le devenir. André Orléan détectait déjà cette « mission éducative » dans le modèle néoclassique, qui « ne vise pas à décrire l’économie réelle mais à en styliser une forme exemplaire », lit-on dans L’Empire de la valeur. L’économie est « un tuteur qui fait advenir une réalité conforme à son modèle ». Les « nudges » de la BE ne seraient donc que l’explicitation pratique du projet néoclassique. On a vu mieux comme « refondation » de la théorie.

Le tableau dépeint jusqu’ici est plutôt sombre. Reconnaissant à demi-mot l’inutilité de la théorie néoclassique pour appréhender les grands enjeux économiques mais ne sachant pas par quoi la remplacer, de plus en plus d’économistes semblent avoir fui les questions essentielles de la production et de la répartition des richesses, celles, précisément, que la crise rendait pressantes. Ils se réfugient dans des travaux de microéconomie appliquée traitant de tous les sujets, sauf d’économie.

Heureusement, tous les économistes n’ont pas déserté le terrain du débat public et politique macroéconomique, qui a même connu un certain rééquilibrage depuis la crise. La mutation idéologique des papiers de recherche du FMI est frappante à cet égard. L’organisation réfute l’un après l’autre chacun des piliers du Consensus de Washington. Le tournant le plus profond concerne la libre circulation des capitaux, point de doctrine tellement central que l’institution proposait en 1997 un amendement de ses statuts pour imposer la libéralisation financière à tous ses États membres.

Or un rapport publié en février 2010 affirme que des contrôles de capitaux peuvent se justifier pour « limiter l’appréciation du taux de change et limiter la vulnérabilité financière due à des emprunts étrangers excessifs ou particulièrement risqués ». Autre revirement fort : la reconnaissance dans un rapport de janvier 2013 de l’effet récessif des politiques d’austérité. Enfin, la « théorie du ruissellement », qui servait notamment à justifier les cadeaux fiscaux aux plus fortunés, est une autre victime notable des reconsidérations du FMI. Selon cette théorie, puisque les riches réinjectent leurs revenus dans le circuit par le biais de la consommation et de l’investissement, il est inutile de trop les taxer.

Dans une étude publiée en février 2014, Jonathan Ostry et Andrew Berg trouvent que « les mesures que les pouvoirs publics ont généralement prises pour redistribuer le revenu ne semblent pas avoir pesé sur la croissance », et d’ajouter que « l’égalité qui en résulte semble avoir contribué à une croissance plus rapide et plus durable ». Tout bien considéré, « trop d’impôt » ne « tue » pas l’impôt. Certes, il ne faut pas surestimer la portée immédiate de telles révisions. Le FMI, qui prend soin d’indiquer que les opinions exprimées dans ces documents ne l’engagent pas, continue de prôner la « consolidation budgétaire ». Il n’empêche que les fêlures dans les croyances d’un FMI de plus en plus schizophrène contribuent à déplacer le curseur dans le débat.

« L’humeur dominante a toujours varié en fonction des circonstances en oscillant entre une vision optimiste et pessimiste sur la capacité du capitalisme à s’autoréguler, résume Bernard Guerrien, professeur à Paris-1. Après les phases optimistes des années 1980-2008, le pessimisme propre à la vision de Keynes est à nouveau à l’ordre du jour. » Ainsi, le centre de gravité du débat mainstream s’est déplacé vers plus d’interventionnisme.

« Quatre-vingt-quinze pour cent des économistes sont des néokeynésiens de centre gauche », confirme Édouard Challe. « Ils conservent la croyance néoclassique qu’à long terme, le marché finit toujours par retourner à l’équilibre, mais ils héritent de Keynes l’idée pragmatique qu’à long terme on sera tous morts et que par conséquent à court terme la puissance publique doit intervenir », précise Bernard Guerrien. Désormais, les ultralibéraux « se cachent pour la plupart dans les revues scientifiques et n’émergent que de temps en temps dans un édito du Wall Street Journal », note sur son blog Noah Smith, professeur de finance à Stony Brook University. Certains des partisans les plus virulents du laissez-faire ont même changé de bord, le cas le plus célèbre étant le juge et professeur de droit à l’université de Chicago Richard Posner, qui se bat désormais pour plus de régulation financière.

En France, même s’ils restent minoritaires sur les plateaux de télé, les « économistes atterrés », critiques envers les politiques d’austérité, sont invités plus souvent. Surtout, « les trois nouvelles stars internationales de l’économie sont Joseph Stiglitz, Paul Krugman et Thomas Piketty. Ils ne sont pas “hétérodoxes” dans la mesure où ils partagent la même grammaire néoclassique que les économistes libéraux et publient dans les mêmes revues du “ Top 5”, mais ils tirent des conclusions politiques keynésiennes de leurs analyses, que ce soit pour prôner la régulation financière, combattre l’austérité, ou dénoncer le creusement des inégalités », se réjouit Gilles Raveaud. Non seulement ils sont plus audibles, mais ils se sont eux-mêmes radicalisés.

Joseph Stiglitz Joseph Stiglitz
Krugman et Stiglitz vont maintenant assez loin dans la réfutation des politiques de l’offre et formulent des conclusions véritablement keynésiennes sur la nécessité de laisser filer le déficit public en période de récession et d’augmenter le salaire minimum pour solvabiliser la demande. « La crise de 2008 a clairement ébranlé mes certitudes et m’a obligé à remettre en cause certains dogmes, comme celui de la nécessaire indépendance de la banque centrale », confie Thomas Piketty, qui participait en juin 2015 à une rencontre avec Olivier Besancenot organisée par le NPA. Un sacré changement de décor pour celui qui a lancé sa carrière dans l’écurie Rosanvallon de la « gauche intelligente » et qui défendait la loi Fillon sur les retraites en 2003. « C’est précisément parce qu’elle vient du cœur de la discipline que sa voix relativement radicale est précieuse pour la gauche, estime Arthur Jatteau. Qu’un Piketty monte au créneau contre l’austérité en Grèce est infiniment plus stratégique que n’importe quelle intervention d’un atterré. »

Autant les économistes ont brillé par leur silence dans les mois qui ont précédé le cataclysme financier de 2008, autant on ne peut plus leur adresser ce reproche aujourd’hui. Reste que même Piketty et Krugman se sont révélés impuissants lorsqu’ils ont tenté d’infléchir la politique européenne. Ils ont eu beau multiplier les tribunes démontrant qu’il était crucial de restructurer la dette grecque et d’abandonner les mesures d’austérité, les dirigeants de l’Euro-groupe n’ont eu que faire de la rationalité économique, révélant la nature profondément idéologique de leur attachement au « respect des règles ».

L’épisode grec aura ainsi permis de comprendre l’influence toute relative et circonstancielle des économistes dans la sphère politique. Ce n’est pas parce que l’économisme triomphe dans notre quotidien que les économistes auraient le moindre pouvoir sur la politique. Mobilisés a posteriori quand leurs modèles permettent de justifier les choix des dirigeants et des lobbies, les économistes, même dominants, ne sont plus entendus dès lors qu’ils ne confortent pas des décisions politiques guidées par des obsessions et des croyances ayant toujours le dernier mot.

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Cette enquête a été initialement publiée dans le numéro 2 de la Revue du Crieur, paru en octobre 2015.