Les revenus des grands patrons du CAC 40 battent tous les records en 2007

L'examen des 30 premiers «documents de référence» des grandes entreprises du CAC 40 l'atteste : les revenus des grands patrons ont atteint de nouveaux sommets historiques en 2007. En plus des salaires et des avantages divers, ce sont surtout les plus-values sur stock-options et, dans certains cas, les dividendes, qui ont véritablement explosé. Avec cette enquête, Mediapart publie un tableau qui récapitule l'ensemble des rémunérations de 43 dirigeants et détaille, dans un second article, les revenus du PDG le plus fortuné: «Bernard Arnault, le milliardaire boulimique».

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«Nous avions tous le cœur qui se soulevait quand nous avons découvert les montants des rémunérations envisagés.» Laurence Parisot avait assurément trouvé le ton juste, dans les premiers jours du mois de juin 2006, pour commenter «l’affaire Zacharias», qui venait d’éclater. Sentant que le pays était choqué par les quelque 250 millions d’euros accordés au PDG déchu du groupe Vinci, comprenant un «golden parachute», des indemnités de retraites, une montagne de stock-options et quelques primes diverses, la présidente du Medef avait sans détour exprimé son indignation.


«Nous avions tous le cœur qui se soulevait... » Ces mots-là, Laurence Parisot pourrait aujourd’hui les prononcer de nouveau. Avec plus de force et de colère. Car la dérive qu’elle dénonçait alors – ou faisait mine de dénoncer – s’est encore accélérée. C’est le constat principal que l’on peut dresser à la lecture des premiers «documents de référence» (ou rapports annuels) publiés par les plus grands groupes français, ceux qui figurent dans l’indice vedette du CAC 40 : salaires fixes, salaires variables, bonus, avantages en nature, retraites dites "chapeau", stock-options, actions gratuites, "golden parachutes" – l’imagination a été au pouvoir en ce domaine. Les rémunérations totales octroyées aux principaux PDG et mandataires sociaux ont atteint en 2007 de nouveaux sommets. Alors que les revendications sur le pouvoir d’achat ne cessent de monter dans les entreprises, les chiffres donnent le vertige.


Les rapports annuels ne sont pas encore tous disponibles : pour étudier les évolutions en cours, Mediapart n’a pu dépouiller que 30 d’entre eux, 10 autres n’ont pas encore été transmis à l’Autorité des marchés financiers, soit en retard, soit en raison d’exercice décalé. Même si la loi, depuis 2002, fait obligation aux entreprises de rendre publiques les rémunérations de leurs mandataires sociaux, cette obligation de transparence n’est parfois respectée que de mauvaise grâce : il faut beaucoup de patience pour parvenir à reconstituer la réalité précise des revenus globaux engrangés par les PDG.

Les salaires plafonnent

Mais enfin, le fait est là, irréfutable : le tableau réalisé par Mediapart sur les revenus des PDG (que l’on peut télécharger ici) montre que de nouveaux et formidables records ont encore été établis l’an passé.
«Les salaires des patrons du Cac 40 s’assagissent», titre pourtant le journal Les Echos du mercredi 23 avril. Si l’on s’en tient aux salaires, part fixe et part variable, cela est vrai. Dans la plupart des cas, cette partie affichée progresse de façon faible, à quelques exceptions près. Pierre Gadonneix, PDG d’EDF, se voit ainsi accorder une augmentation de 30%. Il reste cependant un des patrons les plus mal payés du CAC 40. Rien de comparable en tout cas aux 4 millions de salaires de Jean-Paul Agon (L’Oréal), Bernard Arnault (LVMH) ou aux 3,5 millions de Henri de Castries (AXA).

Mais c’est sur la partie en capital que les choses changent vraiment. Depuis plusieurs années, les dirigeants ont définitivement balancé du côté des actionnaires. Ils adorent les rémunérations en capital qui leur permettent rapidement d’amasser des fortunes, au seul gré de la Bourse. Les distributions de stock-options, qui autrefois se limitaient à quelques milliers par an, se font désormais à coup de dizaines voire de centaines de milliers. En 2007, les montants représentent 36,8 millions d’euros pour Bernard Arnault (LVMH), qui s’est attribué à lui seul un quart des stock-options du groupe, 19,3 millions pour Carlos Ghosn (Renault), 14,7 millions d’euros pour Gérard Mestrallet, ou encore 12,4 pour Gérard Le Fur (Sanofi). Daniel Bouton (Société Générale) lui-même, qui avait annoncé publiquement qu’il renonçait à la part variable de son salaire après l’affaire Kerviel, profite d’un lot de consolation en se voyant attribuer l’équivalent de 7,8 millions d’euros de stock-options, auxquels pourrait venir s’ajouter un complément de 11,7 millions d’euros, en fonction des résultats de la banque.


