Uramin, l'autre dossier qu'Areva voudrait oublier

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Pourquoi le groupe nucléaire s'est-il précipité, en pleine bulle boursière, pour acheter un petit groupe minier objet de toutes les spéculations? Pourquoi la production d'uranium promise au moment de ce rachat de 2,5 milliards de dollars n'est-elle pas au rendez-vous? Deux députés vont tenter d'avoir quelques éclaircissements.

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Brusquement, la loi du silence qui semblait entourer Areva paraît se briser depuis l'annonce du non-renouvellement d'Anne Lauvergeon à la présidence du groupe nucléaire. Tandis que les salariés se déchirent à l'intérieur du groupe entre les fidèles d'Anne Lauvergeon et ceux qui souhaitent tourner la page, à l'extérieur les langues commencent à se délier. Soudain, le « bon bilan » n'apparaît plus aussi solide. Des dossiers, soigneusement enterrés, reviennent à la surface. Et parmi ceux-ci, celui d'Uramin, un groupe minier canadien d'uranium racheté en 2007.

L'affaire, évoquée en avril par Paris-Match, commence à susciter de nombreuses questions, y compris chez les parlementaires. Le 14 juin, lors d'une audition devant la commission des finances, Anne Lauvergeon a été longuement interrogée à ce sujet. Mais ses réponses n'ont pas vraiment convaincu, au point qu'était évoquée la constitution d'une commission d'enquête parlementaire pour faire la lumière sur ce dossier.

Plutôt qu'une procédure lourde, les députés ont opté pour une formule normale mais qui pourrait se révéler tout aussi efficace et permettre de comprendre ce qui s'est véritablement passé. Mercredi matin, les membres de la commission des finances de l'Assemblée nationale ont confié à Marc Goua (PS), rapporteur spécial pour les crédits de l'énergie et Camille de Rocca Serra (UMP), rapporteur spécial pour les participations financières de l'Etat, la mission d'établir un rapport spécial sur la situation financière d'EDF et d'Areva.

Il leur est demandé de dresser un état des lieux précis sur les deux acteurs du nucléaire français, pas si en forme que cela, même avant de l'accident de Fukushima, et d'essayer d'appréhender les risques, y compris pour les finances publiques. « Toutes les questions doivent être posées sur les engagements pris par l'un et l'autre. Il faudra bien revenir sur les dernières années, l'internationalisation à marche forcée, les acquisitions hors de prix. Dans ce cadre, on en saura plus sur le rachat d'Uramin », explique un membre de la commission.

Mais pourquoi l'acquisition de cette société minière canadienne attire donc tant les curiosités aujourd'hui ? A l'époque, son rachat pour 2,5 milliards de dollars (1,8 milliard d'euros) était presque passé inaperçu. Areva le présentait comme un mouvement stratégique pour assurer son approvisionnement en uranium.

Mais depuis, l'opération ne semble pas avoir tenu ses promesses. Aucune exploitation industrielle n'a vraiment commencé sur les sites d'Uramin en Namibie, en Afrique du Sud et en Centrafrique, alors qu'elle devait débuter en 2008. Areva visait à terme une production de 5.000 tonnes par an pour ces gisements.

Anne Lauvergeon a justifié ces retards devant la commission des finances sur un ton très assuré: « Il s'écoule en moyenne quinze ans entre la détection d'uranium et l'ouverture de la mine. Notre politique est de gérer nos réserves : nous exploitons et nous développons à la vitesse qui correspond à nos besoins. Donner un trop grand confort à nos clients en accélérant le développement risquerait de faire baisser les prix. »

Areva s'est-il fait rouler?

