Services publics Parti pris

Démantèlement d’EDF : au bon plaisir d’Emmanuel Macron

L’Élysée va-t-il décider seul, en toute opacité, de réformer EDF, clef de voûte du système électrique, du service public énergétique, de la transition écologique ? Les syndicats du groupe redoutent un projet de loi en catimini à l’été.  

Martine Orange

23 juin 2021 à 08h33

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Jusqu’à quand l’exécutif va-t-il continuer à amuser la galerie sur EDF ? Pendant combien de temps va-t-il tenir à l’écart les salariés, les élus, les citoyens, du débat sur le sort qu’il entend réserver à l’électricien public ? Car réformer EDF, ce n’est pas seulement toucher à une entreprise publique, changer une organisation actionnariale, ou redresser un bilan, comme veut le faire croire le gouvernement.

C’est aussi et surtout prendre le risque de déséquilibrer l’ensemble du système électrique français dont EDF est la clef de voûte. C’est poser des problèmes aussi fondamentaux que la transition énergétique, la sécurité, l’approvisionnement, la compétitivité, l’aménagement du territoire, l’accès à l’énergie pour tous. Des sujets qui concernent tout le monde et pour des années.

Pourtant, deux ans et demi après le début des premières fuites sur le projet de réorganisation d’EDF (lire ici, ici ou là), l’exécutif continue d’avancer en toute opacité. Se cachant derrière des négociations avec la Commission européenne, sur lesquelles le gouvernement se refuse à donner la moindre indication, il joue cartes sous table.

D’abord, il y a eu le projet Hercule, puis Hercule plus. Constatant l’hostilité grandissante, le gouvernement a changé de nom et parle désormais du « grand EDF ». « Quel que soit le nom, il s’agit toujours du même projet », a dénoncé l’intersyndicale (CGT, CFDT, FO, CFTC, CFE-CGC ) d’EDF vent debout depuis des mois face à ces plans de réorganisation. De fait, il s’agit toujours d’éclater façon puzzle l’organisation intégrée d’EDF en un EDF bleu (censé regrouper les activités nucléaires), un EDF bleu Azur (reprenant les activités hydroélectriques) et un EDF vert (reprenant Enedis qui détient le monopole de la distribution, les énergies renouvelables, les services, les activités de commercialisation) – appelé à être privatisé.

Pourquoi une telle séparation industrielle qui porte en elle le risque de désoptimiser gravement l’ensemble du réseau électrique, de casser toutes les logiques industrielles et de surenchérir les coûts de l’électricité ? En dehors de quelques arguments de banquiers d’affaires qui sont désormais la marque de fabrique de l’Agence des participations (APE) de l’État, le gouvernement est incapable d’articuler la moindre explication cohérente, de tracer un début de stratégie qui justifierait le grand chamboule-tout qu’il ambitionne de mener dans le secteur énergétique. 

Manifestation en défense d’EDF le 22 juin à Paris. © Jacopo Landi / Hans Lucas via AFP

Le gouvernement va-t-il quand même aller jusqu’au bout de ce projet ? La question hantait les manifestations de la fédération CGT énergie Mines qui avait appelé mardi 22 juin à une nouvelle journée en défense du groupe, du service public et contre le projet Hercule. Tous les syndicats d’EDF redoutent un coup fourré de dernière minute : selon des rumeurs récurrentes, un projet de loi portant sur la réorganisation d’EDF pourrait être présenté dès juillet en conseil des ministres, et discuté – une formalité – en octobre à l’Assemblée nationale.

Chargé de déminer le dossier depuis plusieurs mois, le ministre des finances entretient lui-même le flou. Alors que les discussions avec la Commission européenne sur le sort réservé à EDF dans le cadre d’une réforme sont toujours en suspens – Bruxelles exigeant son quasi-démantèlement en contrepartie d’une hausse du tarif de l’électricité nucléaire –, Bruno Le Maire a indiqué aux syndicats lors de réunions bilatérales qu’il avait transmis trois scénarios à l’Élysée. Soit l’abandon de la réforme parce que les contreparties exigées par la Commission sont jugées trop élevées, soit le lancement de la réforme en dépit des demandes européennes, soit un projet de loi tout de suite entérinant la renationalisation complète d’EDF et le passage de la branche hydraulique (barrages) en quasi-régie. Ces mesures-là sont censées faire consensus chez EDF, toutes les questions difficiles (augmentation des tarifs, séparation des différentes activités, privatisation de la branche distribution Enedis…) seraient renvoyées à plus tard.

Sortir EDF de la Bourse impliquerait le démantèlement du groupe

Emmanuel Macron

« Ce sera Emmanuel Macron qui tranchera », ont expliqué plusieurs responsables aux syndicats d’EDF. Selon quelques critères ? À la lumière de quels travaux ou études ? Mystère.

Au-delà de la convention citoyenne qui a fait des recommandations, superbement ignorées par le gouvernement, toutes les instances qui auraient pu être associées à la très complexe question de l’évolution du système électrique français, et donc de l’avenir d’EDF, ont été écartées de la réflexion.

