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Mediapart mer. 27 juil. 2016 27/7/2016 Dernière édition

Arnault et les Bettencourt sont les actionnaires cachés de «L'Opinion»

22 août 2014 | Par François Krug

L'Opinion, le quotidien libéral de Nicolas Beytout, est aussi celui des grandes fortunes. Son patron a toujours refusé de publier la liste de ses actionnaires. Les deux principaux financeurs se révèlent être Bernard Arnault ainsi que les Bettencourt. Quelques autres milliardaires complètent l'actionnariat.

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Depuis le lancement de L’Opinion (un quotidien papier et un site web), en mai 2013, Nicolas Beytout a toujours refusé de dévoiler qui finance son quotidien « libéral, pro-européen, pro-business », comme il le définit lui-même. Mediapart est en mesure de révéler que les deux tiers des fonds ont été apportés par les deux plus grandes fortunes françaises. Bernard Arnault, déjà propriétaire du quotidien économique Les Échos, a investi au total six millions d’euros via une filiale discrète du groupe LVMH. Il est suivi de près par la famille Bettencourt.

C’est ce qu’indiquent les documents que Bey Médias, la société éditrice de L’Opinion, vient de déposer au tribunal de commerce de Paris, après avoir bouclé le 18 juillet une augmentation de capital de 4,5 millions d’euros (voir ci-dessous). Elle avait déjà réuni 12,3 millions d’euros lors de sa levée de fonds initiale, en 2012. Outre Bernard Arnault et les Bettencourt, elle a pu compter sur le soutien d’investisseurs minoritaires comme les propriétaires de Bic ou les Galeries Lafayette.

L’Opinion est le seul quotidien à dissimuler l’identité de ses actionnaires. C’est pour ne pas faire d’ombre au journal que ceux-ci auraient choisi la discrétion, justifie Nicolas Beytout, contacté par Mediapart : « C’est un journal d’opinion, engagé, il y avait [parmi les investisseurs, ndlr] un certain nombre de gens qui n’étaient pas là pour des raisons politiques, mais pour participer à un projet de presse et au développement d’une nouvelle expérience. »

La présence des Bettencourt au capital de L’Opinion avait été révélée par Mediapart dès juillet 2013 (lire ici). Le nom de Bernard Arnault avait circulé lors du lancement du quotidien, mais le patron de LVMH avait fait démentir les informations du Monde, qui évoquait déjà un investissement de six millions d’euros. Seul Claude Perdriel, à l’époque encore propriétaire du Nouvel Observateur, avait annoncé publiquement avoir investi « quelques centaines de milliers d’euros ».

La diffusion de L’Opinion reste des plus modestes, même si son créateur annonce 35 000 exemplaires diffusés par jour. Mais son actionnariat vient illustrer la concentration de la presse entre les mains de quelques grandes figures du monde des affaires. Le Figaro est détenu de longue date par le groupe Dassault. Le Monde est passé sous le contrôle de Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse en 2010 – et ils viennent de racheter le groupe Nouvel Observateur –, et Libération, sous celui de Patrick Drahi, le président de Numericable, cet été. Sans oublier François Pinault (Le Point), Bouygues (TF1 et Métro), Lagardère (Paris Match, le Journal du dimanche et Europe1).

Bernard Arnault dominait déjà, lui, la presse économique. Après avoir racheté puis revendu le quotidien La Tribune, LVMH détient aujourd’hui, notamment, Les Échos, l’hebdomadaire Investir et Radio Classique. C’est d’ailleurs Nicolas Beytout, par ailleurs proche de Nicolas Sarkozy – il fut l'un de ses invités au fameux dîner du Fouquet's en 2007 –, qui dirigeait la branche médias du groupe de luxe, avant d’être remercié en 2011. Un an plus tard, son ancien patron devenait donc le principal financeur de son projet personnel.

Au printemps 2012, LVMH a créé une filiale discrète, Ufinvest, destinée selon ses statuts à réunir « des participations dans le secteur des médias et de la presse ». En l’occurrence, selon ses derniers comptes publiés, portant sur l’année 2012, un investissement de 300 000 euros dans E2J2, la société éditrice du site Slate.fr, dirigée par Jean-Marie Colombani et Jacques Attali. Et surtout, un investissement beaucoup plus généreux dans Bey Médias (voir ci-dessous le document et page suivante).