Mais avec la chute de la Bourse, les stock-options sont moins intéressantes que par le passé. Alors, on y a adjoint les actions gratuites. Elles sont accordées normalement avec conditions de performance dans un délai de deux-trois ans, mais en fait ne représentent aucun risque. Ainsi Jean-Bernard Levy (Vivendi) s’est vu attribuer 30.000 actions gratuites et 360.000 stock-options à 30,79 euros. José-Luis Duran (Carrefour) lui a obtenu 60.000 actions gratuites et 130.000 stock-options à 44,47 euros.

Les plus-values s'envolent

A voir les plus-values réalisées sur les stock-options en 2007 par certains dirigeants, cette tendance n’est pas près de s’arrêter. Les sommes sont extraordinaires et viennent gonfler spectaculairement les revenus des grands patrons. Ces plus-values sont si nombreuses qu’on peine à les citer toutes. Quelques exemples, cependant : 80,4 millions de plus-values sur les titres LVMH pour Bernard Arnault en 2007, ce qui fait de l’homme le plus riche de France le champion toutes catégories. Près de 22,6 millions d’euros pour la famille de Jean-René Fourtou (Vivendi) qui a bénéficié dans le cadre d’une donation du produit des stock-options levées par le patron du conseil de surveillance du groupe de médias. Un système défiscalisé déjà utilisé par Jean-René Fourtou lorsqu'il avait souscrit en 2002 des ORA (obligations remboursables en actions) à un prix défiant toute concurrence. Près de 16,3 millions d’euros pour Lindsay Owen-Jones (L’Oréal), 12,6 millions d’euros pour Carlos Ghosn (Renault). Quelque 11,7 millions d’euros pour Xavier Huillard. Et 8,9 millions pour Jean-Louis Beffa (Saint-Gobain) qui a vendu l’essentiel de ces titres en abandonnant ses fonctions exécutives. Ou encore 7,2 millions pour Gérard Mestrallet.


Beaucoup de grands patrons approchent ou dépassent en 2007 uniquement avec ces plus-values les records établis en 2006 avec les revenus globaux. L’an dernier, le patron du CAC 40 le mieux payé en France était Louis Schweitzer (à l’époque à la tête de Renault), avec une rémunération globale de 11,9 millions d’euros (intégrant son salaire brut, son salaire variable, ses avantages en nature et ses plus-values réalisées sur ses stock-options). Il était suivi par le PDG de la Société générale, Daniel Bouton (10,8 millions d’euros). Deux autres patrons ne figurant pas au CAC 40 arrivaient en troisième et quatrième position : celui de Dassault Systèmes, Bernard Charlès (10,3 millions d’euros), et Vincent Bolloré (9,4 millions d’euros).


Si on prend donc en compte les mêmes critères de calcul qu’en 2006, en additionnant tous les revenus (plus-values, salaires fixes et variables, etc.), la tendance est donc encore plus marquée. Bernard Arnault arrive en tête, avec 84 millions d'euros, suivi par Jean-René Fourtou qui totalise 23,6 millions d’euros (et encore leurs jetons de présence comme administrateur dans d’autres sociétés ne sont pas pris en compte). Lindsay Owen-Jones (L’Oréal) totalise, lui, 19,8 millions d’euros, Carlos Ghosn (Renault) 15,2 millions d’euros, ou encore Xavier Huillard (Vinci) 14,2 millions si, dans son cas, on agrège également les actions gratuites (pour 1,12 million d’euros) dont il a profité. En clair, au moins cinq grands patrons dépassent les records établis par Louis Schweitzer en 2006.

La sidérante comparaison Calvet-Schweitzer


Le cas de Xavier Huillard est à lui seul tout un symbole. Directeur général de Vinci, c’est lui qui a mené la fronde au printemps 2006 contre Antoine Zacharias, jugeant que ses prétentions financières étaient exorbitantes. Devenu le patron exécutif du groupe, le voilà en 2007 avec des revenus parmi les plus gros du CAC 40. Des revenus qui auraient fait de lui, un an auparavant, le patron le mieux payé de France. Preuve que le nouvel homme fort du groupe de construction a vite appris, ou au moins, n’a pas renoncé aux avantages qui lui avaient été consentis dans le passé et qu’il avait dénoncés.


