Christine Lagarde rempile pour cinq ans au FMI: affligeant

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Christine Lagarde rempile pour cinq ans à la tête du FMI. Ni son premier mandat ni surtout la qualification judiciaire de son rôle dans l'affaire Tapie (« incurie ») ne justifient cette reconduction.

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En l’absence de toute autre candidature, le conseil d’administration du Fonds monétaire international, qui représente les 188 pays membres, a anticipé la reconduction de Christine Lagarde à la tête de l’organisation multilatérale pour un second mandat de cinq ans. Cet été, l’ancienne ministre des finances de Nicolas Sarkozy assurera donc sa propre succession. Et pourtant, rien de ce qui s’est passé ces cinq dernières années n’est venu contredire ce que nous écrivions en juin 2011 (lire ici) à savoir qu’elle était « professionnellement non qualifiée et moralement indigne » d’occuper cette position.

 © IMF © IMF

En 2011, les grands pays émergents avaient raté l’occasion de mettre fin à cette « règle non écrite féodale » qui veut que le « MD » (directeur général) soit systématiquement un Européen (et le plus souvent un citoyen français) tandis que les États-Unis exercent un monopole équivalent sur la désignation du patron de l’organisation sœur, la Banque mondiale. À l’époque, la diplomatie brésilienne avait déployé tous ses efforts pour faire échouer la candidature du gouverneur de la Banque du Mexique Agustin Carstens, pourtant infiniment plus compétent dans les matières qui, en principe, font l’ordinaire du FMI. Aujourd’hui, les « émergents », et le Brésil tout particulièrement, sont en crise et M. Carstens vient d’être renouvelé à la tête de la banque centrale mexicaine. Il a même été élu en octobre dernier à la tête du IMFC, ancien « comité intérimaire », l’instance « politique » du FMI. 

Par rapport à ses trois prédécesseurs, il faut reconnaître un mérite à « la marquise » : elle n’a pas abandonné le navire (et un poste très lucratif) en cours de mandat. Le colérique Horst Kölher, une rare et malheureuse tentative de l’Allemagne d’imposer un des siens à la direction d’une grande institution internationale, était rentré précipitamment à Berlin pour y devenir un éphémère président de la République fédérale. Rodrigo de Rato, qui faisait son courrier personnel pendant les (très nombreuses) réunions du « board », se languissait de son Espagne natale. Rentré avant terme à Madrid, il est aujourd’hui dans les filets de la justice espagnole pour son rôle dans l’énorme scandale bancaire Bankia. Et nul n’a oublié en quelles circonstances ancillaires s’est achevé brutalement le règne de Dominique Strauss-Kahn, dans une suite du Sofitel de New York.

Comme il y a cinq ans, les administrateurs du Fonds ont donc décidé d’ignorer une nouvelle fois l’implication directe et accablante de Mme Lagarde dans le scandale de l’arbitrage Tapie. Aidés en cela par une presse américaine curieusement complaisante dans un pays où le « parjure » est un crime grave, alors même que Mme Lagarde a menti de manière éhontée aux membres de la représentation nationale. Aidés aussi par le rythme glaciaire auquel est menée la procédure devant la Cour de justice de la République (CJR), une de ces juridictions d’exception dont la France a le secret.

Entre-temps toutefois, le comportement de l’ancienne ministre des finances dans une opération délictueuse en « bande organisée » a été qualifié. Mise en examen pour « négligence » par les magistrats instructeurs, elle a été accusée « d’incurie » dans l’ordonnance de renvoi, révélée par Mediapart (lire ici) mais ignorée par une bonne partie de la presse officielle française. Il est vrai qu’avec un peu de chance, le « jugement » n’interviendra qu’après les prochaines échéances électorales, la CJR étant alors peuplée de « juges parlementaires » encore plus complaisants à l’égard de leur amie politique que ceux qui y siègent aujourd’hui. Mot d’ordre : c’est une incompétente (doublée d’une malhonnête) mais c’est « notre » incompétente. En presque soixante ans d’existence, le système consistant à faire juger les ministres par leurs pairs a fait ses preuves : très peu de poursuites, pratiquement pas de condamnations.

Évoquant le remplacement du docteur en sciences économiques « DSK » par une avocate spécialisée en droit du travail, un conseiller à la direction générale du FMI confiait : « Avant, il parlait et nous écoutions. Maintenant, nous parlons et c’est elle qui écoute. » Bien sûr, nul ne doute qu’en cinq ans de « formation », la directrice générale ait appris ce qui se cache derrière le langage jargonnant du « staff » qui écrit les discours qu’elle prononce dans un excellent anglais. La question de la compétence se juge autrement : le FMI a-t-il été, au cours des cinq dernières années, à la hauteur du rôle que lui confient ses statuts dans la gouvernance économique et monétaire mondiale ?

Comme le rappelle son nom même, le FMI a été imaginé à Bretton Woods en 1944, pour gérer le système monétaire international afin d’éviter le retour de désordres dont la contribution n’avait pas été mince à la montée des périls conduisant à la Seconde Guerre mondiale. Curieusement, la problématique des taux de change et de leur instabilité chronique a pratiquement disparu des préoccupations de l’organisation « dirigée » par Christine Lagarde. De la « guerre des monnaies » évoquée par un ministre brésilien des finances à l’époque peu lointaine où le real s’envolait (avant de craquer avec l’économie brésilienne elle-même) jusqu’aux troubles provoqués par la prétendue « dévaluation » du yuan chinois l’été dernier, les signes ne manquent pourtant pas du rôle joué dans la crise financière globale et ses prolongements actuels par la non-gestion d’une liquidité internationale dont la nature et les dimensions ont radicalement changé (elle a été largement « privatisée » par la globalisation financière). Si des réflexions sont conduites, c’est à l’extérieur de l’institution. On pense notamment à « l’initiative du Palais Royal », sous l’impulsion d’un ancien directeur général, Michel Camdessus. Ou au rapport Landau, du nom de l’ancien sous-gouverneur de la Banque de France, sous l'égide de la BRI.

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