Repensant son avenir, l'AFP recrute Frédéric Filloux

Le PDG de l'Agence France-Presse, Pierre Louette, a annoncé qu'il recrutait «pour six mois dans un premier temps» l'ancien directeur de la rédaction de Libération et de 20 minutes, Frédéric Filloux, qui doit participer à la réflexion sur le développement de l'agence, fortement concurrencée sur le marché de l'information en continu par ses propres clients sur le Web, et que la presse écrite, exsangue et se réorientant vers des traitements plus magazine, rechigne de plus en plus à payer.

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Le PDG de l'Agence France-Presse (AFP), Pierre Louette, vient de recruter à Frédéric Filloux, actuellement affecté au développement international du groupe de presse norvégien Schibsted, qui édite notamment l'édition française de 20 minutes, pour réflechir à l'avenir de l'agence. Il devra, précise la note interne de l'AFP envoyée au personnel, «participer à la définition de nos axes de développement pour les années à venir», une «mission de six mois dans un premier temps, en tant que conseil indépendant free lance». Contacté, Frédéric Filloux confirme qu'il ne s'agit pour l'heure que d'une mission et qu'il reste «employé à mi-temps» par Schibsted. Au nom de la direction de l'agence, le responsable de la stratégie, Eric Scherer, précise lui aussi que l'entreprise a recours à d'autres consultants, qui travaillent eux-aussi à la façon de réorienter l'activité de l'AFP. Mais tous les éléments sont là, qui font bruisser les couloirs de la place de la Bourse, à Paris.

D'abord parce que ces six mois correspondent précisément au temps restant avant le départ du n° 2 de l'agence, Jean-Pierre Vignolle, qui doit en principe partir en retraite au plus tard à la fin de l'année. Ensuite, parce qu'au cours de sa mission, précise la note de Pierre Louette, «il conduira des entretiens avec les personnels de l'agence», manière de se faire connaître et accepter par une rédaction aussi à cheval sur la promotion interne qu'elle est rétive aux greffons extérieurs.

La méthode rappelle aussi la façon dont l'actuel PDG arriva à l'agence, après un passage à Matignon auprès d'Edouard Balladur, puis dans le privé (Havas, LVMH...), recruté par le patron d'alors, Bertrand Eveno (2000-2005); ou comment Claude Moisy (1990-1993) fit venir Lionel Fleury comme directeur général adjoint pour en faire son successeur à la tête de l'AFP (1993-1996).

Le profil professionnel de Frédéric Filloux, 50 ans, surtout, répond assez bien aux intentions exprimées par Pierre Louette dans un rapport de 29 pages remis le 31 mars à Christine Albanel et Eric Woerth, intitulé «Faire de l’AFP un des leaders mondiaux de l’information à l’ère numérique». L'AFP, peut-on y lire, est confrontée à «une mutation du modèle d'affaires affectant toutes les agences de presse sur un marché désormais mondialisé, où nos propres clients deviennent de nouveaux concurrents, où chacun cherche à développer son chiffre d'affaires en développant son modèle, fût-ce en empiétant sur le territoire traditionnel de l'autre».

Comprendre: l'AFP n'est plus, comme au temps de sa gloire, l'une des trois grandes agences de presse informant l'ensemble du monde. Elle, Reuters et Associated Press doivent affronter de nouveaux venus spécialisés et bien plus efficaces sur leur secteur de prédilection (Bloomberg pour l'économie et la finance), des sites Web devenus des références de l'information en continu (CNN.com, BBC...), et des agrégateurs de contenus (Google actualité, 1st Headlines...) qui rendent presque inutile l'abonnement au fil de dépêches (voir ici ce que l'on peut obtenir uniquement avec quelques sites sélectionnés sur le Net).

Pierre Louette avance, dans son rapport rendu au gouvernement, une piste consistant à réaliser des «économies d'échelle» et des «partages de coûts» en passant par une politique d'alliances, sur le continent européen, avec d'autres agences nationales, comme Ansa en Italie ou EFE en Espagne, ce qui permettrait à l'agence française de maintenir son rang dans ce nouvel environnement. Mais la mise en œuvre d'une telle stratégie de survie se heurterait à des relations notoirement mauvaises avec l'agence allemande DPA, incontournable mais agacée par la concurrence directe que l'AFP, avec ses filiales allemandes, lui oppose outre-Rhin. Au milieu des années 1980, le principe de coopération européenne sur la photographie d'actualité fut ainsi battue en brèche par la création de sept agences nationales réunies autour de la DPA, de l'European Photo Agency (EPA), qui concurrence frontalement le service de l'AFP.

