Séisme dans l’édition: Le Seuil et La Martinière vont être vendus

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Le groupe Média-Participations, étiqueté catholique de droite, est en position d’acheter La Martinière, qui avait englouti en 2004 un fleuron français : les Éditions du Seuil. Chambard intellectuel et politique, par-delà les vastes enjeux financiers…

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C’est un séisme dans le monde de l’édition, qui a échappé aux prévisionnistes : le groupe La Martinière (206 millions d'euros de chiffre d’affaires en 2016), après avoir racheté Le Seuil en 2004, se retrouve en position d'être vendu à Média-Participations (355 millions d'euros de chiffre d’affaires en 2016). Un communiqué est tombé ce jeudi 21 septembre à 12 h 30, qui annonce que le futur acheté est entré « en négociations exclusives » avec son futur acheteur sous couvert d'échanges d'actions. Hervé de La Martinière y va d'une déclaration dans la plus pure langue de bois idoine : « Dans un monde où les acteurs traditionnels comme les nouveaux opérateurs ne cessent de se renforcer, se rapprocher avec un groupe aussi solide et complémentaire que Média-Participations nous semble, à moi et aux actionnaires fidèles qui m’accompagnent, une solution à la fois pérenne et prometteuse. » (Lire ici le communiqué complet.)

Le domaine de la direction de l’esprit n’avait rien vu venir, l’industrie culturelle est prise de court. Les professionnels du secteur en sont réduits à réagir comme dans un film dialogué par Michel Audiard : « C'est du lourd ! » Le secret a été aussi bien gardé que celui de la confession par un ogre catholique enfin repu, Vincent Montagne. Celui-ci veille aux destinées de Média-Participations depuis 1991 – il succédait alors à son père décédé –, tout en assurant la direction du SNE (Syndicat national de l’édition) depuis 2012 – il y remplaçait alors Antoine Gallimard.

M. Montagne n’est donc pas un inconnu. Il est devenu le roi de la BD avec le rachat de Dargaud en 1988, puis de Dupuis en 2004. Et ce à partir d’un tropisme religieux prononcé, avec l’hebdomadaire Famille chrétienne, auquel s’agrégèrent les éditions Mame et Fleurus. Il n’était pas le favori, ce David des plus tenaces, qui grille la politesse à un Goliath ayant soudain calé : le groupe Editis, un monstre hérité de Havas, passé entre les mains de Vivendi, Lagardère et Wendel, possédant une quarantaine de « marques » (le terme a remplacé « maison » qui fait sans doute trop balzacien !), parmi lesquelles Plon, Perrin, Robert Laffont, Belfond, Pocket, Julliard, mais aussi Le Robert, La Découverte, Bordas, Nathan, mais encore Le Cherche Midi, First ou XO… Aussi gros et puissant, quasiment, que le groupe Hachette.

Editis avait acquis, en 2015, la filiale de diffusion-distribution (Volumen) du groupe La Martinière. Une figure historique du Seuil confie à Mediapart : « Quand on s’empare ainsi de l’aval, c’est pour remonter vers l’amont. Il ne faisait aucun doute, dans notre esprit, que La Martinière allait y passer tout entier. D’autant qu’Editis nous avait imposé un contrat léonin de neuf ans – c’est habituellement trois ans renouvelables – pour assurer notre diffusion-distribution. Nous étions liés au point de devoir tomber comme un fruit mûr dans leur escarcelle. »

Où il apparaît que le racheteur du Seuil au gigantesque catalogue s'avère lilliputien en matière de production éditoriale : La Martinière, au sommet de la pyramide, mais en bas du tableau... © Donatien Huet/Mediapart Où il apparaît que le racheteur du Seuil au gigantesque catalogue s'avère lilliputien en matière de production éditoriale : La Martinière, au sommet de la pyramide, mais en bas du tableau... © Donatien Huet/Mediapart

Mais voilà que le consortium espagnol Planeta, qui possède Editis depuis 2008, s’impose une cure : halte à la boulimie de reprises ! Vincent Montagne saute sur l'occasion. Il rêve depuis belle lurette d’accéder au rang de géant généraliste – il était par exemple candidat au rachat de Flammarion en 2012 – pour sortir de son statut de collectionneur de niches. Son groupe Média-Participations possède sa propre force de frappe écoulant sa production : Média-Diffusion. Les négociations ont donc pris en compte une telle pierre d’achoppement.

