Une semaine de campagne à Hénin-Beaumont

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Le Front national n'a pas emporté la mairie de Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), dimanche 5 juillet. La liste conduite par Steeve Briois et Marine Le Pen s'est inclinée devant celle de Daniel Duquenne (Divers gauche), 47,71% contre 52,29%. Le FN a annoncé qu'il contesterait l'élection devant le tribunal administratif «à cause du chantage aux subventions». Quelques incidents ont émaillé la proclamation des résultats. Ainsi, le vainqueur, Daniel Duquenne, a été visé par une bombe lacrymogène. Et les militants ont échangé des insultes. Retour, heure par heure, sur une journée électorale au dénouement heureux que Mediapart vous a fait vivre en direct. (Photos Marine Turchi)

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Vaincu, le FN «conteste l'élection»

 

21 heures. Les voitures défilent devant le siège du FN, à coups de klaxons. Une quinzaine de personnes entonnent La Marseillaise. «Enculés!», crie une militante du FN.

 

20h30. Steeve Briois et Marine Le Pen s'expriment devant militants et journalistes à leur QG. «Nous contesterons l'élection devant le tribunal administratif à cause du chantage aux subventions», explique Steeve Briois, qui se félicite de ses 47,7%: «Nous gagnons 1000 électeurs par rapport au premier tour alors que nous ne bénéficions d'aucune réserve de voix, officiellement. C'est une claque magistrale pour les états-majors de l'UMP, qui ont appelé à voter pour Daniel Duquenne. C'est aussi une claque pour le front "ripoublicain" qui ne fait pas le plein de voix.»

 

Marine Le Pen a quant à elle dénoncé le «tous unis, tous pourris» et les méthodes de Daniel Duquenne, qui a, selon elle, «usé de l'injure, de la diffamation et du chantage aux subventions du conseil régional, du conseil général». Elle a jugé ces résultats municipaux et ceux des dernières européennes «très encourageants pour les régionales».

 

20h20. Devant la salle des fêtes, une bombe lacrymogène est lancée sur Daniel Duquenne, parti à la rencontre des Héninois.

 

20h10. Résultats définitifs: 52,29% pour la liste de Daniel Duquenne, contre 47,7% pour celle de Steeve Briois.

 

20 heures. Daniel Duquenne est en tête dans 12 des 16 bureaux dépouillés. Il y recueille entre 51,51% et 58,09% des voix. Steeve Briois arrive en tête dans quatre bureaux.

 

19h50. L'attaché de presse de Steeve Briois et Marine Le Pen affirme «ne pas reconnaître» la défaite, comme le prétend la dépêche AFP. «Ça va se jouer à 300 ou 400 voix», affirme-t-il. Le FN conteste également les tracts de Daniel Duquenne.

 

19h45. «Ce soir, nous sommes fiers d'être héninois», explique l'un des habitants venu assister à l'annonce des résultats dans la salle des fêtes. Les militants du FN, eux, ont déserté la salle.

Le FN donnera une conférence de presse à 20h15.

 

19h30.

Dans une dépêche AFP, le FN admet officiellement sa défaite.

Dans la salle des fêtes, bureau de vote numéro 1, les Héninois applaudissent le score de Daniel Duquenne, qui serait arrivé en tête avec 58,09% des voix, contre 41,91%.

Les résultats tombent, les uns après les autres. Sifflets pour les bureaux de vote où le FN est en tête, applaudissements et cornes de brume pour les autres.

 

 

La salle des fêtes, où sont centralisés les résultats des 17 bureaux de vote de la ville, est pleine. Les Héninois sont venus nombreux assister au dépouillement.

 

 

19h20. Sur sept des neuf bureaux dépouillés, Duquenne recueille plus de voix que le FN. Steeve Briois est en tête dans deux bureaux, dont celui où il avait recueilli son meilleur score, au premier tour.

 

19h15. Dans le bureau numéro 1, dans le centre-ville, Daniel Duquenne devance Steeve Briois (298 contre 215 voix, sur 905 inscrits).

 

19 heures. Première tendance sur les 17 bureaux de vote: Daniel Duquenne devance le FN (54% contre 46%). A Léon-Jouhaux, bureau de vote où le FN enregistre traditionnellement des scores plus élevés que la moyenne, Daniel Duquenne est devant.

Sur trois bureaux totalement dépouillés, le rapport de force est favorable à Daniel Duquenne: 51% contre 49%.

