A Strasbourg, policiers et architectes des cités sensibles travaillent ensemble

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Depuis mars 2011, la police a son mot à dire dans les opérations de rénovation urbaine de grande ampleur. Plusieurs villes n'ont pas attendu les textes officiels pour se mettre à la « prévention situationnelle » et prendre en compte les enjeux de sécurité dans l'aménagement des villes.

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Posé sur l’armoire du directeur départemental de la sécurité (DDSP) adjoint du Bas-Rhin, Alain Winter, un drôle de buisson épineux prend la poussière. « C’est une plante anti-intrusion, c’est même utilisé par les concessionnaires automobile pour dissuader les voleurs », explique ce dernier. Conseiller de 2007 à 2011 de Frédéric Péchenard, l’ex-directeur général de la police nationale de Nicolas Sarkozy, Alain Winter fut l’un des artisans de la politique de prévention situationnelle au sein du ministère de l’intérieur.

Plante anti intrusion © LF Plante anti intrusion © LF

Un concept tout droit importé dans les années 1990 du Royaume-Uni. Au Home Office (le ministère de l’intérieur britannique), le psychologue clinicien Ronald Clarke, à l’origine de l’expression prévention situationnelle, considère les délinquants comme des êtres rationnels, cherchant à limiter les risques et à maximiser les bénéfices. « L’environnement physique et social de la société crée des occasions de délit en réunissant, dans le temps et dans l’espace, les trois composantes de base que sont un délinquant probable, une cible appropriée et l’absence de dissuasion suffisante », écrit-il. Dans cette logique, il s'agit de rendre le passage à l'acte plus difficile et dangereux.

«Le postulat de base de la prévention situationnelle est qu’il est plus opportun de s’intéresser à l’événement (la situation du passage à l’acte du délinquant) qu’aux phénomènes de criminalité (les conditions sociales de son apparition)», souligne le géographe Bilel Benbouzid, qui a consacré sa thèse à l’apparition de cette politique publique. Le renversement idéologique est donc total : « Il ne s’agit plus d’améliorer la société au point de la rendre si juste que le crime aurait disparu, mais de prévenir les victimisations par une dissuasion physique, en façonnant un cadre de vie non propice aux actes délictueux. »

En France, l’idée apparaît d’abord en 1995 dans la loi d'orientation et de programmation relative à la sécurité de Charles Pasqua. Cette dernière oblige les maîtres d’ouvrage ainsi que les bailleurs à prendre en compte les problématiques de sécurité. « Il est, en effet, désormais admis que certains types de réalisations urbaines ou d'activités économiques peuvent se révéler criminogènes et qu'il est possible d'y prévenir ou d'y réduire les sources d'insécurité en agissant sur l'architecture et l'aménagement de l'espace urbain », précise en 2002 la loi d'orientation et de programmation pour la sécurité intérieure (Lopsi 1). Mais le projet soulève de telles résistances au sein du ministère de l’équipement qu’il faudra attendre l'été 2007, dans la foulée des émeutes de 2005, pour que le premier texte d’application paraisse !

Depuis un décret du 24 mars 2011, la police a également son mot à dire dans les choix urbanistiques des quartiers sensibles. Les maîtres d’ouvrage sont désormais censés réaliser une étude de sûreté et de sécurité publique (ESSP) avant toute opération de rénovation urbaine « comportant la démolition d’au moins 500 logements ». Confiées à des cabinets privés, ces études permettent d’établir un diagnostic de la délinquance sur une zone et de pointer les failles sécuritaires d’un projet urbanistique.

Hôtel de police de Strasbourg. © LF Hôtel de police de Strasbourg. © LF

« C’est beaucoup plus ambitieux que des alarmes ou de la vidéoprotection, ça porte beaucoup sur des questions de gestion urbaine et de gestion des flux de personnes », assure la commissaire Stéphanie Boisnard, chef de la division de la prévention au ministère de l'intérieur. Pour elle, les policiers apportent une vraie plus-value. « Ils ont une connaissance des modes opératoires des délinquants, ainsi que des nuisances et conflits d’usage sur un territoire », dit-elle.

Mais de l'aveu même d'Alain Winter, pour les quartiers de la politique de la Ville, « c'est un loupé ». Très peu études de sécurité ont été réalisées dans le cadre d'opérations de l'Agence nationale de rénovation urbaine (Anru). « Les textes sont arrivés trop tard, explique le commissaire divisionnaire. Nous sommes à la fin du programme Anru (lancé en 2003 - ndlr), donc c’est très compliqué, nous n’intervenons qu’à la marge. » Le policier pointe de « lourdes résistances au ministère de l'équipement » ainsi que la réticence de certains architectes, déjà échaudés par les contraintes de la réglementation incendie. « Donc, ils se sont méfiés en nous voyant arriver », ajoute Alain Winter.

« Il y a eu une pression assez forte du gouvernement et une certaine résistance des professionnels de la rénovation urbaine, car derrière se profilait surtout l’idée d’installer la vidéosurveillance dans les quartiers, confirme l'architecte-urbaniste Paul Landauer, auteur de l'essai L'Architecte, la Ville et la Sécurité. Et par exemple d’enlever les arbres pour plus de visibilité... »

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Cet article a connu quelques péripéties. Je voulais illustrer les conséquences de cette politique de prévention situationnelle par un reportage dans un quartier avec un policier référent sûreté. Mission impossible, puisque la réglementation est arrivée un peu tard, la première vague de projets Anru étant déjà bien avancée. La plupart des entretiens ont eu lieu en janvier 2012, et le reportage à Strasbourg a été réalisé le 20 décembre 2012.