Le Président, la France et le monde : fausse grandeur, vrai déclin

Par
Le voyage que vient d'effectuer le président de la République en Tunisie marque un tournant. C'en est officiellement fini des références bravaches aux droits de l'homme dont la France serait l'ambassadrice naturelle de par le monde. Au-delà du reniement des promesses électorales, que signifie ce tournant? Une simple conversion politicienne à la realpolitik? Ou bien une conviction plus profonde et autrement alarmante?
Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

On connaît le refrain : les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent. Et l'on connaît aussi le culot monstre de l'actuel président de la République, capable de défendre avec la même ardeur démagogique une politique inverse de celle qu'il a promis aux Français pour se faire élire. Dans ce registre, s'agissant de la politique étrangère, Nicolas Sarkozy n'aura pas fait dans la demi-mesure.

 

De l'adoubement du colonel Kadhafi au sauvetage de la Françafrique, le récent voyage tunisien n'est que la dernière marche d'une rapide dégringolade, des grandes valeurs proclamées pendant la campagne électorale aux petits accommodements généralisés de l'exercice du pouvoir. Mais, au-delà du constat qui, désormais, relève de l'évidence, l'analyse de cette volte-face reste à faire. Car elle dit bien plus qu'un simple opportunisme politicien.

 

Le 28 février 2007, alors candidat, Nicolas Sarkozy prononçait au Méridien Montparnasse, à Paris, un discours en forme de manifeste novateur sur la politique étrangère. Son propos annonçait la préemption, dont le débauchage de Bernard Kouchner allait être le symbole, du thème des droits de l'homme, de leur universalité sans partage et de la nécessaire rupture avec la realpolitik.

 

On pouvait y relever cette fanfaronnade : «Ceux qui se disent adeptes de la realpolitik ne sont pas si réalistes que cela. Ils cantonnent l'action diplomatique à un effort pour ne rien changer à la réalité du monde. La stabilité est leur mot d'ordre. L'immobilisme leur obsession.» Après la défense des intérêts nationaux, le deuxième «grand objectif» de cette nouvelle politique étrangère serait donc de «promouvoir les libertés et les droits de l'homme sur la scène internationale», étant entendu que les deux ambitions devaient aller de pair puisque la France éternelle louée par Nicolas Sarkozy, ou ses bardes préférés tel Max Gallo, est par essence pays de l'universel, des droits et des lumières.

 

Tunisie, Libye, Tchad, Gabon, Arabie saoudite, Russie, Chine, etc.: nous sommes désormais déniaisés, si d'aventure nous avons cru ces belles paroles. Nicolas Sarkozy s'est rendu à Carthage comme d'autres à Canossa, délivrant devant l'autocrate président Ben Ali son nouveau credo diplomatique : au nom de quoi lui-même en particulier et la France en général s'érigeraient-ils «en donneur de leçons»? D'ailleurs, si «tout n'est pas parfait» ici et là dans le monde, «tout n'est pas parfait en France non plus». Après l'absolu des droits de l'homme, un relativisme tenant du lieu commun. Le commentaire général, par la voix de l'opposition et sous la plume de confrères, à Mediapart compris, c'est d'assimiler cette évolution à un retour à l'ordre chiraquien, à son immobilisme et à son pragmatisme.

Une politique affolée et paniquée

 

Sarkozy comme Chirac ? La comparaison est tentante et pas totalement fausse. Mais elle est aussi facile et, à vrai dire, un peu fainéante. Car, dans ce cas, il faudrait dire aussi Sarkozy comme Mitterrand, du moins celui du second septennat (1988-1995) qui fut plus soucieux des équilibres anciens que des nouveautés déstabilisatrices, au point d'être aveugle, en retard ou en décalage, face à quelques urgences, de la Yougoslavie au Rwanda, en passant par l'effondrement de l'Union soviétique.

