Les médecins du travail sont désemparés face au stress croissant des salariés

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Le ministre du travail Xavier Bertrand a présenté, vendredi 27 juin, ces idées pour la réforme de la médecine du travail. Les docteurs se sentent impuissants face à l'émergence de nouvelles souffrances au travail. Ils voient proliférer stress, surmenage, suicides, harcèlements, et n'arrivent pas à y répondre. Lire aussi "la grande réforme de la médecine du travail attendra".

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C'est dans la discrétion de leur cabinet qu'employés et cadres mettent, parfois, des mots sur leur souffrance. Depuis une dizaine d’années, les médecins du travail constatent les ravages intimes causés par l’intensification croissante du travail et la pression des managers.

 

 

L’opinion semble découvrir l’ampleur du désastre avec la médiatisation de suicides chez Renault, Peugeot ou Areva, dans la banque (Barclays, HSBC, BNP Paribas, Société générale) et, il y a quelques jours encore, chez France Telecom. Les médecins du travail, eux, savent depuis longtemps. Bien avant que les partenaires sociaux et l’Etat, sous la pressante injonction de l’Union européenne, ne s’intéressent aux «risques psychosociaux», mot-valise à la mode qui englobe stress, suicides, violences, harcèlement et souffrance au travail.

 

 

Ils savaient, mais tous n'ont pas agi. Ceux qui n’ont pas encore rendu les armes se sont démenés comme des fous. Les autres, la majorité, ont observé le désastre sans savoir trop quoi faire. Activisme des uns, résignation des autres. Un classique dans la profession, maintes fois accusée de ne pas avoir su prévenir le scandale de l'exposition cancérigène à l'amiante.

 

 

La médecine du travail ne manque pas de moyens. Créée en 1946, elle est riche et forte de 6500 médecins. Des Bac+10, comme les autres docteurs, et pas forcément les moins bien classés au concours de médecine. Mais la profession est en crise. D’après le code du travail, son rôle, «exclusivement préventif», «consiste à éviter toute altération de la santé des travailleurs du fait de leur travail». Il conseille l'employeur. Son indépendance vis-à-vis des patrons est un leurre.

Chez IBM, on exfiltre les médecins du travail trop regardants

 

«Nous sommes médecins mais ne pouvons pas nous occuper de la santé des gens», résume Annie Deveaux, médecin du travail à Thizy, dans le Rhône. Ce sont en effet les employeurs qui financent la médecine du travail. «Les médecins du travail ont les bras liés derrière le dos», résume Bernard Salengro, médecin du travail à Nice et responsable national de la CGC, le syndicat des cadres.

 

 

Ceux qui osent mettre en cause l’organisation du travail doivent se préparer à la bagarre. «Il faut du courage», affirme Nicolas Sandret, responsable de la consultation "pathologies professionnelles" à l’hôpital de Créteil. Dans son Journal [lire sous l’onglet Prolonger], le docteur Dorothée Ramaut rapporte les propos d'un directeur: «Un médecin du travail, c’est comme tout, quand on n’en est pas content, on en change.»

 

 

Souvent impuissants, toujours sous influence, ils souffrent en plus d’une image déplorable dans l’opinion. Pour elle, ils sont juste bons à signer des certificats d’aptitude à la chaîne.

 

 

Dans le cas d’une souffrance liée au travail, leur désarroi est plus immense encore. Quand un salarié a mal au dos à cause de charges lourdes, quand il est exposé à des substances dangereuses, le médecin peut, sans trop de difficulté, le déclarer inapte, pour une durée temporaire ou définitive. Face à un salarié à bout de nerfs, il bute contre l’organisation même de l’entreprise.

 

 

Qu’il se permette de signaler des symptômes communs chez plusieurs employés et il passera pour un enquiquineur ou un gauchiste incurable. Chez IBM, un médecin du travail niçois qui avait mis au jour une hausse du niveau de stress professionnel entre 2003 et 2006 due au management par objectifs a été débarqué par la direction, officiellement pour son «manque de communication». Tous les médecins du travail d’IBM s’accordaient pourtant sur les racines du mal : une charge de travail excessive, un système de notation impitoyable, des efforts peu reconnus.

La «clinique médicale» à la place du Prozac

 

Certains médecins n'acceptent pas cette impuissance. Ils constituent une frange minoritaire, mais active, inspirée par les écrits des psychiatres Christophe Dejours et Yves Clot [voir sous l’onglet «Prolonger»]. Depuis la fin des années 90, une quinzaine de consultations spécialisées dans la souffrance professionnelle, financées par des hôpitaux, la Fnath ou des mutuelles, ont vu le jour.

 

 

Annie Deveaux, médecin du travail dans le Rhône, y consacre ses journées libres et parfois ses soirées. Nicolas Sandret, médecin inspecteur du travail (l’alter ego de l’inspecteur du travail pour les avis médicaux), consulte une demi-journée par semaine. Son carnet de rendez-vous est plein jusqu’en décembre.

 

 

Dans ces initiatives, l’institution médecine du travail n’est pas partie prenante. «Ça relève du militantisme», confie Annie Deveaux. Militantisme médical : «C’est ça ou le Prozac», dit-elle. Soit la «clinique médicale», avec ses protocoles, ses entretiens en tête-à-tête, loin de l’entreprise. Soit les antidépresseurs pour tous. Eux choisissent la première solution.

