Dire non au désastre

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Contre Le Pen, nous voterons Macron le 7 mai. Ce ne sera pas pour approuver son programme mais pour défendre la démocratie comme espace de libre contestation, y compris face aux politiques du candidat d’En Marche!. Tandis qu’avec l’extrême droite identitaire et autoritaire, la remise en cause de ce droit fondamental est assurée.

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Voter contre Le Pen en votant Macron, ce n’est pas voter pour le programme de ce dernier. C’est voter pour défendre la démocratie comme espace conflictuel, traversé d’intérêts divergents et de causes concurrentes, où peuvent s’exprimer librement ses contradictions, son pluralisme, sa diversité, ses revendications et ses espoirs, y compris face aux politiques d’une présidence Macron.

Rien de tel avec l’extrême droite, dont nous avons suffisamment documenté sur Mediapart (lire ici) le programme électoral, l’héritage idéologique et les pratiques politiques pour savoir que ses postures démagogiques et racoleuses recouvrent une volonté explicite de remise en cause de nos valeurs républicaines communes – aussi imparfaite soit leur réalisation – de liberté, d’égalité et de fraternité. Sans hésiter, dans la mesure où nous avons le choix, nous préférons être dans l’opposition à une présidence Macron que sous un pouvoir nationaliste, autoritaire et identitaire.

Marine Le Pen, nous l’avons récemment rappelé (lire là), n’est pas du camp des ouvriers et des employés, des exploités et des opprimés, des plus faibles et des plus fragiles. Elle est même leur adversaire le plus déterminé tant elle entend dissoudre les conflits sociaux – les luttes de classe en somme – dans un peuple indistinct, rassemblé autour de la nation et soumis à son chef. Elle l’est d’autant plus que l’engagement xénophobe et raciste de sa formation – la « priorité nationale » – fait de la diversité du monde du travail, tissé d’immigrations et de cultures plurielles, son ennemi prioritaire.

Nous ne confondons pas la violence économique et l’injustice sociale sous une démocratie, fût-elle imparfaite, et sous un pouvoir autoritaire. Dans un cas, on peut encore lutter, organiser des mobilisations, construire un rapport de force, voire faire reculer le pouvoir. Dans l’autre, c’est ce droit de contester et de résister qui sera remis en cause, avec tous les moyens de coercition de l’État et de sa police. C’est n’avoir aucune mémoire ou oublier l’histoire que de penser qu’il pourrait y avoir une commune mesure entre ces deux situations. Qui demandait l’interdiction des manifestations contre la loi sur le travail du gouvernement Valls ? Marine Le Pen ! Qui envisage de mettre sous surveillance la liberté de la presse ? Le Front national ! Qui veut s’en prendre au droit de grève, c’est-à-dire le droit pour ceux qui n’ont pour seule richesse que leur travail de construire un rapport de force face au patronat et aux actionnaires, bref au capital ? Les mêmes !

Par exemple, lors de sa brève apparition sur le site de Whirlpool à Amiens, il n’a pas été suffisamment dit (sauf ici) que le piquet de grève qu’elle a rencontré aurait bien des difficultés à exister sous son règne éventuel : l’un des textes programmatiques du Front national prévoit ainsi « une grande réforme des syndicats » afin qu’ils soient « plus à même d’entrer dans des logiques de concertation constructives et moins tentés de recourir à un rapport de force (grève, manifestation) pour pallier leur manque de légitimité ». Le ramage social dont se pare la candidate d’extrême droite, en s’engouffrant dans l’espace libéré par les divisions, les silences et les calculs de la gauche radicale, n’est évidemment qu’une imposture, semblable à celle grâce à laquelle les nationaux-socialistes, dans les années 1930, profitèrent des déchirures des gauches socialistes et communistes pour rallier la classe ouvrière allemande à leur cause, avant de détruire systématiquement son mouvement social, ses organisations et ses syndicats.

Tel est l’enjeu du 7 mai, face auquel nous n’avons pas d’autre choix que de voter Emmanuel Macron. Et ce d’autant moins que l’accident électoral est plus que jamais possible, cette arrivée au pouvoir d’une force foncièrement anti-démocratique par le résultat d’un vote démocratique. Il suffit d’un fort report de l’électorat de droite vers Le Pen et d’une forte mobilisation de celui d’extrême droite, associés à une démobilisation des électeurs de gauche, provoquée par la colère, la division ou la lassitude, augmentant ainsi l’abstention en défaveur d’Emmanuel Macron, pour que la candidate du Front national l’emporte.

Dire que ce risque existe, ce n’est aucunement faire un chantage au vote utile. C’est, plus essentiellement, s’engager sur la voie d’une reconstruction lucide et d’un rassemblement significatif des forces de l’émancipation, à rebours des renoncements, des égarements et des confusions qui, depuis si longtemps, n’ont cessé de faire la courte échelle au Front national. Car nous ne devons plus nous payer de mots et nous griser de colères : nous faisons face à un désastre politique dont les responsables sont nombreux, dans une sorte de course à l’abîme où les pompiers pyromanes, de droite et de gauche, jouent depuis longtemps le premier rôle, rejoints dans la dernière ligne droite par des apprentis sorciers, tous, peu ou prou, enivrés par leurs aventures personnelles au point d’oublier qu’elles sont toujours de courte vue, ne construisant rien de durable à l’aune d’une culture démocratique partagée. 

C’est peu dire que nous étions prévenus. En janvier 2015, faisant le bilan de la première moitié du quinquennat de François Hollande dans l’un de nos ouvrages collectifs, Mediapart écrivait ceci, dès les premières lignes : « La France est à la merci d’un accident historique : l’élection à la présidence de la République, en 2017, de la dirigeante d’extrême droite Marine Le Pen. Il ne s’agit là ni de pronostic, ni de prévision, encore moins de pari. Simplement d’une analyse froide de l’ampleur sans précédent de la crise de représentation politique, de la dévitalisation de notre démocratie, de l’épuisement des projets tant au sein de la droite républicaine que des gauches de gouvernement ou radicale. Oui, ce dérèglement politique majeur rend possible l’accident électoral. »

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