Le Président, la France et le monde : fausse grandeur, vrai déclin

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L'arrêt sur image du 11 Septembre

 

Jusqu'alors, de Mitterrand à Chirac, les apparences étaient encore sauves. Avec Sarkozy, nous avons clairement la politique étrangère non pas d'un grand pays, sûr de lui, de sa propre histoire et de son rapport au monde, mais celle d'une nation qui n'arrive pas à s'inventer la nouvelle relation qu'appelle un monde où sa place n'est plus donnée, acquise ou héritée.

 

Cette voie existe pourtant, et la France n'est pas mal placée pour la frayer, comme nous l'a rappelé la mort d'Aimé Césaire, avec sa diversité issue d'une histoire mêlée. Une France qui a cette particularité de brasser, dans ses héritages, fussent-ils douloureux, la très grande pluralité du monde, des cultures et des religions. Paradoxalement, si la nouvelle présidence a souhaité l'afficher symboliquement dans la composition de l'équipe gouvernementale, elle tourne le dos à cette pluralité dans la politique concrète qu'elle promeut à la face du monde.

 

Car si elle vit avec, comme l'on dit faire avec – accepter un état de fait –, elle ne comprend pas ce qu'elle implique, notamment face à l'actuelle politique de l'hyperpuissance américaine et à ses conséquences désastreuses. La politique étrangère de l'actuel pouvoir s'est arrêtée à une image, comme bloquée mentalement : celle de deux avions, de deux tours, des corps qui tombent, des tours qui s'effondrent. Le 11 septembre 2001 est le cliché des régressions actuelles : l'événement fondateur des politiques qui parient sur la peur, construisent autour d'elle, agissent en la cultivant.

 

On ne pense pas cet événement, sa généalogie, ses causalités, son contexte, on se contente de le rappeler, de le proclamer, de le mettre en scène, comme un présent éternel. Si vous ne voulez pas que cela vous arrive, alors, acceptez la guerre en Afghanistan, justifiez l'occupation de l'Irak, autorisez l'usage de la torture, légitimez les régimes dictatoriaux, surveillez vos immigrés arabo-musulmans, etc. Dans cette vulgate, le 11 Septembre n'ouvre pas la réflexion, il clôt la discussion.

 

On comprend mieux, dès lors, pourquoi la comparaison des diplomaties sarkozyste et chiraquienne loupe l'essentiel. Car s'il y eut bien un enjeu historique sur lequel le tandem constitué par Jacques Chirac et Dominique de Villepin ne s'est pas trompé, c'est celui de l'après-11 Septembre. Certes, à l'image des kantiens de Charles Péguy, ils avaient les mains pures, mais ils n'avaient pas de mains ; autrement dit ils parlaient fort sans pouvoir peser lourd.

 

Mais, sur le fond, la position qu'ils ont prise, à laquelle le gros de l'opinion française s'est alors identifié, était lucide sur la complexité et la fragilité du monde, le danger des aventures impériales, le piège d'un choc des civilisations, le risque de ressembler à l'adversaire qu'on prétendait combattre, le péril d'une perdition morale, etc. Or c'est ce débat sur le sens, la portée et la postérité des attentats de 2001 qui continue de traverser gauche et droite, les partageant de l'intérieur et expliquant, en grande part, au-delà des ambitions individuelles, les mouvements sismiques de l'une à l'autre dont témoigne l'ouverture sarkozyste.

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Cet article est un "Parti pris". Cela signifie qu'à partir d'un point de départ informatif, il développe une réflexion qui appelle la discussion. En ce sens, il ne reflète pas la position de toute l'équipe de Mediapart, mais seulement celle de son signataire. Bien que fondé sur des valeurs et des principes partagés par tous, Mediapart ne sera jamais un journal "vertical" dont tous les journalistes devraient s'aligner derrière la position que j'exprime. Par exemple, dans ce cas précis, François Bonnet, notre directeur éditorial, estime que je donne trop de cohérence à une politique étrangère qui relève plutôt selon lui de l'opportunisme et de l'incompétence, la principale boussole du sarkozysme étant l'usage en politique intérieure des questions internationales. Mais nous partageons évidemment à la fois le point de départ – la critique du discours présidentiel en Tunisie – et le point d'arrivée – l'étonnement devant un éditorial du nouveau directeur de notre ancien journal, Le Monde.