S’il a perdu sa première place, Louis Schweitzer n’a guère à se plaindre. Le président du conseil d’administration de Renault (et par ailleurs président du conseil de surveillance du Monde et président de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) n’a plus les soucis de la direction exécutive de son groupe mais a tout de même empoché une plus-value de 7,4 millions d’euros sur ses stock-options en 2007.


Ces gains à couper le souffle (11,9 millions d’euros en 2006 et 7,4 millions d’euros en 2007), au profit de l’ex-homme fort du groupe Renault, donnent la mesure du séisme qui ébranle le capitalisme français depuis 20 ans. Quand en septembre 1989, en plein conflit social dans l’automobile, le Canard enchaîné révélait pour la toute première fois les rémunérations d’un grand patron français, en l’occurrence celles du PDG de PSA, Jacques Calvet, la France en avait eu le souffle coupé, tant les sommes apparaissaient gigantesques : il s’agissait alors de 2.223.747 francs pour l’année 1988.


Mais avec le recul, le richissime Jacques Calvet de la fin des années 1980, qui a tant choqué les ouvriers de son propre groupe auxquels il refusait des revalorisations salariales, ferait aujourd’hui presque pitié : le PDG du pauvre ! Le smicard du CAC 40 ! Car ces 2,2 millions de francs correspondent à 450.000 euros d’aujourd’hui (en euros constants). En clair, le président du conseil d’administration de Renault et président du conseil de surveillance du Monde a gagné en 2006, en monnaie constante, près de 26 fois le montant alloué à Jacques Calvet en 1988. Et 35 fois plus en monnaie courante. Et, en 2007, il a de nouveau gagné 29 fois ce montant en monnaie constante. Autant d’indices de la mutation radicale des règles du jeu : ce capitalisme, qui obéit à la règle anglo-saxonne de la « shareholder value » (valeur pour l'actionnaire), gratifie très généreusement ceux qui le servent.

Des dividendes pharaoniques

Ces chiffres ne prennent naturellement pas en compte les stock-options distribuées aux dirigeants des grands groupes du CAC 40, mais que ceux-ci n’ont pas encore exercées. Si l’on calcule la totalité des plus-values potentielles des stock-options accumulées au fil des ans par certains grands patrons, les chiffres deviennent sidérants : Lindsay Owen-Jones est ainsi assis sur un tas d’or de presque 130 millions d’euros.


La prise en compte des revenus globaux des PDG engrangés en 2007 ne donne donc souvent qu’un aperçu très partiel de la réalité de la fortune potentielle dont ils disposent. A cause des stock-options non encore réalisées. Mais aussi parce que les dirigeants profitent souvent d’une cascade d’avantages divers : "golden parachutes", retraites complémentaires, indemnités de départ en cas de renvoi. Un exemple : le rapport de France Télécom fait état du versement en 2007 d’une indemnité de départ pour un cadre dirigeant d'un montant de 4,69 millions d’euros. Pat Russo, directrice de Alcatel-Lucent, bénéficie elle d’une indemnité en cas de rupture calculée aussi sur son ancien salaire américain lorsqu’elle dirigeait Lucent. La formule est si complexe que le rapport y consacre plus de quatre pages. A la lecture, on comprend seulement qu’il y en a pour des millions d’euros, quel que soit son bilan à la tête du groupe.


Dernier facteur décisif : quand les grands patrons sont par ailleurs actionnaires de leur entreprise, leurs gains sont souvent encore plus pharaoniques. Car en plus de leurs salaires, fixes et variables, de leurs avantages en nature divers et variés, de leurs plus-values sur stock-options, ils profitent aussi du dividende qui leur est versé, au prorata des actions qu’ils détiennent. Martin Bouygues et son frère Olivier vont récolter 98 millions d’euros de dividendes cette année. Serge Kampf, actionnaire de 4,6% de Cap Gemini, recevra 6,8 millions. Franck Riboud, qui détient plus de 2% de Danone, lui percevra 11,3 millions d’euros. Bernard Arnault, à nouveau, atteint des records avec 371 millions d’euros.


Mais, même énoncé de la sorte, prend-on mieux la mesure de cette ... démesure patronale ? Il faudrait poser la question à Laurence Parisot. Elle siège aux conseils de BNP Paribas et Michelin, par exemple, et participe de ce système. En bref, quand elle évoque les salaires des patrons, elle parle d’or.

Laurent Mauduit et Martine Orange

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