Confinement: la députée LREM Laetitia Avia démentie par sa collaboratrice

Par David Perrotin

La députée de Paris a vivement démenti avoir demandé à sa collaboratrice d’interrompre son confinement pour revenir télétravailler à Paris. Mais dans un courrier adressé au président de l’Assemblée, la collaboratrice en question confirme les faits et dit ne plus vouloir travailler pour elle.

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La députée LREM de Paris Laetitia Avia est catégorique : elle n’a jamais exigé de sa collaboratrice parlementaire confinée dans sa résidence secondaire dans le Gard qu’elle revienne télétravailler depuis Paris.

Libération révélait en effet que la porte-parole d’En marche avait ordonné lundi 16 mars au soir, à l’une de ses collaboratrices parlementaires, de rentrer immédiatement à Paris. Et ce faisant, d’interrompre ses vacances, mais aussi son confinement. D’après nos informations, cette décision a été prise après le discours d’Emmanuel Macron annonçant un confinement plus drastique pour la population. Et ce alors que la députée connaissait la situation médicale de sa collaboratrice, atteinte d’une maladie auto-immune et donc bien plus vulnérable face au Covid-19. 

Malgré le témoignage de Laurence de Saint-Sernin – une syndicaliste de l’Assemblée alertée dès le mardi 17 de cette situation – et la saisine de la déontologue, Laetitia Avia nie en bloc. « Jamais je n’ai “forcé” une collaboratrice à rentrer à Paris, ni d’ailleurs à venir travailler physiquement, le télétravail étant la règle dans mon équipe depuis plusieurs semaines. J’ai demandé un droit de réponse à Libé rappelant que la préservation de la santé est ma priorité », s’est-elle défendue sur Twitter, avant d’effectivement publier un droit de réponse. 

Elle y explique avoir seulement « indiqué » à sa collaboratrice lors « d’échanges oraux » qu’il lui « semblait préférable qu’elle rentre à Paris en raison de sa condition médicale et de celle de sa mère », et pour que ses conditions de télétravail soient plus optimales. Laetitia Avia aurait alors accepté son refus de rentrer à Paris. « Nous nous sommes mises d’accord sur cela et sommes convenues de faire le point lundi pour déterminer comment travailler », précise-t-elle dans son droit de réponse. Et d’ajouter : « Contrairement à ce qui est indiqué dans votre article [celui de Libération – ndlr], il n’a jamais été question de demander un “rapatriement de force”. Je ne vois pas d’ailleurs comment cela pourrait être possible. » 

La députée Laetitia Avia, à l'Assemblée nationale. © AFP La députée Laetitia Avia, à l'Assemblée nationale. © AFP

La députée avait toutefois reconnu avoir « proposé de solliciter » Christophe Castaner pour trouver une solution à ce rapatriement. Désormais, elle conteste également ce point. « Je n’ai pas sollicité le ministre de l’intérieur, mais j’avais pour intention, avant que nous ne trouvions de solution, de poser une question aux équipes, à l’Intérieur ou aux Transports, pour savoir si le retour d’un lieu de vacances pour rentrer télétravailler à Paris est un cas de dérogation – question qui me semble légitime. » 

Pourtant, dans des échanges entre la collaboratrice et des membres de l’Association des collaborateurs progressistes (l’ACP) par le biais de l’application Telegram, consultés par Mediapart, la collaboratrice expliquait qu’elle était contrainte d’interrompre son confinement dans le seul but de télétravailler depuis la capitale. Et que la députée lui proposait de faire appel à Christophe Castaner. 

Mais c’est dans un courrier adressé au président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, que la collaboratrice livre pour la première fois sa version. Dans ce mail envoyé le 19 mars (après les révélations publiées par la presse), elle conteste vivement le démenti de sa députée. Et livre davantage de précisions sur cette situation qu’elle estime « injuste et irrationnelle ». Elle rappelle ainsi le litige qui l’oppose à son employeur : « Ma députée refusait en effet que je télétravaille depuis mon lieu de confinement, souhaitant que je rentre à Paris puisque “en ce qui concerne le télétravail, il a lieu à la résidence principale sauf à ce que l’employeur autorise le contraire” (message de ma députée). »

Elle confirme ensuite que Laetitia Avia lui a proposé de solliciter les services du ministère de l’intérieur pour qu’elle interrompe son confinement malgré la loi. D’après elle, il s’agissait d’utiliser les moyens de l’État via un convoi de transport. « Nous traversons la pire des crises sanitaires, les morts se comptent par milliers, mais je dois traverser la France en véhicule militaire pour pouvoir télétravailler depuis ma résidence principale, sauf à ce que ma députée m’autorise magnanimement à rester sur mon lieu de confinement. Monsieur le Ministre de l’Intérieur a bien mieux à faire et je souhaite aux moyens de l’État d'être utilisés à meilleur escient », dénonce-t-elle. 

Elle écrit ensuite à Richard Ferrand qu’elle ne souhaite plus travailler pour Laetitia Avia. « Je suis blessée et en colère du comportement de ma députée, et des conséquences sur mon quotidien. Je n’ai d’autres choix que de quitter l’équipe parlementaire avec laquelle je travaille depuis deux ans, explique-t-elle. Être exposée dans la presse ne me réjouit pas, mais l’article est malheureusement véridique. Ma députée a choisi de démentir avec vigueur, quand il faudrait laisser le drame passer. » 

«Ajouter le mensonge à l’indignité ne me semble pas à la hauteur de la fonction parlementaire».

