G-20: la marche en aveugle des banquiers centraux

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La Banque de France a réuni à Paris, avant le G-20, les dirigeants des principales banques centrales afin d'examiner le lien entre les «déséquilibres globaux» et l'instabilité financière, illustré par la crise financière globale. Etat des lieux et des connaissances pas rassurant du tout.
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Un groupe d'aveugles qui cherchent la porte de sortie après avoir perdu leurs cannes blanches: c'est l'impression, assez inquiétante, que donne aujourd'hui un «panel» réunissant les patrons des principales banques du monde, réunis vendredi à Paris avant le début des travaux du 20 des ministres des finances et banquiers centraux, pour débattre du lien entre «déséquilibres globaux et stabilité financière». Que du beau monde: l'Américain Ben Bernanke, l'Anglais Mervyn King, le Japonais Masaaki Shirakawa, l'Européen Jean-ClaudeTrichet et, last but not least, le Chinois Zhou Xioachuan.

Le fait que la question soit posée à ce niveau de responsabilité (elle l'a été de longue date dans certains cercles académiques) est en soi un progrès. Mais le problème qui n'est manifestement pas près d'être résolu, c'est comment corriger rapidement ces déséquilibres pour éviter que les mêmes causes produisent les mêmes effets, c'est-à-dire la formation de bulles spéculatives et le déplacement brutal de flux de capitaux qui sont de plus gonflés actuellement par les politiques monétaires extrêmement accommodantes conduites dans les pays avancés à la recherche de la croissance perdue.

«La crise financière globale se retire, mais les flux de capitaux représentent à nouveau des défis substantiels pour la stabilité macroéconomique et financière internationale», a averti Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale des Etats-Unis. «Pour une part, ces flux de capitaux traduisent la nature à deux vitesses de la reprise globale, la croissance économique dans les marchés émergents excédant de beaucoup celle des pays avancés.»

Bernanke s'en tient toujours à la thèse qu'il défend depuis 2005 selon laquelle ce sont bien les excédents d'épargne dans les pays émergents, notamment en Asie orientale, qui ont alimenté aux Etats-Unis une mauvaise allocation des investissements financiers (la bulle immobilière notamment) conduisant à la crise financière. Mais il précise aujourd'hui, cette interprétation ayant été vigoureusement contestée (en Chine en particulier), qu'il ne s'agit pas «de faire porter la responsabilité de l'éclatement de l'intermédiation financière aux Etats-Unis à des facteurs externes aux Etats-Unis». Au contraire, «la cause première de cette rupture a été la piètre performance du système financier et de la régulation financière dans le pays destinataire de ces flux de capitaux, pas les flux eux-mêmes».

Mais si l'autocritique de Ben Bernanke (la Fed n'étant pas innocente dans cette affaire) sur les dérives invraisemblables du système financier américain et la défaillance généralisée des autorités de surveillance ne peut pas faire de mal (comment nier l'évidence?), elle n'apporte pas l'ombre du commencement d'une solution au problème central: comment qualifier ce système monétaire et financier international qui conduit l'épargne des pays émergents ou même pauvres à financer la consommation du pays le plus riche?

Un système «davantage fondé sur des règles»?

Avec Mervyn King, le gouverneur de la Banque d'Angleterre, le constat a le mérite d'être plus clair: «Le système monétaire international doit être réformé». Construit dans les années 1940, bouleversé dans les années 1970 (la fin de Bretton Woods), «il ne convient plus aux circonstances actuelles». Ce à quoi devrait viser un système monétaire et financier international, un «SMFI», explique Mervyn King, c'est à un «rééquilibrage de la demande globale» qui tienne compte du fait que «environ les trois quarts de la croissance mondiale dans les années à venir viendra des pays émergents». En clair, les pays déficitaires, en particulier les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, doivent ajuster leur demande à la baisse, et les pays excédentaires, surtout la Chine, faire le chemin en sens inverse.

La difficulté, reconnaît Mervyn King, «c'est qu'il y a de grandes divergences d'opinion sur la vitesse de l'ajustement». La Chine veut prendre son temps pour mettre en œuvre des réformes structurelles profondes alors que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne «cherchent un ajustement plus rapide», dit-il en évoquant «les victimes innocentes de ces conflits». Et de constater «que la disponibilité pour nous coordonner en dehors des périodes de crise profonde est limitée». Le défi actuel consiste «à démontrer que nous pouvons aussi travailler ensemble même quand nous ne sommes pas au bord du gouffre» comme à l'automne 2008. Et pour le gouverneur de la Banque d'Angleterre, «nous devrions peut-être nous demander si un système davantage fondé sur des règles n'est pas nécessaire». En voilà une bonne question!

S'il y a un pays qui a appris avant les autres à quoi pouvaient conduire les «déséquilibres globaux», c'est le Japon, il y a maintenant de cela plus de vingt ans. «Je ne prétends pas que les mesures de correction» prises pour «stimuler» la demande intérieure du Japon (sous la pression américaine) «ont créé la bulle financière mais elles y ont contribué»,a indiqué le gouverneur de la Banque du Japon, Masaaki Shirakawa. Langage diplomatique, car la combinaison, à la demande expresse des Etats-Unis, d'une réévaluation brutale du yen, d'une déréglementation financière mal maîtrisée et d'une politique monétaire laxiste est en effet à la racine d'une bulle spéculative immobilière et boursière dont l'éclatement en 1990 a plongé l'archipel dans une atonie économique durable. On comprend que la Chine, qui a étudié ces événements de très près, se méfie de conseilleurs qui ne sont pas les payeurs.

