Le Président, la France et le monde : fausse grandeur, vrai déclin

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Une politique affolée et paniquée

 

Sarkozy comme Chirac ? La comparaison est tentante et pas totalement fausse. Mais elle est aussi facile et, à vrai dire, un peu fainéante. Car, dans ce cas, il faudrait dire aussi Sarkozy comme Mitterrand, du moins celui du second septennat (1988-1995) qui fut plus soucieux des équilibres anciens que des nouveautés déstabilisatrices, au point d'être aveugle, en retard ou en décalage, face à quelques urgences, de la Yougoslavie au Rwanda, en passant par l'effondrement de l'Union soviétique.

 

Comparer l'actuel président à François Mitterrand est évidemment un exercice osé, qui a ses limites. Mais c'est ici un détour rhétorique pour souligner les limites de l'assimilation, en politique étrangère, du sarkozysme au chiraquisme. Si l'on ramène et réduit ce présent présidentiel à son passé récent, on ne se préoccupe pas de le penser dans sa spécificité. En somme, c'est circuler, il n'y a rien à voir, que de l'éternité politicienne et de l'opportunisme foncier. Rien à voir, rien à comprendre, rien de neuf, vraiment ?

 

On voudrait, ici, avancer l'hypothèse inverse. Cette politique étrangère de gribouille, qui avance dans la plus grande inefficacité au risque permanent du discrédit, nous semble une politique affolée et paniquée. Une politique qui sue la peur, l'inquiétude et l'angoisse. Comme si le monde lui échappait et la menaçait, encombré de périls, de dangers et de pièges. C'est ainsi qu'il faut comprendre son désordre apparent et son cynisme assumé : toute digue est la bienvenue, même peu crédible ; toute les alliances sont souhaitables, même peu recommandables ; tous les pactes sont possibles, mêmes diaboliques.

 

Car l'essentiel, c'est de survivre à la menace, cette menace qu'il faut combattre au-dedans et au-dehors. Au-dehors, c'est en Afghanistan, où Nicolas Sarkozy entend faire «la guerre», selon ses propres mots, «à Al-Qaida et aux talibans». Au-dedans, c'est l'immigration, avec ses cohortes d'allogènes musulmans, qu'il faut enrayer, contrôler, retenir, épurer, trier, blanchir, etc., de façon à sauver une identité nationale menacée.

 

L'impensé de cette politique étrangère et qui ne permet pas de l'assimiler aux deux précédentes, c'est la peur de l'Autre, de l'Autre musulman évidemment, d'une altérité menaçante identifiée à l'Islam réduit à sa caricature islamiste et terroriste. Tout comme les administrations américaines aveugles, on donnera donc la main aux régimes policiers qui font le lit des islamistes, par leur manque de démocratie, leur appétit de corruption, leur absence de vertu, au prétexte qu'ils sont la seule barrière contre ce danger imminent. Mais en y ajoutant, dans le cas français, une crispation autour d'un passé colonial toujours mal digéré, de grandeur perdue et d'Empire déchu.

 

En ce sens, la realpolitik de Tunis va de pair avec le discours de Dakar, tout comme les refrains idéologiques sur la grandeur française cachent l'angoisse fantasmée du déclin. Ceux qui s'époumonent sur la grandeur sont souvent ceux qui ne savent pas en inventer de nouvelles, moins dominatrices, plus civilisatrices.

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Cet article est un "Parti pris". Cela signifie qu'à partir d'un point de départ informatif, il développe une réflexion qui appelle la discussion. En ce sens, il ne reflète pas la position de toute l'équipe de Mediapart, mais seulement celle de son signataire. Bien que fondé sur des valeurs et des principes partagés par tous, Mediapart ne sera jamais un journal "vertical" dont tous les journalistes devraient s'aligner derrière la position que j'exprime. Par exemple, dans ce cas précis, François Bonnet, notre directeur éditorial, estime que je donne trop de cohérence à une politique étrangère qui relève plutôt selon lui de l'opportunisme et de l'incompétence, la principale boussole du sarkozysme étant l'usage en politique intérieure des questions internationales. Mais nous partageons évidemment à la fois le point de départ – la critique du discours présidentiel en Tunisie – et le point d'arrivée – l'étonnement devant un éditorial du nouveau directeur de notre ancien journal, Le Monde.