Toutefois, le temps presse pour les agences «télégraphiques» nationales, qui risquent de sombrer avec leurs clients de la presse écrite traditionnelle. En France, les journaux régionaux commencent à se faire tirer l'oreille pour payer les abonnements au prix demandé: Paris Normandie a entamé une résiliation des services de l’agence, La Provence ou Le Télégramme de Brest ont menacé de suivre cette voie, et le groupe Ebra (Crédit mutuel) qui dirige les journaux régionaux de l'Est a obtenu une ristourne après avoir exigé une baisse de moitié des tarifs et s'être fait couper, un temps, le fil. Et pour lire l'AFP sur Yahoo! Actualité, il faut désormais suivre la version québécoise, le portail français se contentant de Reuters et AP. Pour autant, la direction de l'agence tient un discours confiant: «s'il y a quelqu'un qui pourra s'en sortir, dans la crise actuelle, c'est bien l'AFP», assure Eric Scherer.

Possible entrée de la Caisse des dépôts au capital

C'est là que Frédéric Filloux – ancien responsable du site Web de Libération, directeur de la rédaction du quotidien, créateur de la formule française de 20 minutes, vulgarisateur habile de nouveaux discours sur le fonctionnement des médias (dans sa Monday Note hebdomadaire, sur le site économique E24 ou sur Slate.fr) – intéresse Pierre Louette: «Son regard extérieur de client de l'agence nous sera très utile, comme son habitude de la relation avec le lecteur final et sa capacité à apprécier le potentiel commercial de nouveaux produits», explique ce dernier.

Car faute de pouvoir continuer à vendre de l'information «brute» à ses clients traditionnels, l'AFP entend désormais commercialiser des produits «technico-rédactionnels» prêts à l'emploi pour les médias – dossiers multimédias, pages magazines maquettées pour la presse écrite, diaporamas sonores, SMS, MMS, revente de photos et de vidéos professionnelles (CBS, Paris-Mode, Getty) ou amateurs (CitizenSide), élaboration de quiz d'actualité (Newzag) et autres «digital storytelling» – et des services aux entreprises – développement de fils spécialisés (santé, environnement, nouvelles technologies, loisirs: exemple ici), collecte et diffusion de communiqués de presse, «fils d'alertes pour dirigeants sur iPhone et Blackberry»... «Le cœur de métier de l'AFP ne tiendra que grâce à ses activités périphériques», expliquait, mi-mai, le PDG à ses salariés.

Mais cette mutation (qui implique une remise à plat des structures rédactionnelles comme l'a déjà réalisé sa concurrente Associated Press) a un prix élevé: 65 millions d'euros en plus des 20 millions promis par l'Etat pour financer les projets multimédias, selon Pierre Louette. Outre des mesures d'économie annoncées le 11 mai, qui passent par un «plan de départs volontaires qui pourrait intéresser quelques dizaines de personnes», un endettement de «20 à 25 millions d'euros» et par un «apport de fonds propres de 40 à 45 millions d'euros», autrement dit, pour beaucoup, le premier pas vers une possible privatisation.

L'agence était, en effet, jusqu'à présent, une société commerciale sans capital et administrée de façon collégiale par ses clients utilisateurs. 40% de ses revenus (soit environ 100 millions d'euros) proviennent de l'Etat et constituent en réalité une subvention déguisée à la presse. Dans son rapport rendu fin mars, Pierre Louette propose d'en faire une «société nationale à capitaux publics»: «Seuls une capitalisation et l'appui d'actionnaires peuvent lui apporter [le financement de son développement], plaide-t-il, parce qu'on ne peut plus appeler l'Etat à la rescousse.» L'AFP pourrait ainsi faire entrer la Caisse des dépôts ou l'Agence des participations de l'Etat dans son capital. Le syndicat des journalistes CGT a immédiatement souligné «les dangers de voir une société de capitaux publics – qui aurait en fait la même forme juridique qu'une société anonyme – transformée en entreprise privée».

Cette opération socialement délicate, qui requiert l'intervention du Parlement (le statut de l'AFP est inscrit dans une loi de 1957), devrait avoir lieu à l'automne. Reconduit en novembre 2008 à la tête de l'AFP pour un second mandat de trois ans, Pierre Louette change actuellement les hommes à la tête de la rédaction: le directeur de la rédaction Denis Hiault a été remplacé par Philippe Massonnet, chargé de mener «une réforme de la chaîne de production de l'information» tournée vers le numérique et l'ancienne responsable multimédia de l'AFP, Juliette Hollier-Larousse, se voit offrir le poste d'adjointe au directeur de l'information, créé pour l'occasion. Une manière de préparer le terrain à une direction plus tournée vers le Web.

Vincent Truffy

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