Des chiffres de diffusion et d'abonnements invérifiables

Sur les 16,8 millions d’euros réunis en deux ans par Nicolas Beytout, Ufinvest en a apporté six : cinq millions en 2012, un million lors de l’augmentation de capital de cet été. La famille Bettencourt a elle aussi été généreuse. Via leur holding Thetys, les propriétaires de L’Oréal ont versé 5,2 millions d’euros à L’Opinion : 3,2 millions au départ, deux millions cet été. Ensemble, les deux plus grandes fortunes françaises ont donc apporté les deux tiers du financement du  journal.

Pourtant, ils ne détiendraient aujourd’hui que 48 % de son capital, selon nos calculs : un peu moins de 26 % des titres pour LVMH, un peu plus de 22 % pour les Bettencourt. Nicolas Beytout s’est en effet assuré de rester le premier actionnaire de son journal, en créant deux catégories d’actions. Il s’est réservé les « actions B », à dix euros. Les investisseurs extérieurs ont, eux, acquis « les actions A », assorties, elles, d’une prime d’émission élevée, fixée à 3 200 euros par titre. Ces primes ont permis d’alimenter Bey Médias en fonds propres – 16,8 millions d’euros, pour un capital social fixé aujourd’hui à 72 610 euros –, sans bouleverser sur le papier la hiérarchie des actionnaires.

Nicolas Beytout n’a investi au départ que 20 000 euros dans L’Opinion et, à en juger par la liste des versements effectués lors de la récente augmentation de capital, il y aurait ajouté personnellement 100 000 euros cet été. Selon nos calculs, il détiendrait aujourd’hui personnellement 28 % de son journal. Interrogé par Mediapart, il n’a pas souhaité confirmer nos chiffres ni nos calculs.

La liste des souscripteurs de l’augmentation de capital permet d’identifier une partie des petits actionnaires de L’Opinion. De petits actionnaires, mais toujours de grandes fortunes : on y retrouve ainsi Pierre Esnée, qui avait fait fortune dans l’alimentaire (avec Frial, un producteur de plats surgelés) avant de se lancer dans l’hôtellerie ; Jean-Pierre Savare et son groupe Oberthur, spécialiste notamment de l’impression de billets de banque ; Bruno Bich, propriétaire du groupe Bic ; ou encore, les Galeries Lafayette.

Cette augmentation de capital apporte un peu d’air frais à L’Opinion. Le projet était ambitieux : un quotidien de huit pages seulement, associé à un site web payant. L’Opinion a dû revoir à la hausse le prix de sa version papier, de 1,50 à 1,70 euros, et de son abonnement web (19,90 euros par mois). Selon Nicolas Beytout, les résultats sont pour l’instant conformes aux prévisions. Des chiffres invérifiables : le journal ne publie pas ses comptes et ne souscrit pas à l’OJD, qui certifie la diffusion des titres de presse.

Selon son fondateur, L’Opinion est diffusée à 35 000 exemplaires par jour. Le journal ne compterait cependant que 3 000 acheteurs en kiosque et 14 000 abonnés à son offre couplant sa version papier et son site payant : les « ventes au tiers » (hôtels, compagnies aériennes...) représenteraient la moitié de la diffusion. Le site attirerait, lui, 400 000 visiteurs uniques par mois, sur ses pages payantes ou sur ses vidéos gratuites. « On est sur la trajectoire fixée », affirme Nicolas Beytout.

Son actionnariat n’influence pas le contenu du journal, nous assure-t-il : « Le plus important, c’est que la rédaction estime que, vis-à-vis des actionnaires, elle est libre d’écrire ce qu’elle veut. » Outre les primes d’émission, il s’est accordé une seconde garantie dans les statuts de Bey Médias : ceux-ci réservent au détenteur des « actions B » – lui-même, donc – le « droit de nommer le rédacteur en chef […] et de choisir la composition de l’équipe de rédaction ». Même si Bernard Arnault et les Bettencourt sont peu susceptibles de remettre en cause la ligne « libérale, probusiness et proeuropéenne » défendue par le journal.