Dettes publiques: la crise grecque n'est qu'un amuse-gueule

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Dans la crise des dettes publiques des pays avancés, l'épisode grec n'était qu'un amuse-gueule, pas même le hors-d'œuvre. La crise financière n'a fait que charger un peu plus une barque déjà sous la ligne de flottaison et que les dépenses liées au vieillissement de la population promettent au naufrage. Le président de la Fed de Kansas City et les économistes de la BRI viennent de rappeler quelques évidences. Analyse.

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«En fin de compte, les budgets publics qui sont gravement déséquilibrés doivent inévitablement être réformés, soit par la force des marchés, ou de préférence, par choix politique. Malheureusement, les nations doivent souvent subir une crise profonde pour que l'attention du gouvernement se concentre sur les mesures de correction. En général, c'est quand ce point est atteint que les gouvernements restaurent la discipline budgétaire et renouvellent leur attachement à une banque centrale indépendante. Ironiquement, toutefois, ces réformes sont précisément celles qui auraient prévenu la crise. La seule différence entre les pays qui traversent une crise budgétaire et ceux qui y échappent est la prévoyance conduisant à agir avant que les circonstances et les marchés ne l'imposent.»

A quel pays cette (trop) longue mais précieuse citation fait-elle référence? La Grèce? Demain, le Portugal ou l'Espagne? Et après-demain, la France? En fait, les Etats-Unis. «A terme, des réformes budgétaires significatives et permanentes doivent être mises en œuvre aux Etats-Unis», concluait Thomas Hoening, le président de la Réserve fédérale de Kansas City le 16 février. Son intervention, devant une commission d'étude de la réforme budgétaire à Washington, et l'étude publiée le 17 février par la Banque des règlements internationaux, la banque des banques centrales, viennent opportunément souligner quelques évidences.
Un, la crise grecque n'est qu'un amuse-gueule compte tenu de la situation intenable des finances publiques dans la grande majorité des pays développés. Deux, l'endettement «au bilan», celui qui est affiché officiellement en forte hausse du fait de la crise financière mondiale, n'est que la partie émergée d'un iceberg, les engagements «hors bilan» non financés liés au vieillissement des populations. Trois, le retour à un déficit inférieur à 3% du PIB (qui d'ailleurs n'a jamais été un objectif mais un plafond!) du défunt Pacte de stabilité et de croissance de l'Union europénne est une mauvaise plaisanterie: ce dont il va s'agir, c'est de dégager des excédents budgétaires primaires (avant service de la dette) substantiels pour éviter la banqueroute. Quatre, la question n'est pas de savoir s'il faudra payer trente années de dérives budgétaires, mais qui paiera et de quelle manière.
D'abord, l'état de lieux. «Selon l'OCDE, rappellent Stephen Cecchetti, patron de la recherche de la BRI, et ses collègues dans leur étude, la dette totale du secteur public des pays industrialisés devrait dépasser 100% du PIB en 2010, ce qui n'est jamais advenu en temps de paix.» Mais «pour aussi mauvais que ces problèmes budgétaires puissent apparaître, s'en tenir uniquement à ces chiffres officiels est certainement la garantie de se tromper lourdement.» Certes, admettent-ils, certains pays, notoirement le Japon, ont enfoncé ce plafond depuis longtemps sans pour autant avoir été châtiés par les marchés (argument que nous avons déjà examiné ici).

Une crise pas comme les autres

Mais, ajoutent-ils aussitôt, «les opérateurs des marchés obligataires ont la vue basse, présumant qu'ils pourront s'échapper avant que la tempête ne frappe: leur horizon temporel se mesure en jour ou semaine. Nous avons une approche plus longue et moins indulgente des développements en cours, en estimant que les suites de la crise financière vont porter le problème récurrent des finances publiques des pays industrialisés à son point d'ébullition». «Ce qui nous conduit à conclure que la question est quand, et pas si, les marchés vont commencer à exercer une pression sur les gouvernements.»

Dans l'impact de la crise financière sur les finances publiques, il faut distinguer le coût direct des différentes mesures prises pour voler au secours du système bancaire, évalué jusqu'ici à 13,2% du PIB pour les pays industrialisés. Montant dont une partie devrait être récupérée (les prises de participation au capital des banques, par exemple). Et le coût indirect, beaucoup plus élevé et durable. «A contrario, écrivent les économistes de la BRI, les bilans budgétaires généraux (nets des programmes de sauvetages financiers) ont enregistré une détérioration brutale, se creusant entre 20 et 30 points de pourcentage en trois ans seulement», sous l'impact de l'affaissement de l'économie réelle qui a fait chuter les recettes fiscales quand les dépenses s'envolaient (la «relance»). «Encore plus préoccupant est le fait que la plus grande partie des déficits projetés est de nature structurelle plutôt que conjoncturelle.»

Ce n'est pas tout. Cecchetti et ses collègues doutent «qu'il s'agisse d'une crise ordinaire par son impact sur les déficits et la dette. La raison en est que, dans de nombreux pays, il est peu probable que la croissance et l'emploi reviennent à leur niveau d'avant la crise dans un avenir prévisible. Les indemnités de chômage et les autres aides devront être versées pendant des années et il faudra maintenir aussi un haut niveau d'investissement public». Dans un contexte de rentrées fiscales durablement déprimées.

Si on complète le tableau avec le fardeau grandissant imposé dans le long terme par le vieillissement de la population des pays industrialisés, il y a de quoi être inquiet. A politiques inchangées et en fonction d'hypothèses raisonnables d'évolution de la croissance économique et des taux d'intérêt (autant de variables clefs), le ratio de la dette publique par rapport au PIB dans le scénario central (ligne rouge sur les graphiques) se trouve placé sur une trajectoire ascensionnelle brutale dans la décennie à venir, «dépassant 300% au Japon, 200% au Royaume-Uni et 150% en Belgique, France, Irlande, Grèce, Italie et aux Etats-Unis». A l'horizon 2040, ce ratio s'inscrit à 400% en Grèce mais aussi en France, aux Etats-Unis et Pays-Bas. Le Japon (600%) et le Royaume-Uni (500%) faisant encore pire.