Paperasse et politique du chiffre

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Alors que la commission d’enquête parlementaire sur les attentats de 2015 boucle ses auditions jeudi avec celle du ministre de l’intérieur, Mediapart achève son enquête sur le quotidien des services. Récit d’une année durant laquelle l’apocalyptique a côtoyé le dérisoire.

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 « Je suis un vieux poulet. J’étais déjà là quand on s’appelait DST, j’étais encore là quand c’est devenu la DCRI, je suis toujours là maintenant que cela se nomme la DGSI. Ce n’est pas une mauvaise boutique mais, au fil des ans, elle a multiplié les strates. On a créé des structures fantômes pour pouvoir caser des commissaires. Il y en a trop. La DGSI, c’est le système Gamelin… » 

Pour illustrer la déliquescence de son service, Michel, analyste de renseignement, aime à citer le général Maurice Gamelin, commandant en chef de l’armée française lors de la « drôle de guerre », qui considérait la ligne Maginot infranchissable et se verra reprocher d’avoir trop dilué les responsabilités au sein de la hiérarchie militaire.

« Les chefs n’assument pas, les uns et les autres se couvrent, poursuit Michel. Et pour cela, nous demandent des choses inutiles mais qui les aident à se justifier. Un exemple ? Calvar [Patrick de son prénom, patron de la DGSI] avait fixé un objectif de 750 “bleus” pour l’année 2015. À la base, les notes qu’on fait remonter à l’état-major sont sur papier blanc, l’état-major “bleuit” celles destinées à être diffusées à l’Élysée, à Matignon et aux différents ministères. Les RG faisaient des “blancs”, les notes de la DGSE sont jaunes. Il paraît que chacun choisit des couleurs marquantes afin de se distinguer auprès des politiques qui nous lisent… Nous, cette année, on a produit 780 bleus. On a dépassé l’objectif. À cause des attentats. »

 © Jacques Guillet © Jacques Guillet

Le 7 janvier 2015, deux tueurs encagoulés de noir sortent d’un immeuble du XIe arrondissement de Paris. Ils viennent de décimer la rédaction de Charlie Hebdo. Avec méthode et calme, ils font feu de leurs AK-47 sur les policiers appelés en renfort. Sans pitié, ils exécutent le brigadier Ahmed Merabet sur le trottoir du boulevard Richard-Lenoir. Et la France découvre, avec horreur, que le djihad s’écrit désormais dans les rues de Paris.

Depuis des mois, les services de renseignement s’attendaient à un attentat, cela n’empêche pas leur stupeur. Une carte d’identité oubliée dans la voiture ayant servi à la fuite des tueurs met les enquêteurs sur la piste des frères Kouachi. Témoignage de la panique qui envahit la DGSI : consigne est passée dans des antennes franciliennes d’aller taper aux portes de tous leurs « clients » islamistes radicaux pour vérifier s’ils sont chez eux ou en cavale, même quand ils n’ont aucun lien avéré avec les auteurs de l’attentat. « Certains avaient déjà été condamnés mais d’autres non et ignoraient que l’on s’intéressait à eux. Maintenant ils ne se posent plus la question… », déplorait un officier alors interrogé.

Le lendemain, des agents sont envoyés dans les différentes stations du GIC (le Groupement interministériel de contrôle, l’organisme chargé de réaliser les interceptions de sécurité) afin de remonter l’intégralité des écoutes sur une dizaine de jours, voir si rien n’a été loupé. Ils y resteront de 8 heures à 23 heures.

Aux renseignements territoriaux (RT, les héritiers des Renseignements généraux), c’est « réunionnite aiguë à tous les étages », selon Mathilde qui y officie. « Il faut produire des statistiques sur les convertis, sur les radicalisés, détaille-t-elle. La paranoïa règne. La moindre remontée d’infos rend nos chefs fébriles. Un tapis qui traîne dans un vestiaire, un chauffeur de bus qui se laisse pousser la barbe, ça devient l’affaire du siècle. »

Aux environs de 19 h 50, le jeudi 8 janvier, un agent des RT téléphone à l’ancien syndicaliste policier, Jo Masanet, leur conversation est écoutée en marge d’un dossier de trafic d’influence : « Bon, par contre… Faut savoir que, heu… On avait les informations déjà sur les individus… On les avait suivis, on les avait sur notre base de données… » Ils les connaissaient mais ne les surveillaient pas. « On avait constaté que la DGSI était dépassée par les événements, d’accord ? Donc, on a un gros souci, là-dessus… » 

Au-delà des surveillances, des informations collectées dans le passé sur les Kouachi par diverses sources humaines et techniques (lire ici), on peut s’interroger sur le manque d’analyse prospective de « T », la sous-direction chargée du contre-terrorisme à la DGSI. Ce genre de travail a été défini par Bernard Bajolet dans un article pour la Revue Défense nationale en janvier 2014. Selon le patron des cousins de la DGSE, il s’agit d’« évaluer l’incertitude ». « Cette analyse se fonde sur les renseignements obtenus et l’expertise que l’analyste a de son sujet. Il est ainsi en mesure de prendre du recul sur les faits pour fournir un travail de réflexion permettant au destinataire de la note de mieux appréhender une situation, d’anticiper et de se préparer aux éventuelles conséquences. »