 

Comparer l'actuel président à François Mitterrand est évidemment un exercice osé, qui a ses limites. Mais c'est ici un détour rhétorique pour souligner les limites de l'assimilation, en politique étrangère, du sarkozysme au chiraquisme. Si l'on ramène et réduit ce présent présidentiel à son passé récent, on ne se préoccupe pas de le penser dans sa spécificité. En somme, c'est circuler, il n'y a rien à voir, que de l'éternité politicienne et de l'opportunisme foncier. Rien à voir, rien à comprendre, rien de neuf, vraiment ?

 

On voudrait, ici, avancer l'hypothèse inverse. Cette politique étrangère de gribouille, qui avance dans la plus grande inefficacité au risque permanent du discrédit, nous semble une politique affolée et paniquée. Une politique qui sue la peur, l'inquiétude et l'angoisse. Comme si le monde lui échappait et la menaçait, encombré de périls, de dangers et de pièges. C'est ainsi qu'il faut comprendre son désordre apparent et son cynisme assumé : toute digue est la bienvenue, même peu crédible ; toute les alliances sont souhaitables, même peu recommandables ; tous les pactes sont possibles, mêmes diaboliques.

 

Car l'essentiel, c'est de survivre à la menace, cette menace qu'il faut combattre au-dedans et au-dehors. Au-dehors, c'est en Afghanistan, où Nicolas Sarkozy entend faire «la guerre», selon ses propres mots, «à Al-Qaida et aux talibans». Au-dedans, c'est l'immigration, avec ses cohortes d'allogènes musulmans, qu'il faut enrayer, contrôler, retenir, épurer, trier, blanchir, etc., de façon à sauver une identité nationale menacée.

 

L'impensé de cette politique étrangère et qui ne permet pas de l'assimiler aux deux précédentes, c'est la peur de l'Autre, de l'Autre musulman évidemment, d'une altérité menaçante identifiée à l'Islam réduit à sa caricature islamiste et terroriste. Tout comme les administrations américaines aveugles, on donnera donc la main aux régimes policiers qui font le lit des islamistes, par leur manque de démocratie, leur appétit de corruption, leur absence de vertu, au prétexte qu'ils sont la seule barrière contre ce danger imminent. Mais en y ajoutant, dans le cas français, une crispation autour d'un passé colonial toujours mal digéré, de grandeur perdue et d'Empire déchu.

 

En ce sens, la realpolitik de Tunis va de pair avec le discours de Dakar, tout comme les refrains idéologiques sur la grandeur française cachent l'angoisse fantasmée du déclin. Ceux qui s'époumonent sur la grandeur sont souvent ceux qui ne savent pas en inventer de nouvelles, moins dominatrices, plus civilisatrices.

L'arrêt sur image du 11 Septembre

 

Jusqu'alors, de Mitterrand à Chirac, les apparences étaient encore sauves. Avec Sarkozy, nous avons clairement la politique étrangère non pas d'un grand pays, sûr de lui, de sa propre histoire et de son rapport au monde, mais celle d'une nation qui n'arrive pas à s'inventer la nouvelle relation qu'appelle un monde où sa place n'est plus donnée, acquise ou héritée.

 

Cette voie existe pourtant, et la France n'est pas mal placée pour la frayer, comme nous l'a rappelé la mort d'Aimé Césaire, avec sa diversité issue d'une histoire mêlée. Une France qui a cette particularité de brasser, dans ses héritages, fussent-ils douloureux, la très grande pluralité du monde, des cultures et des religions. Paradoxalement, si la nouvelle présidence a souhaité l'afficher symboliquement dans la composition de l'équipe gouvernementale, elle tourne le dos à cette pluralité dans la politique concrète qu'elle promeut à la face du monde.

 

Car si elle vit avec, comme l'on dit faire avec – accepter un état de fait –, elle ne comprend pas ce qu'elle implique, notamment face à l'actuelle politique de l'hyperpuissance américaine et à ses conséquences désastreuses. La politique étrangère de l'actuel pouvoir s'est arrêtée à une image, comme bloquée mentalement : celle de deux avions, de deux tours, des corps qui tombent, des tours qui s'effondrent. Le 11 septembre 2001 est le cliché des régressions actuelles : l'événement fondateur des politiques qui parient sur la peur, construisent autour d'elle, agissent en la cultivant.