Chacun pour soi et Dieu pour tous

Une des nombreuses leçons qui n'ont pas été tirées de l'expérience japonaise (et de la crise financière asiatique quelques années plus tard), c'est d'abord que les instruments de mesure des déséquilibres étaient inadéquats à l'époque et qu'ils le demeurent aujourd'hui. On s'en tient toujours pour l'essentiel à la balance des comptes courants alors que, affirme la patron de la Banque du Japon, nous avons besoin «d'une large gamme d'indicateurs pour identifier les déséquilibres». L'autre leçon est que, «avec l'approfondissement de la mondialisation, la simple addition des politiques internes ne conduira pas nécessairement au meilleur résultat possible». «Nous devons repenser la signification de la stabilité interne», ajoute-t-il, en tenant compte de la «réverbération des décisions politiques sur les autres pays».

Observation absolument cruciale au regard des trente dernières années: la hausse soudaine des taux d'intérêts américains décidée par la Fed au début des années 1980 pour éradiquer l'inflation fait «sauter» l'Amérique latine; «l'accord du Plaza à l'envers» entre Washington et Tokyo en 1995 pour stopper la hausse du yen précipite deux ans plus tard l'Asie orientale dans la crise; et aujourd'hui la politique laxiste de la Fed (taux d'intérêt zéro et assouplissement quantitatif) alimente la hausse des matières premières et encourage la ruée des capitaux flottants instables vers les pays émergents. «Comme nous sommes tous dans le même bateau, si nous commençons à ramer dans des directions différentes, il y aura des problèmes», résume Masaaki Shirakawa. Il aurait dû dire qu'il y aura «encore» des problèmes.

«Les déséquilibres globaux ont de nouveau commencé à s'aggraver», la crise financière globale n'ayant qu'à peine affecté, brièvement, cette tendance, constate le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet. Réalisme ou résignation, la question à l'ordre du jour est de savoir «comment rendre le système monétaire international plus résilient face à ces déséquilibres que cela n'a été le cas dans le passé?». Et ce n'est pas gagné car, de son propre aveu, une «précondition est que les autorités compétentes travaillent à la mise en place d'un outil analytique» qui n'existe pas, «un défi intellectuel complètement nouveau», estime-t-il.

De quoi s'agit-il? La première difficulté a trait «au fonctionnement de base des systèmes financiers», dont on connaît l'ADN mais très mal les métastases (le «shadow banking system», système bancaire clandestin, par exemple). Deuxième défi, comprendre «quand et comment un système financier migre d'un état tranquille vers une crise majeure?» «Nous devons beaucoup mieux comprendre ce qui se passe en cas d'éclatement des bulles financières», précise le président de la BCE. Ceci encore: «comment l'instabilité financière interagit avec la situation macroéconomique globale?», une carence parfaitement illustrée par l'incapacité des experts à prévoir l'impact des turbulences financières sur l'économie «réelle» en 2008 et 2009. Enfin, «nous devons avancer dans la régulation du risque systémique par opposition à réglementer uniquement le risque individuel». Autrement dit, avoir une vue d'ensemble du système et plus seulement par le trou de la serrure.

La Chine prendra son temps

Ce vaste chantier dessine ce que Jean-Claude Trichet qualifie d'entrée dans «l'ère de la surveillance macroprudentielle», le concept à la mode. Mais ces interrogations en appellent nécessairement une autre: avait-on besoin de la plus grave crise systémique depuis la Grande Dépression pour qu'elles soient formulées ?

On y verra peut-être un signe des temps mais l'homme qui détient à l'évidence les clefs de l'équilibre (relatif) dans ce déséquilibre était venu à Paris les mains dans les poches. Le gouverneur de la Banque populaire de Chine Zhou Xiaochuan a avoué que, contrairement à ses homologues, il n'avait pas de remarques préparées. Coquetterie? Le message n'en sera pas moins très explicite. On peut le résumer ainsi : la Chine est consciente des réformes structurelles nécessaires pour rééquilibrer son modèle de croissance de l'exportation vers la consommation intérieure, de la production manufacturière vers les services, mais cela ne se fait pas en claquant des doigts. «Il vous faut les gens qualifiés pour cela, et aussi les infrastructures.» «Typiquement,des changements de cet ordre demandent plus de dix ans», estime M. Zhou. Ce à l'intention des gens pressés à Washington, Londres ou Bruxelles.

Et cette remarque très intéressante: «Dans les années 1990, nos plans étaient prêts pour déréglementer les marchés de capitaux. Le processus a été stoppé par la crise asiatique.» Et ce n'est pas la crise financière globale partie des Etats-Unis qui peut plaider en faveur d'une relance rapide.

Tout cela n'est guère rassurant? «Les actifs sûrs ne sont pas si sûrs que cela», a ironisé Mervyn King, allusion à l'argument américain selon lequel c'est la recherche de tels actifs qui attire outre-Atlantique les capitaux du monde entier. Ainsi des «dettes souveraines dont la sûreté dépend de la capacité contributive du citoyen, dont on sait qu'elle a des limites», remarque-t-il. Autrement dit: «le risque est avec nous» et le mieux que l'on puisse attendre, c'est qu'il reste «gérable». Voilà qui a le mérite de la franchise.

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