Il était surtout impératif d'apurer l’endettement récurrent auquel cédait, pour demeurer à flot en dépit de ses « beaux livres » aux déficits abyssaux, Hervé de La Martinière, PDG enclin à vivre au-dessus de ses moyens, tout en exerçant sur les éditeurs de son empire une pression du type « faites ce que je dis et non ce que je fais ». M. de La Martinière s’en était jusqu’à présent sorti en faisant cracher au bassinet un actionnaire aussi discret que serviable : la famille Wertheimer, propriétaire de Chanel et de nombreux haras – en un curieux croisement, ces amateurs de super-cracks, de bruits d’écurie et de trophées hippiques jouèrent sans barguigner les vaches à lait. Le facétieux Philippe Sollers, bien à l’abri chez Gallimard, s’amusait à téléphoner ainsi à son ami Denis Roche, directeur de la collection « Fiction & Cie » au Seuil, juste après le rachat par La Martinière : « Pourrais-je parler à monsieur Chanel ? »...

Aujourd’hui toutefois, selon un éditeur pilier du groupe : « Les Wertheimer en ont ras la casquette des gouffres toujours recommencés d’Hervé de La Martinière. Et cette année 2017 s’avérait cruciale au point de tout rendre possible, dans la mesure où les avances de trésorerie à répétition consenties par les Wertheimer doivent se transformer en augmentation de capital – un peu à l’instar des ORA (obligations remboursables en actions) levées par Jean-Marie Colombani au moment de sa stratégie gloutonne fatale au quotidien Le Monde voilà quinze ans. La dette attend toujours son heure... »

Âme damnée de la réaction ?

À la valeur faciale du groupe La Martinière devraient donc s'ajouter, pour Média-Participations, des dédommagements substantiels. Rien ne filtre pour le moment chez les as du verrouillage. Cependant « tout est négociable », selon les termes d’un bon connaisseur du dossier : lorsque la proie devient un boulet, le possesseur qui s’est brûlé les doigts dans son désir de détenir paierait presque pour se délester, au profit de qui se révèle assez fou pour reprendre le flambeau !

Vincent Montagne est-il l’étincelle catholique capable de mettre le feu sacré à la plaine ? Une partie du petit monde éditorial redoute une Reconquista idéologique sur fond de généalogie qui sent le soufre. Son père Rémy Montagne, fondateur du groupe Média-Participations en 1985 – avec l’argent de sa femme (née Michelin), plus l’apport de familles patriciennes belges, sans oublier le coup de pouce de Claude Bébéar d’Axa –, ne fut-il pas l’âme damnée de la réaction ? Ne se fit-il pas élire, en 1958, député de Louviers, délogeant le symbole de la gauche par excellence : Pierre Mendès France ? Ce même Rémy Montagne, au moment des débats sur la loi Veil à l’Assemblée nationale, n’a-t-il pas proféré quelques-unes des énormités du moment tendant à lier l’avortement aux génocides du IIIe Reich ? Le fils Montagne n’est-il pas le fruit à même de tenir les promesses d’une telle fleur : ouvrir la voie d’une restauration religieuse, sur fond de manifs pour tous et de prurit identitaire de la cathosphère ? Régression assurée, à la polonaise !