 

On ne pense pas cet événement, sa généalogie, ses causalités, son contexte, on se contente de le rappeler, de le proclamer, de le mettre en scène, comme un présent éternel. Si vous ne voulez pas que cela vous arrive, alors, acceptez la guerre en Afghanistan, justifiez l'occupation de l'Irak, autorisez l'usage de la torture, légitimez les régimes dictatoriaux, surveillez vos immigrés arabo-musulmans, etc. Dans cette vulgate, le 11 Septembre n'ouvre pas la réflexion, il clôt la discussion.

 

On comprend mieux, dès lors, pourquoi la comparaison des diplomaties sarkozyste et chiraquienne loupe l'essentiel. Car s'il y eut bien un enjeu historique sur lequel le tandem constitué par Jacques Chirac et Dominique de Villepin ne s'est pas trompé, c'est celui de l'après-11 Septembre. Certes, à l'image des kantiens de Charles Péguy, ils avaient les mains pures, mais ils n'avaient pas de mains ; autrement dit ils parlaient fort sans pouvoir peser lourd.

 

Mais, sur le fond, la position qu'ils ont prise, à laquelle le gros de l'opinion française s'est alors identifié, était lucide sur la complexité et la fragilité du monde, le danger des aventures impériales, le piège d'un choc des civilisations, le risque de ressembler à l'adversaire qu'on prétendait combattre, le péril d'une perdition morale, etc. Or c'est ce débat sur le sens, la portée et la postérité des attentats de 2001 qui continue de traverser gauche et droite, les partageant de l'intérieur et expliquant, en grande part, au-delà des ambitions individuelles, les mouvements sismiques de l'une à l'autre dont témoigne l'ouverture sarkozyste.

La France au miroir de sa presse

 

La presse fut aussi ébranlée par cette épreuve, et sans doute comprendra-t-on un jour que la crise du Monde, par exemple, ne s'est pas nouée seulement sur des enjeux économiques, mais aussi sur un clivage éditorial autour de l'après-11 Septembre. Le Monde où, les normalisations économiques et éditoriales ayant fait leur œuvre de concert, on a pu lire, la semaine passée, sous la plume de son nouveau directeur, Eric Fottorino, ce compliment stupéfiant d'irréalité : « Il est à porter au crédit du président d'avoir réinstallé la France dans le concert des nations. D'avoir en particulier réchauffé la relation avec les Etats-Unis, rompant avec une posture française anti-américaine stérile et anachronique... »

 

Autrement dit, si l'on en croit le seul journal français vraiment connu à l'étranger, l'erreur qu'il fallait effacer au plus vite était justement la seule véritable audace dont on peut créditer la diplomatie chiraquienne, audace en l'occurrence doublée de lucidité. Quant à ce crédit accordé à Nicolas Sarkozy d'un retour de la France dans le concert des nations hâtivement ramené à l'alignement sur la pire politique américaine, celle d'une administration dont on ne répétera jamais assez qu'elle assume sans honte aucune la généralisation de la torture, on se dit que le « journalisme de gouvernement » évoqué par ailleurs sur Mediapart nous étonnera toujours.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Cet article est un "Parti pris". Cela signifie qu'à partir d'un point de départ informatif, il développe une réflexion qui appelle la discussion. En ce sens, il ne reflète pas la position de toute l'équipe de Mediapart, mais seulement celle de son signataire. Bien que fondé sur des valeurs et des principes partagés par tous, Mediapart ne sera jamais un journal "vertical" dont tous les journalistes devraient s'aligner derrière la position que j'exprime. Par exemple, dans ce cas précis, François Bonnet, notre directeur éditorial, estime que je donne trop de cohérence à une politique étrangère qui relève plutôt selon lui de l'opportunisme et de l'incompétence, la principale boussole du sarkozysme étant l'usage en politique intérieure des questions internationales. Mais nous partageons évidemment à la fois le point de départ – la critique du discours présidentiel en Tunisie – et le point d'arrivée – l'étonnement devant un éditorial du nouveau directeur de notre ancien journal, Le Monde.