 

18h30. «On est le centre de la France, se désole le directeur de l'Escapade, la salle de spectacles de la ville. En même temps, c'est un véritable laboratoire ici. Le dernier sondage des RG donne le FN gagnant. Mais même s'il ne passe pas ce soir, il n'y a pas de quoi fanfaronner.» Marco Bernalicis, qui gère les affaires culturelles à la mairie, veut lui «y croire» et se réjouit de la participation, près de quatre points plus élevée qu'au premier tour, à 17 heures. «Il y a un sursaut, assure-t-il. Le truc de Dany Boon, c'est tout con, mais ça a une grosse influence sur les masses populaires ici», assure-t-il.

 

18 heures. «Marine Le Pen a senti que c'était plié il y a deux jours», nous explique David Rachline, le coordinateur du FNJ (les jeunes frontistes), également conseiller municipal dans le Var. En cause, selon lui: la peur des Héninois d'être montrés du doigt après la «diabolisation des forces politiques», locales comme nationales.

 

17h30. Selon la liste des Verts, «l'intervention de Dany Boon a eu un impact important sur les habitants».

 

17h20. A 17 heures, la participation est en hausse: 60%, contre 56,5% au premier tour.

 

17 heures. Bruno Bilde (FN): «Je pense qu'on est battus»

Le siège du FN est fermé aux journalistes jusqu'à l'annonce des résultats, à 20h15 (©Marine Turchi).

 

Au FN, de retour du vote, les visages se sont assombris. On s'énerve du bon report de voix à gauche. Et on commence à crier à la «campagne pourrie». Le QG est fermé aux journalistes jusqu'aux résultats, un militant de Paris joue les vigiles à l'entrée. «Je pense qu'on est battus», explique à Mediapart Bruno Bilde, l'attaché de presse du tandem Briois-Le Pen. Je le sens à notre électorat, qui a peur. Beaucoup nous disent "on est pour vous, mais on a peur de plus avoir de subventions". Le chantage aux subventions de la gauche a fonctionné, plus que les manifs [anti-FN]. L'affaire Dany Boon et le fait de répéter en boucle qu'Hénin-Beaumont sera montré du doigt par la France entière, ça a eu beaucoup d'impact», estime-t-il. Des propos à prendre avec précaution et qui pourraient relever du bluff pour remobiliser les derniers électeurs, à une heure de la fermeture des bureaux.

 

16 heures. Au bureau de vote n° 1, à la salle des fêtes de la ville, on installe les barrières pour délimiter la zone de dépouillement. Dans deux heures, le vote est clos.

 

 

«Ça va être ric-rac», pronostiquent tous les habitants. A la sortie de l'isoloir, c'est effectivement du 50-50. Un couple de cadres, électeurs de l'UMP: «On a voté contestataire. FN. Il faut un homme fort pour reprendre la ville», explique-t-il. «Ça va plus du tout, on se fait traiter de sales bourges, mon mari a failli se faire tuer, mes enfants se sont fait agresser pour leur portable», explique sa femme, native d'Hénin. «On n'a pas voté pour le parti, mais pour le changement», justifie-t-il. Et Daniel Duquenne? «C'est la même clique que Dallongeville! Vous savez, la gauche, ici...», soupire-t-il.

 

Une habitante, agent d'entretien, vient voter avec sa petite fille. «J'ai voté pour Steeve [Briois]. Duquenne, il était avec Darchicourt [Ndlr: maire socialiste de 1999 à 2001], c'est le même système tout ça!», nous explique-t-elle. Au premier tour, elle a voté pour le candidat divers droite Laurent Bocquet, mais «d'habitude», elle vote pour le FN.

 

André, ouvrier dans le bâtiment, vient lui de voter pour le candidat divers gauche, Daniel Duquenne. «J'ai voté pour le front au premier tour, pour montrer mon mécontentement. Mais l'extrême droite, ça fait peur quand même. On est beaucoup comme ça à Hénin.» En 2008, il avait voté pour le socialiste Gérard Dallongeville, l'ancien maire, aujourd'hui mis en examen pour détournement de fonds.

 

Sur le marché, vendredi, Nathalie, aide-soignante, nous affirmait la même chose. «Les gens ont voté FN pour faire peur, mais là, ils voteront Duquenne.»

 

14 heures. C'est au café de la Paix, en face de l'église, à deux pas de la mairie, que les militants du FN se sont donné rendez-vous ce dimanche midi, après être passé dans l'isoloir. La bonne humeur est de rigueur, car ce soir, ils pourraient remporter cette ville de 27.000 habitants, la cinquième de l'histoire du FN.

