« Le recul démographique du monde agricole n’est pas une fatalité »

Moins 100 000 fermes en dix ans : c’est le résultat du recensement rendu public le mois dernier par le ministère de l’agriculture. Face à l’hémorragie, le retour à un pilotage par l’État et à des politiques publiques volontaristes est nécessaire, selon la sociologue Véronique Lucas.

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L’agriculture française se vide, et ce n’est pas nouveau. Depuis le début du XXsiècle, encore plus depuis la Seconde Guerre mondiale, paysannes et paysans ont quitté en masse le secteur. Mais le dernier recensement effectué par les services du ministère de l’agriculture est alarmant : ces dix dernières années, ce sont 100 000 exploitations agricoles qui ont cessé leur activité, tandis que de nombreuses fermes, lourdement endettées, ont du mal à se maintenir à flot.

© Infographie Mediapart

Face à ce gigantesque plan social qui ne dit pas son nom, nulle politique n’a émergé sous le quinquennat Macron. Il y aurait pourtant des mesures importantes à prendre pour favoriser l’installation de personnes non issues du monde agricole, et en particulier les femmes, estime la sociologue Véronique Lucas.

Cette chercheuse en sociologie rurale à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) de Rennes travaille, entre autres, sur les conditions de la transition agroécologique chez les agriculteurs et agricultrices, et plus généralement sur les évolutions du monde agricole. Elle revient, pour Mediapart, sur les résultats de ce recensement.

Le ministère de l’agriculture a présenté le 10 décembre dernier les premiers résultats du recensement agricole 2020. Un tableau riche d’enseignements sur le secteur agricole. Premier de ces enseignements : la chute du nombre d’exploitations en métropole. Il est passé de 490 000 en 2010 à 389 000 en 2020 ; autrement dit 100 000 fermes ont disparu…

Véronique Lucas : C’est en effet une diminution très forte : moins 21 % d’exploitations. Le ministère l’a présentée comme une diminution moindre que celle de la décennie précédente. Il est vrai que la baisse avait alors été de 26 %. Mais le nombre de fermes était plus important. Cette tendance touche une grande part des pays développés, ce qui montre que l’on s’approche peut-être d’un seuil incompressible.

Il n’y a pourtant pas matière à relativiser, car c’est une mauvaise nouvelle à double titre. Tout d’abord parce que les agriculteurs et agricultrices constituent la catégorie socioprofessionnelle qui connaît le temps de travail le plus élevé : plus de 50 heures par semaine, soit davantage que la catégorie des commerçants et artisans. Cette surcharge de travail risque de s’aggraver.

D’autre part, le défi de l’agriculture aujourd’hui, c’est de réaliser la transition agroécologique [c’est-à-dire produire suivant des méthodes non polluantes et plus respectueuses de l’environnement – ndlr]. Or, pour cela, il faut de la main-d’œuvre..., à l’inverse de la tendance actuelle.

Labourage dans les Hauts-de-France. © Photo Yann Avril / Biosphoto via AFP

Cette tendance ne semble jamais prendre fin. Elle a commencé au début du XXsiècle, s’est accentuée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale… N’y a-t-il aucun moyen de la stopper ?

Cette diminution de la population agricole est effectivement plus marquée depuis les années 1960. À vrai dire, à l’époque, il y avait une volonté politique de faire reculer le nombre de fermes et d’actifs, et d’augmenter la productivité dans le secteur, car il fallait dégager de la main-d’œuvre pour le secteur industriel. Cela faisait consensus, de la droite à la gauche, d’autant plus qu’il y avait de l’emploi ailleurs. Tout cela a été porté par les lois agricoles de 1960 et 1962.

Petit à petit, toutefois, on s’aperçoit que le nombre d’installations décroît. Le discours commence à changer. Dans les années 1970 est mise en place la « dotation jeune agriculteur » [une subvention pour le démarrage d’une activité agricole, accordée jusqu’à l’âge de 40 ans – ndlr]. Cependant, la baisse tendancielle se poursuit. Elle n’est rendue acceptable que par le fait qu’agriculteurs et agricultrices maintiennent leurs revenus grâce à l’agrandissement.

Véronique Lucas. © DR

Aujourd’hui, c’est différent, même si l’agrandissement des exploitations reste toujours favorisé par des dispositifs publics et fiscaux, tandis que les autres voies de développement sont moins soutenues : la baisse continue des fermes et des actifs est devenue préjudiciable à une partie des agriculteurs eux-mêmes, confrontés aux surcharges de travail.

Or l’agrandissement des exploitations n’est pas bénéfique sur le plan économique. Lorsque la taille des exploitations s’accroît, il n’y a pas augmentation concomitante en termes d’emploi et de valeur ajoutée : le travail est remplacé par des intrants et des machines dont le coût est important. Ces agrandissements génèrent en réalité une moindre performance économique, comme le montre notamment une étude récente sur l’élevage bovin de ces 30 dernières années.