Dans son argumentaire, la présidente d'Areva s'est bien gardée alors de mentionner les difficultés techniques et industrielles auxquelles le groupe paraît se heurter. Les gisements rachetés à Uramin sont d'une très faible teneur en minerai, ce qui n'avait jamais été caché par le vendeur. Mais cela les rend très difficiles à exploiter dans des conditions rentables. L'électricien chinois, China Guangdong Nuclear Power Corporation, qui devait prendre une participation de 49% dans la société aux côtés d'Areva y a renoncé. Les conditions pourtant qui lui étaient consenties par le groupe public étaient des plus favorables : en contrepartie d'une prise de participation de 49%, il obtenait 60% de la production pendant vingt ans.

Areva reconnaît désormais implicitement que la situation n'est pas des plus simples. Le groupe indique, dans son rapport annuel, qu'il mène des recherches pour élaborer de nouvelles techniques et méthodes d'exploitation afin de produire dans des conditions plus écologiques mais aussi plus économiques.

Areva s'est-il fait rouler ? L'activité minière est par nature risquée. Tous les groupes miniers connaissent de telles mésaventures, se retrouvent avec des gisements qui ne tiennent pas leurs promesses et se révèlent difficilement exploitables, expliquent les défenseurs du groupe public. Certes, mais cela justifie-t-il qu'Areva dépense 2,5 milliards de dollars pour acquérir de simples droits miniers sur des gisements qui n'étaient pas encore exploités, et dont la faible qualité en teneur de minerai était connue ? C'est la question que se posent avec insistance de nombreux observateurs, et désormais des députés.

Face à ceux qui l'interrogeaient le 14 juin, Anne Lauvergeon a eu une réponse qui se veut sans appel : « Nous avons en effet acquis la société Uramin pour 2,5 milliards de dollars, soit 1,8 milliard d'euros. Contrairement à ce qui vient d'être indiqué, le montant de la prime est tout à fait classique : il s'est élevé à 21 % du cours moyen pondéré des vingt derniers cours de bourse et à 20 % du dernier cours avant l'offre. Je précise que c'est la banque Rothschild qui a mené l'opération. »

Bulle spéculative

La prime payée est en effet des plus classiques et correspond aux usages du monde financier en cas d'acquisition boursière. Mais ce qui l'est moins, c'est tout ce qui s'est passé avant autour du titre Uramin, alors société immatriculée aux îles Vierges et cotée à Londres et à Toronto à partir de la fin 2006.

cours de l'uranium en 2007 cours de l'uranium en 2007
Fin 2006-début 2007, l'uranium fait l'objet d'une spéculation effrénée en Bourse. Tous les acteurs pariant sur un renouveau du nucléaire veulent se positionner sur ce secteur qui paraît très prometteur. Une bulle spéculative se forme à vue d'œil. En moins de six mois, le cours de l'uranium s'envole de 25 à 130 dollars la livre. Les groupes miniers se disputent les gisements à coup d'OPA géantes. Les titres des producteurs d'uranium s'envolent. Mais le titre Uramin flambe plus que les autres.

La société qui a été créée en 2005 n'est pourtant qu'un nain dans le secteur. Elle ne possède que des participations dans quelques gisements, jamais exploités, en Afrique. Mais ses dirigeants s'activent pour démontrer leur existence. Dès février 2007, ils annoncent que compte tenu de leur grande ambition et de leurs moyens limités, ils sont en train de réviser leur stratégie et qu'ils pourraient se vendre.

Dans la fièvre du moment autour de l'uranium, il n'en faut pas plus pour susciter tous les intérêts. Les responsables d'Uramin veillent à alimenter le feu des convoitises autour de leur société. Pas un mois ne se passe sans l'annonce d'un nouvel accord stratégique, d'un futur développement minier au Sénégal, au Niger, en Afrique du Sud, relançant chaque fois la spéculation sur le titre.