 

 

Selon ses médecins passionnés, une réforme du travail digne de ce nom ferait d’eux un chef d’orchestre de la santé, autorisé à convoquer ergonomes, spécialistes des nuisances sonores, des émanations toxiques ou de la souffrance au travail si besoin en était. Pour Bernard Salengro, de la CGC, pas de doute : le médecin du travail, s'il avait plus d'autorité, serait le mieux à même de prendre en charge la souffrance au travail. Car il est astreint au secret médical. Une garantie de confidentialité inestimable.

 

Le gouvernement commande un rapport à un gourou médiatique du stress

 

Et qui sait? La réforme rêvée pourrait même leur permettre de questionner le management. De faire en sorte que «le pollueur» (l’employeur), «paie» quand il est responsable. Mais comme l’amiante pendant de longues années, comme les douleurs articulaires aujourd’hui, la souffrance au travail ne figure pas dans les tableaux de maladies professionnelles reconnues par les caisses d’assurance maladie.

 

 

Quant à la réforme annoncée ce vendredi par le ministre du travail, elle ressemble plus à une série de retouches (utiles) qu’à une lame de fond. Serait-il déjà trop tard? La corporation, dont la pyramide des âges est désespérante, semble déjà débordée par une myriade de cabinets experts en stress qui monnaient fort cher leurs conseils aux entreprises.

 

 

Le marché du stress est en plein essor. Car les employeurs s’affolent. Un cas de suicide médiatisé fait très mal à l’image. Et les risques pénaux sont réels depuis que la santé mentale et le harcèlement moral sont entrés dans le code du travail, en 2002. Dans deux arrêts, en 2006 et 2007, la Cour de cassation a affirmé que l’employeur pouvait être tenu responsable en cas de suicide d’un salarié. Même à son domicile.

 

 

La liste des experts proclamés ès «stress» ne cesse de s’allonger. L’un d’entre eux, le médiatique Patrick Légeron, médecin psychiatre et patron du cabinet de consultants Stimulus, a même été choisi par le gouvernement pour rédiger un rapport sur «la détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux» remis au ministre du travail, Xavier Bertrand, en mars.

 

 

Patrick Légeron est une vedette auprès des entreprises du Cac 40. De PSA à Michelin, elles raffolent de ses «audits de stress». Pour de nombreux sociologues psychiatres ou médecins du travail, le choix de Légeron n’est pas anodin. «Ce rapport est fait pour désamorcer le débat public», affirme ainsi Vincent de Gaulégac, sociologue à Paris VII qui met en cause la proposition du psychiatre de mesurer le «stress».

Sus au «psychopapouille»!

 

«La création d'indicateurs n'améliorera rien du tout, prédit-il. On ne fait qu'évacuer le problème.» [L'interview de V. de Gauléjac est à lire dans le Club, par ici.] «Cet homme est médecin, il fait un commerce de sa qualité de médecin, je trouve cela scandaleux», s’insurge Annie Deveaux. Interrogé par Mediapart, Patrick Légeron ne nie pas le conflit d’intérêt. S'il a été choisi, dit-il, c'est pour ses interventions dans les plus grandes entreprises et ses «best-sellers» sur le stress...

 

 

 

 

Bénédicte Haubold a créé Artélie Conseil il y a un an et demi. Cette diplômée de HEC, ancienne chargée d’audit chez Pechiney et Vivendi, s’est établie à son compte il y a un an et demi après un DESS de psychologie. Elle emploie 6 salariés, tous issus du monde de l’entreprise, et affiche 900.000 euros de chiffre d’affaires.

 

 

Avec les médecins du travail, elle n’est pas tendre. «Ils n'ont pas de leviers d'action, pas accès à la direction générale. Le travail est pour eux un concept. Ils n'ont que les plaintes des salariés», dit-elle. Elle, affirme apporter de la «valeur ajoutée» au client. «La vision ‘psychopapouille' (sic) du travail n'intéresse pas les DRH ou les patrons qui font appel à nous. Ils ont un regard très business Les résultats doivent être rapides.

 

 

Les missions d'Artélie sont donc courtes. Fée Clochette des couacs organisationnels, Bénédicte Haubold prétend à peu près tout résoudre, «un projet stratégique qui risque de ne pas arriver à échéance parce que les équipes ne s’entendent pas, un PDG du Cac 40 qui reçoit un SMS d’un salarié menaçant de se suicider...».

 

 

A son tableau de chasse, elle a accroché Sodexo, Euronext ou la Fondation Aga Khan. Mais aussi une des plus grandes associations parisiennes de médecine du travail, l’ACMS, à laquelle elle monnaie ses services pour des missions de conseil sur la souffrance au travail. Une diplômée d’un DESS de psychologie qui conseille des médecins ... voilà déjà qui en dit long sur le coma dépassé de la médecine du travail.

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Depuis que Mediapart est né, nous avons cherché à attirer le projecteur sur la souffrance au travail. Via l'édition Travail en question, régulièrement alimentée par nos plus éminents blogueurs. Dont Marlène Benquet, doctorante à l'EHESS, qui nous a parlé des caissières de Carrefour Grand Littoral et a tendu le micro à Anna Sam, auteur d'un livre sur sa vie quotidienne derrière une caisse de Leclerc.

 

Alors que s'ouvre une conférence entre partenaires sociaux sur la souffrance au travail et la réforme de la médecine du travail, il nous a paru intéressant de raconter l'échec de la médecine au travail dans ce domaine. Terrible échec, alors que le médecin du travail est certainement le mieux placé pour entendre, dans le secret absolu de son cabinet, les souffrances secrètes des salariés.