Dans l'opacité des gaz de schiste

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Un documentaire de Lech Kowalski, ce mardi soir sur Arte, décrit les luttes de petits paysans polonais contre l'exploitation de gaz de schiste par le géant américain Chevron. Le film montre surtout l'opacité qu'organise cette industrie menée par des groupes internationaux surpuissants par rapport à des élus locaux dépassés. 

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L'histoire est suffisamment rare pour qu'un documentaire, diffusé mardi soir sur Arte, lui soit consacré : des familles d'agriculteurs de Zurawlow, village du sud-est de la Pologne, tout contre la frontière ukrainienne, ont réussi à contrer les projets du géant américain Chevron, qui s'apprêtait à extraire du gaz de schiste des sous-sols de la région.

Lech Kowalski, cinéaste punk né de parents polonais, a filmé pendant des mois ces pionniers d'une lutte enclenchée en 2009, qui s'est depuis internationalisée, avec des fortunes diverses, passant en particulier par le Larzac. Auteur de films décisifs (dont À l'Est du Paradis, portrait de sa mère déportée en Sibérie), « émeute à lui tout seul », selon l'expression de l'universitaire Nicole Brenez, Kowalski avait surtout fait parler de lui, ces dernières années, pour avoir développé un projet hors normes, Camera War – un site où il renouait, depuis internet, avec la pratique de la guérilla visuelle.

Il revient ici, en mode mineur, sur un conflit emblématique des crises – énergétique, agricole, financière – qui secouent la planète. Autant l'évacuer d'emblée : le spectateur en quête d'expertise nouvelle sur les gaz de schiste sera déçu (il pourra se rabattre sur des reportages réalisés ici en France, aux États-Unis, sur Mediapart).


Construit sur des allers-retours approximatifs entre l'État de Pennsylvanie, aux États-Unis, où les premiers forages remontent à 2007, et où les dégâts semblent aujourd'hui massifs et irréversibles, et la campagne polonaise, le film peine à établir quoi que ce soit de scientifique. Ce n'est pas là son ambition. Kowalski ne s'intéresse pas tant à la liste exacte (et malgré tout vertigineuse) des métaux contenus dans les eaux polluées par les forages américains, qu'à la manière dont des citoyens affectés se sont rapprochés d'une université de la région, pour avoir accès à une expertise dont ils étaient jusqu'alors privés.

La Malédiction du gaz de schiste dévoile l'opacité organisée d'une industrie encore bégayante. Le cinéaste, caméra au bras, montre l'impossibilité d'approcher les puits et les forages, d'interroger les dirigeants de la multinationale, de parcourir les chantiers. Il décrit la difficulté, pour les fermiers de Zurawlow, pourtant les premiers concernés, de se tenir informés, auprès de Chevron comme de leur mairie. Il donne la parole, aux États-Unis, à cet activiste qui s'est acheté une caméra pour faire ce que les journalistes ne font pas : documenter les émissions de gaz toxique des stations de compression, dans tout l'État de Pennsylvanie.

Grammaire classique du cinéma politique, Kowalski choisit son camp et désigne les ennemis (voir la belle scène frontale, dans les premières minutes du film, où le réalisateur discute avec un Américain pro-gaz de schiste, au volant de son pick-up). La technique rappelle, en moins percutante, celle de certains films du réalisateur israélien Avi Mograbi, qui, en sortant une caméra sur les zones frontières entre Israël et les territoires palestiniens, provoquait des incidents diplomatiques d'une grande intensité.


Dans cette optique, il faut s'arrêter sur la scène la plus stupéfiante du film : une rencontre organisée dans une mairie de la région, entre les agriculteurs des villages alentour, qui dénoncent l'absence de consultation publique, et des représentants du ministère de l'environnement, sommés de s'expliquer sur l'accord qu'ils ont passé avec Chevron.

Les visages des fonctionnaires sont fermés, les regards perdus. Certains élus semblent prendre conscience, avec retardement, de la gravité de l'erreur qu'ils ont commise. « Vous n'êtes pas préparés pour faire face à de telles entreprises, qui ont obtenu des concessions pour une poignée de pain. Vous avez peur de perdre votre poste », lâche l'une des activistes, sans que personne ne la contredise. Puis les conseillers donnent chacun leur tour leur position sur l'exploitation des gaz de schiste. Tous ne sont pas d'accord. Un débat, doucement, s'installe. Dans cette salle mal éclairée d'un village du fin fond de la Pologne, la politique est en train de reprendre ses droits.

La Malédiction du gaz de schiste, de Lech Kowalski, 20 h 50, Arte.