 © Jacques Guillet © Jacques Guillet
Un recul que n’auraient plus les analystes de la DGSI. « Pour respecter les quotas de productivité, on fait des notes sur tout et n’importe quoi, s’exaspère Michel. Par exemple, lorsqu’il y a l’interpellation d’un islamiste, une note. Le résultat de sa garde à vue, déferré devant la justice ou remis en liberté, une autre note. On nous inonde de demandes de notes avec des statistiques pour expliquer le phénomène djihadiste, pour justifier notre action, etc. Entre nous, on se surnomme “les peintres” parce qu’on passe notre temps à faire des tableaux Excel… On ne laisse plus de temps à l’enquête, à ceux sur le terrain. Là, les mecs ne sont pas partis qu’on leur demande déjà des notes... »

Selon lui, son service se noie sous cette paperasse. « On récolte des milliards de données, c’est vrai. Il faudrait qu’on arrive déjà à croiser trois fichiers… Alors on se contente d’analyses factuelles, on écrit des résumés, des explications de texte. On ne fait plus d’analyse prospective. On ne cherche plus à comprendre et anticiper les événements. » 

Dans son rapport annuel, rendu partiellement public le 25 février 2016, la délégation parlementaire au renseignement met en garde « devant la multiplicité des capteurs, la profusion des informations collectées ». Selon son rapporteur Jean-Pierre Raffarin, « l’enjeu est désormais celui de la sélection, de l’intégration de l’enrichissement et de l’analyse ». 

Justement, revenons aux mois qui précèdent le carnage de Charlie Hebdo. Fin septembre 2014, un certain Salim Benghalem est placé sur une liste désignant les terroristes les plus dangereux aux yeux du département d’État américain. Ce petit délinquant du Val-de-Marne, qui s’est radicalisé au contact des membres de la filière des Buttes-Chaumont parmi lesquels Chérif Kouachi, est, selon les États-Unis, devenu un des bourreaux de l’État islamique en Syrie. Or la DGSI a dans ses archives les traces d’un voyage effectué par Benghalem durant l’été 2011 à Oman. Sur les listings des vols aller comme retour figure, aux côtés du futur bourreau, Saïd Kouachi.

En janvier 2014, l’épouse de Salim Benghalem rapporte à la DGSI le récit que lui a fait son mari de ce voyage au cours duquel, via Oman, il aurait rejoint le Yémen et rencontré un membre haut placé d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA). « Il y a reçu une formation à la manipulation des armes. Il m’a dit qu’il n’avait pas combattu mais que quelqu’un lui avait donné pour mission de commettre un attentat en France [...]. Salim m’a dit que tout était organisé. Il fallait qu’il se rende sur place avec une arme et qu’il tue tout le monde. » Le lendemain, elle complétera : « Il m’a dit que [son] groupe était constitué de plusieurs Français. » L’épouse ne prononce pas le nom de Kouachi mais c’est tout de même suffisant pour qu’à l’époque, la DGSI mette – un temps – sur écoutes Saïd Kouachi.

Le 17 décembre 2014, c’est au tour de Boubaker el-Hakim, principal inspirateur de la filière des Buttes-Chaumont, de se rappeler à la mémoire du contre-espionnage français, en revendiquant pour le compte de l’État islamique l’assassinat en Tunisie de deux opposants politiques. En trois mois, deux proches parmi les plus proches des frères Kouachi font parler d’eux, certes sur la scène internationale, mais la DGSI ne s’interroge à aucun moment sur le devenir de ceux avec lesquels on les suspecte d’avoir fomenté des projets d’attentats en France…

Au lieu de cela, comme nous le confiera à l’époque un policier chargé de la traque des tueurs de Charlie Hebdo, « la DGSI n'était pas au top sur les Kouachi ». « Leur documentation n'était pas à jour, poursuivait cette même source. Sur la dizaine d'adresses communiquées, plusieurs n'avaient rien à voir avec les suspects ou alors étaient périmées. » Les trois adresses éventuelles de Saïd Kouachi fournies par le contre-espionnage français se révèlent erronées. Dans l’une d’elles, à Pantin, l’électricité est coupée. Son dernier occupant est un homonyme âgé de 81 ans !

« La vérité, c’est qu’on est encore aveugle sur une partie du spectre djihadiste, avoue Michel. On multiplie les heures pour combler nos manques mais on a toujours un attentat de retard. »

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Pour les besoins du récit, certains des officiers de renseignement qui témoignent ici ont été affublés de prénoms d’emprunt, tirés au sort parmi ceux des journalistes du pôle enquête de Mediapart, indépendamment des véritables prénoms, des origines géographiques ou religieuses de nos interlocuteurs. Les grades ont été également gommés. Seuls le sexe et l’affectation des policiers ont été conservés. D’autres interlocuteurs n’apparaissent pas dans le cours du récit, à leur demande.

Toujours dans le souci de garantir les anonymats, les descriptions physiques sont proscrites, de même que les descriptions trop précises des bureaux. Afin de protéger la confidentialité de nos rendez-vous, des leurres ont été utilisés, parfois à leur insu, qu’ils nous en excusent.

Certaines scènes racontées par nos interlocuteurs n’ont pu être confrontées à la version de leur hiérarchie directe, sous peine de rendre nos sources identifiables. Le cas échéant, le récit a été vérifié par des témoignages directs ou indirects de collègues ou sinon avec des rapports écrits.

Mediapart a adressé par mail une liste de questions au service de communication du ministère de l’intérieur vendredi en fin de journée. Il est resté sans réponse.

Enfin, dans un souci de transparence, nous publions sous l'onglet Prolonger de cet article l’ensemble de la documentation, non protégée par le secret défense ou le secret de l’instruction, qui a servi de base écrite à notre enquête.