Le ministre soutient toutefois qu’avec une moyenne de 69 hectares par exploitation, la taille des fermes françaises reste modeste. « On est très loin d’une industrialisation galopante de l’agriculture française, comme certains voudraient le faire croire dans cette période électoraliste », a-t-il dit lors de la conférence de presse présentant les résultats du recensement. Qu’en est-il en réalité ?

Ce chiffre est une moyenne qui ne dit pas grand-chose. Il recouvre des réalités très diverses, entre les petites surfaces de la viticulture et les grandes cultures dont les exploitations dépassent souvent la centaine d’hectares.

Il y a de toute façon agrandissement des exploitations – + 14 hectares par rapport à 2010 - sans augmentation concomitante de la main-d’œuvre. On va vers une agriculture moins employeuse à l’hectare. Avec, là aussi, des nuances entre des secteurs fortement employeurs comme le maraîchage, et d’autres qui le sont beaucoup moins.

© Infographie Mediapart

Déjà en 1967, à travers son livre La Fin des paysans, Henri Mendras faisait le diagnostic de la transformation du monde agricole au profit des grandes exploitations. En quoi l’évolution actuelle est-elle différente de celle que la France a connue dans les années 1960 ?

Ce qui est marquant aujourd’hui, c’est une diminution importante des exploitations en élevage. Or il faut savoir qu’en France, c’est un secteur fortement employeur de main-d’œuvre et à haute valeur ajoutée dans des régions où il n’y a pas forcément d’alternative à l’élevage, comme le Massif central, qui est particulièrement touché. En Auvergne-Rhône-Alpes, plus de la moitié des exploitations laitières a disparu en 20 ans, et cette région est celle qui a le plus perdu en volume de travail agricole : − 15 % en équivalent temps plein.

Dans une autre région marquée par ce recul, la Normandie, on observe paradoxalement une stabilité du cheptel, en raison d’un plus grand nombre de vaches dans les élevages restants. Si la diminution des productions animales est souhaitable d’un point de vue écologique, le mouvement actuel ne va donc pas dans ce sens : il ne répond pas à la nécessité de diminuer et de mieux répartir géographiquement l’élevage, pour redéployer davantage les prairies.

Ainsi, au niveau national, le cheptel ne recule que de 7 % entre 2010 et 2020, quand 31 % des exploitations spécialisées en élevage ont cessé leur activité. Cela veut dire qu’il y a eu concentration des élevages restants. Alors que c’est d’une désintensification que nous aurions besoin.

Comment faire revenir des gens dans le milieu agricole ?

Nous sommes face à une vague de départs massifs à la retraite. Il faut donc augmenter le nombre d’installations, en aidant davantage les personnes non issues du milieu agricole, qui représentent désormais une part non négligeable des nouveaux arrivants. Malheureusement, on n’en prend peu le chemin ; le secteur agricole reste organisé autour du modèle de la transmission à l’intérieur du cadre familial.

Il est difficile d’estimer le nombre d’installations dont nous aurions besoin. Dans un rapport publié en septembre dernier pour une transformation vers une économie bas carbone, The Shift Project a calculé, sur la base d’un scénario de transition agroécologique et de relocalisation, qu’il fallait créer 540 000 emplois en agriculture, en plus du renouvellement à assurer. À noter qu’actuellement, nous sommes à 13 000 entrées dans le métier par an, pour 20 000 sorties… 

À cet égard, il est intéressant de noter que deux régions suivent des tendances inverses à celles visibles au niveau national. La Corse a vu le nombre de ses exploitations augmenter de 4,7 % et celui de ses agriculteurs et agricultrices augmenter de 4,2 % cette dernière décennie. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, si le nombre de structures baisse, le volume de travail pris dans son ensemble reste stable.

Celles et ceux qui veulent s’installer et n’ont pas la capacité de reprendre ces fermes de grande dimension.

Qu’ont ces deux régions de particulier ? L’agriculture biologique, les produits labellisés et les circuits courts y tiennent une part importante. En PACA, c’est 21 % des exploitations agricoles qui sont en bio, et le taux monte à un tiers des surfaces dans certains départements. En Corse, 80 % des fermes vendent en circuit court…

On retrouve là des tendances démographiques et économiques observées dans différentes régions du sud de l’Europe, de la Grèce, d’Italie du Sud, du Portugal. Où à la suite des crises de 2008-2009, il y a eu une prise de conscience que l’agriculture pouvait constituer un levier de relance économique. Ces régions se caractérisent aussi par l’importance des fermes de petite taille.

Car le principal frein à l’installation agricole aujourd’hui en France, c’est l’inadéquation entre la taille des exploitations disponibles et les possibilités de celles et ceux qui veulent s’installer et n’ont pas la capacité de reprendre ces fermes de grande dimension. Le recul démographique du monde agricole n’est pas une fatalité.