Le nouveau Commissariat au plan, qui aurait pu, voire aurait dû, être associé de près à ces travaux, ne l’a été que de façon marginale et furtive. François Bayrou , le haut commissaire, s’est prudemment tenu à distance du dossier. Sa seule intervention a été pour prendre la défense du nucléaire, et de prôner la construction de nouveaux réacteurs, seul moyen, selon sa note publiée en mars, de promouvoir une énergie décarbonée et de soutenir le système. Pur hasard : cette recommandation est parfaitement en ligne avec les options gouvernementales.

De même, l’exécutif a décidé d’arbitrer le dossier EDF sans attendre les conclusions des travaux essentiels menés par RTE, le gestionnaire des réseaux de transports électriques en France. La publication récente de ses premières études donne un premier aperçu des défis auxquels va être confronté le système électrique, appelé à être de plus en plus sollicité en raison de la montée des usages de l’électricité face à l’effacement des énergies fossiles, courant le risque de perturbations fortes en raison de l’intermittence des énergies renouvelables, et aussi des changements climatiques. Tout cela requiert de repenser l’ensemble de l’architecture et de l’organisation du système électrique, de définir la place et le rôle d’EDF dans cet ensemble.

Mais Emmanuel Macron a décidé de se dispenser d’attendre les conclusions de tels travaux. De toute façon, comme pour la crise du Covid, comme pour les autres sujets, il a réponse à tout. Il sait déjà et depuis longtemps ce qu’il convient de faire pour EDF. Dès 2016, alors qu’il était ministre de l’économie, il l’a expliqué longuement devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale : « La solution d’une sortie d’EDF de la Bourse n’est pas privilégiée aujourd’hui. Je suis prêt à en examiner le principe, mais j’appelle votre attention sur le fait qu’elle n’aurait de sens que pour la partie “nucléaire France”, et pas pour le reste d’EDF : elle impliquerait donc un démantèlement du groupe. » 

Détruire tout le programme du CNR

Denis Kessler

Depuis, en dépit de nombreux bouleversements intervenus dans le secteur de l’énergie, Emmanuel Macron n’a pas varié sur le sujet. Parce que sa position est d’abord idéologique. Tout en usurpant l’appellation des « jours heureux », son projet se résume à celui établi par Denis Kessler en 2007 : « Détruire tout le programme du CNR [Conseil national de la Résistance – ndlr]. » Après avoir mis en pièces la SNCF, mis à genoux la Sécurité sociale, commencer à mettre à bas les retraites et l’assurance-chômage, en finir avec EDF serait le point d’orgue de son quinquennat. Il serait l’homme politique qui a osé « faire les réformes », la contre-révolution du capital que tous les autres n’ont pas osé mener à bien à ce point.

Ce démantèlement serait enfin le moyen de permettre au privé de mettre la main sur le nucléaire sans avoir à en assumer le coût ni les risques. La faillite d’Areva, l’écroulement de la filière nucléaire, le poids insupportable pour EDF n’ont donné aucun coup d’arrêt à cette vision. Même la donne économique et financière est ignorée : alors que les coûts des renouvelables ne cessent de baisser, le choix d’une énergie nucléaire de plus en plus chère et longue à amortir va devenir difficile à justifier. Mais Emmanuel Macron a décidé de balayer tous ces arguments. Parce qu’en matière d’énergie, il n’y en a qu’une seule qui compte vraiment à ses yeux : le nucléaire, l’énergie jupitérienne par définition.

Dans cette fuite en avant dans le nucléaire pour justifier le saccage d’EDF, une question cependant risque de ne pas pouvoir être éludée longtemps. Avec quel réacteur, le président, lui qui a réponse à tout, compte-t-il poursuivre cette aventure nucléaire ? Le fiasco de l’EPR , qui enchaîne retards, surcoûts, accidents depuis des années, rend impossible d’envisager de continuer avec lui.

Sans le dire publiquement, la filière nucléaire française comptait beaucoup sur la coopération avec les Chinois pour développer une nouvelle technologie. Et cela devait commencer par les sites britanniques d’Hinkley Point et de Bradwell. Ce qui s’est passé la semaine dernière à Taishan risque de compromettre cette ambition : les autorités chinoises ont très mal pris les révélations américaines, après le signalement d’incident de Framatome aux autorités américaines, sur les fuites radioactives du premier EPR chinois. La coopération, vieille de plus de cinquante ans, entre EDF et la Chine a du plomb dans l’aile, alors que les tensions géopolitiques entre Pékin et l’Occident s’accentuent.

Mais rien ne va arrêter Emmanuel Macron, pensent certains observateurs. Pour montrer qu’il reste le maître des horloges, pour prouver qu’il continue à réformer quoi qu’il en coûte, ceux-ci parient qu’il va engager un projet de loi sur EDF à l’été. Selon son bon plaisir. Pour prouver qu’il reste le grand réformateur, adepte de la destruction créatrice.

En tant que secrétaire général adjoint de l’Elysée, puis ministre de l’économie et désormais président de la République, cela fait près de douze ans désormais qu’Emmanuel Macron préside au destin de dossiers industriels. D’Alstom à Technip, des autoroutes aux aéroports, il a su démontrer sa capacité de destruction, jamais de création. Il a tout à craindre qu’il en soit de même pour EDF. 

Martine Orange


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