Sur les sites boursiers ou miniers, mille rumeurs circulent autour du titre, des possibles acquéreurs, venant alimenter la fièvre. Début mai,

cours d'UraMin au premier semestre 2007 en dollar canadien cours d'UraMin au premier semestre 2007 en dollar canadien
un site boursier canadien se demande s'il convient encore de prendre position : le cours est passé de 2,8 à 6,8 dollars canadien en à peine quatre mois, soit une hausse de 142%. « Il est trop tôt pour nous pour analyser ce graphique. Nous ne pouvons que dire quel fantastique départ (la cotation à Toronto a débuté fin 2006), les actionnaires doivent sauter de joie. Mais notre expérience nous a appris que quand le vent souffle, le drapeau peut claquer. Aussi nous approchons ce titre avec prudence. » La raison parle : même en pleine bulle, aucun des concurrents d'Uramin ne connaît pareille envolée.

Pourtant, la flambée ne s'arrête pas là. Fin mai, les rumeurs jusqu'alors confinées au petit milieu boursier, franchissent le mur de la presse. Le Wall Street Journal fait état d'un possible accord de partenariat voire d'un rachat avec le groupe public chinois, China National Nuclear Corporation. Bingo ! Le cours prend 4% en une séance et dépasse les 7 dollars canadiens.

Les gendarmes de la bourse ont appris de longue date à se méfier des titres qui font l'objet d'une communication incessante, de fuites opportunes : il y a souvent des intérêts cachés dans ces petits jeux. Mais là, rien. Les autorités de surveillance de Toronto ne semblent pas s'émouvoir plus que cela de ce qui se passe sur Uramin. C'est une si petite entreprise.

«C'est une fantastique histoire»

Le soufflé suscité par l'information du Wall Street Journal est à peine retombé que le mouvement reprend. Le 11 juin, les dirigeants de la société minière confirment l'information qu'ils sont en négociation exclusive avec un éventuel repreneur, sans en donner le nom. Dans la journée, le cours gagne à nouveau 8%. La capitalisation boursière d'Uramin dépasse alors 1,9 milliard de dollars canadiens. Joli résultat pour un groupe qui affichait une perte de 23 millions de dollars canadiens fin 2006 et qui n'est riche que de droits miniers dans des gisements non encore exploités.

Le lendemain, Areva confirme qu'il a déjà acquis 5,5% d'Uramin et qu'il est intéressé par la société minière. L'accord de rachat sera annoncé quelques jours plus tard. Areva achète la semaine où le cours de l'uranium est à son sommet historique, tout comme le cours d'Uramin. C'est sur cette base des vingt derniers cours de bourse qu'Areva déposera son offre, assortie d'une prime de 20%, comme le veut l'usage boursier. Il en coûtera 2,5 milliards de dollars totalement payé par emprunt. Cette acquisition et les frais engagés pour les recherches pour prouver la réalité des richesses minières acquises constituent l'essentiel des 4 milliards d'euros de survaleurs inscrites au bilan du groupe nucléaire.

Comme le diront les dirigeants d'Uramin au moment de la conclusion de l'accord : « C'est une fantastique histoire. Jamais nous n'aurions imaginé un tel parcours. Nous avons commencé à 400 millions de dollars, nous terminons à 2,5 milliards. » Trois semaines plus tard, la crise des subprimes éclate et l'uranium entame une lente descente dont il n'est pas près de se relever.

Des années après, un banquier d'affaires avoue toujours son incompréhension face à ce rachat. « Un groupe industriel a le temps pour lui. Pourquoi Areva s'est-il précipité pour acheter en pleine bulle spéculative une société minière au cours dopé ? Où était son intérêt ? »

Pour couper court aux rumeurs et aux polémiques sur le sujet, le conseil de surveillance d'Areva a demandé à l'été 2010, avec l'accord de l'Etat, à René Ricol, expert en mission de déminage et par ailleurs président du grand emprunt d'ausculter les comptes. Officiellement, il n'a rien trouvé, ou des broutilles, avant de quitter très vite Areva et « cette ambiance de fou ». A l'arrêté des comptes, le groupe a tout de même passé une provision de 426 millions d'euros sur ses titres Uramin, renommé Areva resources southern Africa. Une façon de dire que toutes les promesses n'avaient pas été tenues.

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