Lors de sa présentation, Julien Denormandie a indiqué que ce recensement était « important pour adapter les politiques publiques ». Selon lui, quatre axes fixés par le ministère répondent à ces nouvelles données : la hausse des aides à l’installation, la mise sur pied d’une « assurance récolte » pour répondre au défi climatique, la réforme des petites retraites agricoles, la loi pour le statut des conjointes ou collaboratrices des chefs d’exploitation. Ces mesures vous paraissent-elles suffisantes au regard de l’enjeu du renouvellement de la population agricole ?

Cela me paraît insuffisant. La priorité est de mettre sur le chantier une loi ambitieuse sur le foncier agricole. Le texte récemment voté sur la Safer [organisme qui agit pour le compte de l’État pour réguler l’attribution des terres agricoles – ndlr] n’aborde qu’une petite partie du problème : il permet l’intervention de la Safer sur du foncier issu de parts sociales d’une société - cas de figure qui lui échappait jusqu’à présent. En réalité, il faut refondre entièrement le dispositif de contrôle des opérations foncières en agriculture, comme l’avait proposé, il y a trois ans, une mission d’information parlementaire.

Dans les années 1960, quand on a voulu réduire le nombre d’exploitations, il y a eu une politique sociale et foncière pour encourager cela. De la même façon, il me semble qu’aujourd’hui il faut se fixer un objectif de démembrement du foncier agricole. Avec la puissance publique, avec les collectivités territoriales, il faut engager une politique de rachat des grandes exploitations pour les revendre sous la forme de petites fermes. C’est de cette façon que l’on pourra résoudre l’inadéquation actuelle.

Que nous indique le recensement sur la place des femmes dans le monde agricole aujourd’hui ?

Elle stagne. Elles sont à peine plus d’un quart parmi les actifs familiaux. Or, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’agriculture était plus proche de la parité de genre. Sans action volontariste dans ce domaine, on entérine la masculinisation de la profession.

Des réseaux de femmes de plusieurs organisations agricoles portent des propositions. Par exemple, la dotation jeune agriculteur, attribuée seulement jusqu’à l’âge de 40 ans, constitue une inégalité de genre. Non seulement on s’installe dans le métier plus tard qu’auparavant – souvent après une première expérience professionnelle –, mais de plus, la maternité fait que les femmes ont tendance à tarder davantage que les hommes. Il faut donc reculer cette limite d’âge pour les agricultrices avec enfants.

Sur une ferme maraîchère, en Ille-et-Vilaine. © Photo Amélie Poinssot / Mediapart

L’autre point, c’est l’accès au foncier agricole. La Safer et les agriculteurs sur le départ sont un monde d’hommes. Au moment de la transmission, ils ont tendance à privilégier les candidatures masculines. Une discrimination positive en faveur des candidatures féminines permettrait de rééquilibrer les choses.

Pour les partis politiques et les personnes candidates, l’agriculture n’est pas une priorité.

En définitive, pour répondre à tous ces enjeux, n’est-ce pas une forme de planification dont nous avons besoin pour le secteur agricole ?

Pour répondre aux défis de la transition agroécologique et du renouvellement des générations, il faut en effet de la prospective, un pilotage par l’État, des politiques publiques volontaristes avec des investissements réorientés en ce sens. C’est une transformation aussi majeure que celle imposée par la modernisation agricole après la guerre, portée alors par quantité de politiques publiques et un commissariat général au plan.

Ce qui se passe aujourd’hui, c’est plutôt un désinvestissement de l’État de l’agriculture. Ce recensement en est d’ailleurs un symptôme : il repose sur un appareillage statistique très imparfait car il a été peu remodelé depuis sa conception par Edgard Pisani [ministre de l’agriculture de 1961 à 1966 – ndlr], qui l’avait mis en place précisément pour réformer le monde agricole. Il n’est pas adapté à la période actuelle et l’on dispose de beaucoup moins de ressources qu’avant pour mener à bien les recensements.

La candidate des Républicains à la présidentielle, Valérie Pécresse, a commencé sa campagne en ciblant l’électorat agricole… Dans un meeting dans le Doubs, le 13 janvier, elle dénonce « l’agribashing » et dit vouloir rétablir « l’agri-fierté ». En ce début de campagne électorale, voyez-vous des propositions à la hauteur des enjeux que vous pointez ?

L’agriculture reste encore une affaire de spécialistes. Pour les partis politiques et les personnes candidates, l’agriculture n’est pas une priorité. De fait, c’est un électorat qui a fortement diminué, dont les partis n’ont pas une connaissance fine. L’agriculture est surtout vue à travers un prisme urbain, c’est-à-dire le prisme des consommateurs, sans qu’un processus de transformation du secteur ne soit précisé.

Quant à l’invocation de « l’agribashing », cela évite de s’attarder sur les défis cruciaux qui se posent pour le secteur, comme les effets du changement climatique ou les surcharges de travail. On est sur quelque chose de très simplificateur et de désolant pour les personnes du milieu agricole. Finalement, les propositions actuelles ne sont pas de nature à motiver le vote de cet électorat, pourtant jusque-là marqué par une participation élevée. Il pourrait décrocher, ce qui aggraverait le risque démocratique qui se profile cette année.

Amélie Poinssot

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