 

13 heures. L'ancien candidat socialiste, Pierre Ferrari, fait son entrée, son éternel costume bleu marine impeccable sur le dos. L'ancienne eurodéputée Marie-Noëlle Lienemann et l'ex-adjoint communiste, David Noel, lui emboîtent le pas. A leur passage, les insultes des frontistes pleuvent. «Escrocs!»

 

Pierre Ferrari, Marie-Noëlle Lienemann, et David Noel dimanche midi. (©Marine Turchi)

 

Les chiffres de la participation à 13 heures viennent de tomber: 41,64%, soit un point et demi de plus que le premier tour. «C'est toujours ça», commente Marie-Noëlle Lienemann, qui craignait une abstention record. Interrogée sur le report des voix de Pierre Ferrari, l'ancienne ministre de Lionel Jospin soupire: «Duquenne n'a pas voulu fusionner, c'est une erreur! On ne peut pas accuser Pierre d'être mêlé aux agissements de Dallongeville [Ndlr: l'ancien maire PS, en prison], il l'a combattu et Dallongeville a tout fait pour le rendre inéligible!»

 

Marie-Noëlle Lienemann, envoyée par la fédération du Pas-de-Calais pour rassembler la gauche, avait jeté l'éponge en juin dernier. (©Marine Turchi)

 

«On ne voulait pas des postes dans l'exécutif, explique le jeune socialiste. C'était pour la forme, il fallait rassembler, là nos électeurs se sentent insultés. Duquenne n'a pas été réglo, mais on discutera de tout ça après.»

 

Pour l'heure, il s'agit de faire barrage au FN. Marie-Noëlle Lienemann s'inquiète elle du vote des électeurs UMP (4,7% au premier tour). «On sait qu'ici, à chaque élection, ils se sont reportés sur le FN au second tour.»

Samedi, J-1

L'Escapade, bête noire du FN


L’artiste Louise Bronx poursuivant la vice-présidente du FN avec un magnéto qui hurle la chanson de Philippe Katerine, «Marine Le Pen, nan nan». C’était la semaine dernière, sur le marché d’Hénin-Beaumont, dans le cadre de la série d'actions menées dans les rues par un front d'artistes. David Verkempinck, le directeur de l’Escapade, le centre d’animation culturel de la ville, en rit encore. Depuis qu’il a pris la tête de cette salle de spectacles, en 2005, ce lillois natif du bassin minier s’est attiré plus d’une fois les foudres de la vice-présidente du FN. Lors des municipales de 2008, elle a même fait annuler à la dernière minute un débat organisé dans la salle par France 3 Nord-Pas-de-Calais avec des Héninois.

 

L'Escapade est née en 1968 et a pris son nom en 1991. (©Marine Turchi)

 

«Pour elle, j’étais un personnage du maire», explique-t-il aujourd’hui. Sur son blog, Steeve Briois s’en donne aussi à cœur joie, tapant tout à tour sur lui, le président ou la trésorière de l’association. La raison est simple : à travers l’Escapade, c’est un autre visage de la ville que «la caricature Marine Le Pen» et la misère, que David Verkempinck entend donner.

Lui vante la culture comme vecteur de lien social, lieu de «plaisir, de connaissance et de tolérance» quand le FN prône «le point de vue unique, la fermeture», estime-t-il. Née en 1968, l'Escapade fait figure de symbole dans la région. Première maison de la jeunesse et de la culture du département (MJC), elle a fait d'Hénin-Beaumont une ville-pilote en la matière en développant tous les équipements culturels (médiathèque sur trois étages, école de musique, école d'arts plastiques, centre d'art contemporain, un cinéma art et essai). «C'est un lieu éclectique, autonome, qui incarne l'utopie des MJC et brasse toutes les catégories sociales. Les citoyens se l’approprient. Tout ça, ça gêne le FN.»

Ça, et surtout la programmation du lieu. «Plusieurs spectacles évoquent les difficultés des immigrés, explique David Verkempinck. La pièce "Mémoire d’un mineur marocain" portait sur le thème du vivre ensemble, en s’adressant autant aux Maghrébins qu’aux fils de mineurs.» Un message aux antipodes de celui de Steeve Briois, qui, il y a peu encore, s’opposait au financement de la Mosquée et barrait ses tracts d’un «9.882 immigrés en 20 ans à Hénin-Beaumont».

