Le Portugal en pleine austérité

Madère: le caudillo local a camouflé une dette de deux milliards d'euros!

La mise sous surveillance du Portugal par la «troïka» a permis de découvrir le pot aux roses: Alberto Joao Jardim, qui gouverne Madère depuis 1978, a camouflé une dette.

Philippe Riès

22 septembre 2011 à 18h38

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Jardim en pleine action © 

Tout seul comme un grand, sans l'aide de Goldman Sachs, ni titrisation ou produits dérivés, le président de Madère, Alberto Joao Jardim, a creusé un trou caché de près de deux milliards d'euros (décompte provisoire) dans les finances de la région autonome!

Alors que le Portugal est placé sous perfusion financière et tutelle budgétaire de la «troïka» UE-FMI-BCE, la découverte de cette nouvelle extravagance du «jardinisme» provoque un tremblement de terre politique à Lisbonne. On s'interroge enfin sur l'invraisemblable tolérance dont bénéficie depuis trois décennies ce petit Mussolini sub-tropical. Cette fois-ci, il semble bien que le vase doive enfin déborder mais pourquoi si tard ?

Pour le Portugal, la situation dramatique en Grèce est à la fois une malédiction et une bénédiction. Malédiction parce que la contagion d'une défaillance du gouvernement d'Athènes risque de balayer les efforts mis en œuvre à Lisbonne (comme par ailleurs à Dublin) pour ne pas décrocher irrémédiablement du peloton européen. Bénédiction parce que les projecteurs fixés sur le Parthénon obscurcissent, jusqu'à présent, les signaux très inquiétants dont le gouffre financier découvert à Madère n'est que le plus scandaleux.

Dans ce qui restera un des euphémismes de l'année, le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Olli Rehn, a estimé que les révélations venues de l'île fleurie étaient «une surprise pas du tout bienvenue». Pour Bruxelles, qui inonde de subsides les régions européennes dites «ultra-périphériques» (comme en France les anciens «confettis de l'Empire») mais doit constater, comme dans le cas des données budgétaires grecques, qu'elle ne voit que du feu aux dérives qui s'y donnent libre cours, l'affaire est pour le moins embarrassante.

Mais c'est le pouvoir central portugais qui est éclaboussé jusqu'aux yeux pour avoir toléré, depuis les lendemains de la Révolution des œillets en 1974, le comportement invraisemblable d'Alberto Joao Jardim.

Au pouvoir à Funchal sans interruption depuis 1978, une situation sans aucun équivalent dans l'Europe démocratique, le président du PSD (centre droit) de Madère a construit un système clientéliste, financé par les transferts financiers venus du continent, abondés largement après l'entrée du Portugal dans l'Union européenne par les fonds communautaires. Ce qui n'a jamais empêché le pétulant tribun de pratiquer l'insulte et la menace à l'égard de ceux qui le nourrissent. Achats de vote, intimidations à l'encontre de ceux qui osent lui résister, domestication des médias locaux, les dérives de ce caudillisme ont fait depuis des années les choux gras de la presse portugaise.

Les dérives de l'autonomie régionale

La République bananière de Madère © DR

Dans un livre récent, La Grande Fraude, le journaliste Ribeiro Cardoso a mis à nu les ressorts d'un système qui est à la fois un scandale politique permanent et un désastre économique.

En trois décennies de pouvoir, Jardim aura fait la fortune des entrepreneurs de travaux publics et entretenu une armée de fonctionnaires publics à sa dévotion mais le peuple de Madère est toujours englué dans le sous-emploi, l'analphabétisme et l'émigration de masse, tous les enfants de l'île ne trouvant pas à l'étranger le destin doré d'un Christiano Ronaldo (pour les profanes, c'est un footballeur).

Ce que l'on ne savait pas, c'est qu'aux dizaines de milliards d'euros gaspillés officiellement par Jardim et sa clique en plus de trente années, il fallait ajouter les centaines de millions en factures non payées, budgets d'investissement détournés pour assurer les dépenses courantes, dettes dissimulées dans les entreprises publiques régionales, etc.

Les gouvernements de Lisbonne, de droite (les «camarades» de Jardim du PSD continental) comme de gauche (socialistes) ont toujours capitulé piteusement devant les éructations et menaces d'un potentat qui brandit régulièrement la perspective d'une sécession de Madère. Il aura fallu attendre la crise financière globale et la mise sous tutelle du Portugal pour que le pot aux roses soit enfin découvert.