La collaboratrice en profite ensuite pour contester point par point le démenti de son employeur : « Je ne vous aurais pas contacté si elle ne prétendait désormais que ses démarches pour me rapatrier étaient motivées par ma santé et l’âge de mon conjoint. C’est faux. À aucun moment dans les 48h de conversation que nous avons eu sur ce sujet, elle n’a mentionné ma situation sanitaire. » 

Pour le prouver, la collaboratrice retranscrit l’intégralité des messages que la députée lui a adressés entre lundi soir, après l’allocution présidentielle, et mercredi, avant la publication de Libération

– Quand et comment reviens-tu à Paris ? 

– Tu m’as suffisamment dit que tu étais dans un trou perdu pour que je sache que ça ne va pas être possible [de télétravailler]. Le téléphone notamment est indispensable. D’autant que les mesures de restrictions vont augmenter. Je regarde avec casta [Christophe Castaner] comment on peut faire.

– Je souhaite que nous puissions organiser une méthode de travail collectif en télétravail qui soit efficace pour tous et qui permette d’assurer le fonctionnement de l’équipe parlementaire durant une longue période. On ne parle pas de 15 jours. Il y aura prorogation et renforcement des restrictions. 

– Je suis heureuse de l'apprendre [que ta connexion internet et téléphone fonctionnent] le contraire m’ayant toujours été certifié. En ce qui concerne le télétravail il a lieu à résidence principal[e] sauf à ce que l’employeur autorise le contraire et non sur décision de l’employé ou de ses collègues. 

– Le télétravail n’est jamais une décision unilatérale. Depuis hier je t’ai demandé de m’envoyer un message en mp. Les conditions de ton télétravail nous devons en discuter ensemble. En temps normal comme en temps exceptionnel. C’est comme ça que les choses fonctionnent pour tout le monde. »

Contrairement à ce qu’elle indique aujourd’hui, Laetitia Avia n’a donc jamais motivé sa décision de vouloir faire revenir sa collaboratrice par des raisons médicales. Non, elle souhaitait la faire revenir pour qu’elle travaille depuis la capitale.

Dans son courrier, également adressé en copie à la déontologue de l’Assemblée nationale, la collaboratrice précise ne « rien demander » pour elle mais simplement vouloir « alerter la présidence de l’Assemblée pour que d’autres ne souffrent pas de ces mêmes abus de pouvoir ». « Je suis donc outrée du comportement de cette parlementaire qui n’a pas hésité à vouloir mettre ma vie et celle de mon conjoint en danger et à mettre en porte-à-faux le message du gouvernement, avant de se draper dans les meilleures intentions du monde. Ajouter le mensonge à l’indignité ne me semble pas à la hauteur de la fonction parlementaire », dénonce-t-elle. 

Sollicitée par Mediapart, la députée persiste : « Je maintiens mon droit de réponse. J'ai évoqué mercredi 18 à l'oral la situation médicale de ma collaboratrice et davantage la situation de sa mère. » Elle dément toujours avoir proposé de solliciter le ministre de l’intérieur. Mais alors comment expliquer le courrier de sa collaboratrice qui conteste point par point, retranscription des messages à l'appui, la version de sa députée ? « Je ne peux pas vous dire » (lire sa réponse dans la longueur sous l’onglet Prolonger).

Selon nos informations, après notre appel, la députée a demandé à sa collaboratrice de nous dissuader de publier cet article et de nous envoyer un sms pour démentir les propos tenus dans son courrier. Contactée par Mediapart, l’assistante parlementaire en question ne souhaite pas s’exprimer mais confirme avoir envoyé cette lettre au président de l'Assemblée.

L’entourage de Richard Ferrand précise ne pas savoir si le président du Palais-Bourbon a pris connaissance de ce courrier, « la fin de semaine [...] ayant été entièrement consacrée aux textes sur les mesures d’urgence ». « Il apparaît que les instances indépendantes mises à disposition par l’Assemblée nationale, la déontologue et la cellule anti-harcèlement, seront à même d’apporter les meilleures réponses au problème posé », ajoute son cabinet.

Du côté du président du groupe LREM à l’Assemblée, également en copie du courrier, on explique qu’il s’agit d’un conflit entre un député employeur et son employée et qu’il ne peut donc pas intervenir. « C’est du ressort de l’Assemblée, mais Gilles Le Gendre a rappelé à tous les règles du télétravail », affirme son équipe. Également contactée, la déontologue de l’Assemblée Agnès Roblot-Troizier n’a pas donné suite. 

La secrétaire générale du syndicat Solidaires de l’Assemblée nationale, Laurence de Saint-Sernin, dénonce l’attitude de Laetitia Avia qu’elle qualifie de « harcèlement ». « Le fait qu’elle conteste ces informations est stupide, il y a des preuves et des écrits que j’ai moi-même pu consulter », explique-t-elle à Mediapart. « Nous suivons cela de près. La collaboratrice en question est assez inquiète, mais l’intersyndicale est à sa disposition et n’hésitera pas à intervenir si jamais cela dérapait. » Quel dérapage ? « Si par exemple Laetitia Avia décidait de la licencier pour faute grave. Sa collaboratrice est victime de la situation, il est donc légitime qu’elle obtienne par exemple une rupture conventionnelle. »

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David Perrotin, journaliste indépendant qui signe ici son premier article dans Mediapart, était déjà l'auteur du papier paru dans Libération le 18 mars sur ce même thème.