Certaines figures de l’édition font le pari contraire, refusant de cadenasser Vincent Montagne dans son lignage, voyant en lui le représentant d’une droite tempérée, voire éclairée : « Il ne s’attaquera pas à deux joyaux de la couronne du Seuil, deux éditeurs garants de l’image de la maison, tant leur travail constitue ce qui se fait de mieux en France : Maurice Olender et sa “Librairie du XXIe siècle” ainsi qu’Olivier Cohen, animateur des éditions de L’Olivier. La rumeur promeut même à la tête du Seuil, pour donner un nouveau souffle en remplacement d’Olivier Bétourné (66 ans), Hugues Jallon (47 ans), responsable de La Découverte et authentique homme de gauche ! Le contre-pied serait parfaitement habile... »

Une autre figure du groupe La Martinière n’est pas loin de se satisfaire d’être ainsi absorbée : « La censure politique et directe, au nom de convictions catholiques tranchées, me semble hors de saison. Le danger serait plutôt venu du darwinisme propre au capitalisme sans conscience qu’incarne Editis, qui consiste à favoriser la diffusion et la distribution de simples produits marketing. Des livres inodores et incolores inondant le marché en étouffant les débats donc la politique. Paradoxalement, Vincent Montagne pourrait s’avérer protecteur d’une littérature de gauche devenue minoritaire, tels... les chrétiens des catacombes ! »

Voilà bien le vertige que procure la mainmise d’un groupe d’inspiration catholique, inconnu du grand public, sur un pan du système (« Galli-gra-seuil »), mais surtout sur l’éditeur personnifiant la gauche française si longtemps triomphante – ah ! Le Petit Livre rouge. Citations du président Mao Tsé-toung en best-seller du Seuil (collection « Politique », 1967)… L’hégémonie culturelle bivouaque désormais sur les terres de droite et la consécration de Média-Participations en serait la métaphore éclatante.

Voilà un demi-siècle exactement, Jacques Julliard éditait au Seuil le président Mao, dans la collection « Politique » qu'il dirigeait... Voilà un demi-siècle exactement, Jacques Julliard éditait au Seuil le président Mao, dans la collection « Politique » qu'il dirigeait...

Rien n’est cependant à ce point catégorique pour le fils de Paul Flamand (1909-1998) – cofondateur du Seuil dans les années 1930, à l’ombre des soutanes de la démocratie chrétienne. Pascal Flamand, 71 ans, seul personnage à bien vouloir témoigner pour Mediapart sans la protection de l’anonymat dans ce théâtre d’ombres, a été PDG du Seuil en 2004. C’était après le rachat par La Martinière, qui avait enrichi plus que de raison Claude Cherki, liquidateur du passé de la maison ne s’étant pas oublié au passage : ses prises d’intérêts choquantes avait soulevé un hoquet d’indignation dans une entreprise encore marquée par la tempérance et dont il fut alors expulsé. Hervé de La Martinière s’était dès lors retourné vers le vrai bois de la vraie croix : le fils de la figure tutélaire…

Pascal Flamand considère comme un signe du temps l’absorption qui s'annonce par Média-Participations : « J’y vois davantage une banalisation centriste qu’une lutte au couteau entre la droite et la gauche. Le Seuil, ce fut l’audace, jusque dans le domaine religieux avec la publication de Teilhard de Chardin mis à l’index par le Vatican, ou bien du théologien contestataire Hans Kung. Où donc l'audace est-elle aujourd’hui ? Tout se mesure en termes de perte, dans l’édition comme dans la presse : il n’y a plus de convictions militantes, ni au Seuil, ni au Monde. Alors ne cherchons pas à distinguer une stratégie victorieuse de la droite, là où il n’y a que défaut de la gauche. Tout s’écroule et tout se vend, jusqu’au siège du PS. La gauche ne sait plus s’affirmer ni même se définir. Du coup, la droite comble le vide. Elle en devient presque centriste. La France se retrouve ainsi, de façon habile et intelligente, macronisée de la cave au grenier. C’est ce mouvement, consistant à occuper un espace dépeuplé sans forcément avoir besoin de le droitiser, qu’illustre, dans le domaine de la culture et des idées, une possible digestion de La Martinière et donc du Seuil par Média-Participations... »

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