 

David Verkempinck, directeur de l'Escapade. (©Marine Turchi)

 

Si le FN conquiert la mairie dimanche 5 juillet, il devrait régler son compte à l’Escapade. «Il y a un véritable danger pour la vie associative, insiste David Verkempinck. Ils ne vont pas nous couper les vivres, car ils arrondissent les angles. Ce ne sera pas Vitrolles, où ils ont fermé le rideau de fer d’un coup. Mais il y aura une ingérence philosophique, il faudra rendre la programmation plus accessible au peuple et notamment aux personnes âgées.»

Steeve Briois ne disait pas autre chose, vendredi 3 juillet, dans la Voix du Nord: «Nous ne sommes pas hostiles à aider ces structures à condition que ces dernières fassent l’effort d’élargir leurs offres culturelles afin que tous les habitants s’y retrouvent dans un souci de pluralisme culturel.»

En cas de victoire, Steeve Briois pourrait jouer sur un levier de taille : le lien économique fort entre la mairie et la salle, financée à 60% par les finances locales. Déjà endettée jusqu’au cou (160.000 euros) du fait de la gestion calamiteuse de la ville, l’Escapade fait l’objet d’une procédure de redressement judiciaire, la mairie ne lui ayant pas versé les subventions attendues. «On a perdu 180.000 euros de subventions en un an, explique David Verkempinck. Quand on parle de sport, de la piscine, les gens voient plus l’utilité et le danger si les subventions étaient réduites, mais la culture c’est plus abstrait pour eux.»

«Ici on est le punching-ball des gens. Mais c’est comme avec la secte, qui est responsable: le gourou ou la victime?», interroge-t-il.

Vendredi, J-2

«J'ai voté FN pour booster le PS»

 

Tous les mardi et vendredi, la même pièce se joue sur le marché d’Hénin-Beaumont. Les journalistes courent après les troupes de Marine Le Pen, qui, elle, poursuit les Héninois pour écouler ses 12.000 tracts quotidiens. Sous le regard désespéré des candidats de gauche, qui assurent que, cette fois-ci, «ça va changer».

Le marché, une véritable piqûre de rappel électorale pour les habitants de la ville. Aux quatre coins de la place de la République, on discute politique, les militants tractent et les candidats se jettent sur les habitants. «"Hors période électorale", ça ne veut rien dire ici», explique David Verkempinck, le directeur de l’Escapade, le centre d’animation culturel de la ville. On vote tout le temps, les gens n’en peuvent plus. Ce climat particulier au marché ne s’arrête plus depuis deux ans. Et l’année prochaine, c’est les régionales…»

 

L'Union des étudiants juifs de France lors de la manifestation anti-FN de vendredi midi. (©Marine Turchi)

 

Mais ce vendredi, l’UEJF s’est chargé de l’accueil des frontistes, venus très tôt pour ce dernier marché avant le second tour. Sifflets, pancartes devant les caméras. Résultat : voilà le tandem Le Pen-Briois obligé de rebrousser chemin et filer faire un porte-à-porte pour éviter une mauvaise pub à deux jours du vote.

 

«Si le FN vient à Hénin, il va aussi aller dans les autres villes ?», demande une adolescente à sa mère, en recevant le tract de la manifestation anti-FN. «Je sais pas trop, peut-être», avoue sa mère. Plus loin, Nathalie, 40 ans, aide-soignante aux urgences, discute avec Daniel Duquenne, le candidat de l’Alliance républicaine, encore en lice. «On aimerait vraiment que ça bouge et qu’on nous oublie pas, implore-t-elle. Faut pas venir qu’en période électorale, faut nous écouter et tenir les promesses.»

 

Nathalie, accompagnée de son fils, et Daniel Duquenne, le candidat de l'Alliance républicaine (©Marine Turchi)

 

Comme tous les Héninois, cette mère de famille a très mal vécu l’avalanche de révélations sordides sur le maire sortant. «On paye des dettes alors qu’on a rien fait. On travaille, on travaille et on a rien en retour», se plaint-elle. Habitante de Beaumont, ancien village rattaché à la ville, elle se sent «oubliée» par les pouvoirs publics. «J’habite du côté du chemin de Jérusalem, au milieu des champs, faut rouler en 4×4, c’est dégradé, on est à l’abandon.»

«J’avoue que j’ai voté Briois au premier tour pour booster le PS»
, nous confie-t-elle, un peu gênée. Mais là je vais voter Duquenne.» Lorsque cette fille de Portugais a fait part de son vote FN à son père, «de gauche et très politisé», elle s’est fait «engueuler». «Il n’a pas compris», explique-t-elle. Mais elle l’assure, «beaucoup de gens» ont, comme elle, voté FN «pour faire peur et pour faire réagir», et voteront républicain dimanche.