Contraints par l'audit général prescrit dans le mémorandum signé au printemps dernier entre Lisbonne et la troïka, la Banque du Portugal et l'Institut national de la statistique portugais (INE) ont enfin mit le nez dans les comptes de M. Jardim.

Résultat: 1.113,3 millions de dettes non déclarées. Comme Eurostat, l'institut européen des statistiques, avait déjà repéré un trou de 568 millions dans les finances de Madère et que la Cour des comptes portugaise a découvert depuis de nouvelles dettes occultes pour 220 millions, portées par l'EdF locale, le total approche désormais les 1.900 millions d'euros. Sans compter un montant incertain de «dettes non facturées» qui pourrait se matérialiser dans les jours ou semaines à venir.

Les dettes dissimulées par Jardim dépassent un pour cent du PIB du pays, plus de 120% du budget régional 2011 et près de 40% du PIB de Madère. A l'heure où les Portugais sont appelés à se serrer la ceinture, ces deux milliards d'euros représentent plus de deux fois ce qu'ils vont sacrifier en renonçant à la moitié de leur prime de Noël (un treizième mois désormais taxé à 50%). Le ministre des Finances, Vitor Gaspar, a estimé que Madère était un «cas isolé» dont l'impact sur le déficit budgétaire en 2011 serait «minimal». Peut-être mais cela devrait inciter la troïka à regarder de plus près encore les comptes de toutes les entités (collectivités locales, entreprises publiques, fondations subventionnées diverses et variées, etc.) où, en ce moment, elle impose un vaste exercice de transparence.

«Nous ne sommes pas la Grèce». Vraiment?

Dans la chaleur de ces meetings où il a coutume de se faire acclamer par sa clientèle partisane, le président du gouvernement régional a d'abord affirmé qu'il avait agi «en légitime défense» car avouer ces dettes aurait permis au précédent gouvernement (celui du socialiste José Socrates) de couper les vivres à Madère en utilisant une «loi de finances régionales socialiste» (en fait, ce texte est passé sous le gouvernement PSD de José Manuel Durao Barroso).

Prenant conscience tardivement des implications pénales de cet aveu, il a rétropédalé furieusement dans un communiqué typique de la logorrhée jardinesque, accusant la presse du continent «de manipuler une phrase quelconque ou un lapsus linguae, naturel dans le flot discursif et émotionnel d'une réunion publique». Car c'est ainsi que parle Alberto Joao Jardim !

Le 21 septembre, le procureur général de la République a décidé l'ouverture d'une enquête criminelle sur la dissimulation des dettes de Madère. Un peu tard. Il apparaît maintenant que la dissimulation de dettes par Jardim remonte au moins à 1990, les magistrats de la Cour des comptes, désignés par le procureur général, ayant laissé faire, comme d'ailleurs toutes les autres autorités de l'Etat. A commencer par le président de la République Anibal Cavaco Silva (lui-même PSD) qui, en 2008, donnait Madère en exemple de développement «au Portugal de l'intérieur» tout en se laissant humilier publiquement par Jardim.

Pourquoi cette complaisance de la classe politique de Lisbonne à l'égard de cet histrion aux pratiques frauduleuses? Parce que le caudillo de Madère pouvait peser sur les choix politiques nationaux ? Ou pour des raisons moins avouables, Madère bénéficiant, outre les subsides nationaux et communautaires, d'un statut de paradis fiscal abondamment utilisé par les élites portugaises? La question mériterait d'être posée.

Pour le Premier ministre et président du PSD national, Pedro Passos Coelho, le cas Jardim est un test politique majeur. Sans se dissocier encore ouvertement du président du gouvernement régional de Madère, évoquant de «graves irrégularités incompréhensibles», Passos a décidé de boycotter la campagne de Jardim pour les élections régionales du 9 octobre prochain. Cette abstention risque de ne pas suffire tant l'opinion publique du continent est indignée par les révélations (pour beaucoup la confirmation) des turpitudes d'un personnage qui n'a jamais cessé d'insulter les habitants du continent tout en vivant à leur crochet.

Au niveau européen et international, c'est plus grave. «Pedro Passos Coelho disposait d'un argument et d'un seul en Europe : nous ne sommes pas la Grèce», explique l'eurodéputé indépendant (de gauche) Rui Tavares. «Alberto Joao Jardim a blessé à mort cet argument». Rappelant que tous les Premiers ministres portugais ont attendu que l'électorat de Madère règle à leur place le problème Jardim (ce qu'il n'a jamais fait), il ajoute que «la démocratie, ce n'est pas seulement que le peuple élise qui il veut. C'est aussi que personne ne soit au-dessus des lois».

Philippe Riès


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