Si une partie des Héninois a voté FN, c’est aussi parce que le candidat de l’Alliance républicaine leur semblait plus fade que le charismatique duo Le Pen-Briois. «Duquenne, beaucoup disent qu’il est pas très dynamique, et qu’il se fait trop manipuler par les autres à gauche», rapporte Nathalie.

 

«Le FN, c’est pas ce qu’il y a de mieux», reconnaît-elle. Marine Le Pen, elle dit des choses vraies, mais faut pas tomber dans l’extrémisme. Faut pas prendre Hénin comme une passerelle pour avoir un poste au FN. On sait bien qu’une fois élue, elle repartira à Paris.»

 

A quelques mètres, chez le fromager, Monique, 74 ans, peste contre la gauche héninoise. «Ils n’ont même pas réussi à s’entendre ! Il n’y aurait pas dû avoir trois listes!» Elle le dit d'entrée, haut et fort : «Moi j’ai voté FN ! On ne les a jamais eus à la mairie, on ne sait pas ce qu’ils valent. J’ai une maison à côté de Toulon, et là-bas, quand Le Pen était maire, c’était très bien !»

 

Monique, retraitée, travaillait comme chef de rayon à la librairie du Furet du Nord (©Marine Turchi)


D’habitude, Monique vote à droite. Ou Bayrou, comme à la dernière présidentielle, car elle se dit «au milieu, ni riche ni pauvre». Mais depuis qu’«ils ont mis l’Arabe [Ndlr : Nesredine Ramdani, le candidat de l’UMP]», elle donne sa voix à Steeve Briois. «Je suis raciste moi, et j’aime pas les juifs!», s'énerve-t-elle.

 

Veuve, retraitée, miraculée du cancer, elle s’est sentie délaissée par la gauche. Lorsqu’elle s’est rendue à la mairie pour une histoire de muret dangereux dans son jardin, on lui a claqué la porte au nez. «Je suis rentrée en pleurs chez moi. Mon voisin [Ndlr: retraité et électeur du FN] m’a dit d’aller voir Steeve Briois, qui s’était déjà occupé de lui. Il m’a reçu, tout c’est arrangé!» Monique reprend son caddie et s'éloigne. «Ça m'a fait du bien de vous parler vous savez», lance-t-elle en se retournant.

 

 

Manif anti-FN: «On est dans le bassin minier, merde!»

 

Midi, devant l’Hôtel de ville. A l’initiative du collectif de citoyens «Ouvrir les yeux» (lire notre billet de jeudi), le front républicain manifeste vendredi 3 juillet contre le FN. Un dernier coup de collier avant le vote de dimanche. Ils sont tous là : Daniel Duquenne, le candidat de l'Alliance républicaine encore en lice, Pierre Ferrari, le jeune socialiste arrivé troisième le 28 juin, les Verts, venus en nombre avec drapeaux et tracts, le NPA, les deux candidats de droite. L’Union des étudiants juifs de France (UEJF), la ligue des droits de l’homme et le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, ont aussi fait le déplacement.

 

«On est dans le bassin minier, merde!», s'égosille dans le mégaphone Abdel Baraka, organisateur de la manifestation et animateur social à la ligue de l’enseignement du Pas-de-Calais.

 

 

Originaire de la région (il est né à Valenciennes), le président de SOS Racisme est venu dire aux Héninois qu'«on ne tourne pas une page sombre de l'histoire d'une ville par une page noire» et avertir les gens «que leur vote [FN] ne sera pas qu'un vote de colère».

 

Dans le haut-parleur, il répète que le FN est «le parti de la haine, de la division», qu'il a «saigné à blanc toutes les villes qu'il a dirigées». «Quand mon père est arrivé du Togo à Valenciennes, il a trouvé une famille pour l'accueillir, raconte-t-il. Le Pas-de-Calais, ce n'est pas ce visage de haine»:

 

 

 

Aux fenêtres des maisons de la place de la mairie, deux femmes applaudissent les manifestants.

 

Dans le cortège, des enseignants, des cadres, des mères au foyer, des ouvriers, des retraités, et surtout des gens très impliqués dans la vie locale, qui n’ont pas envie de voir Hénin-Beaumont hériter de l’étiquette FN. «On est là contre le FN, on est des vrais Héninois de souche et on veut sauver notre ville et les associations», explique Rose, 60 ans, ancienne agent spécialisée en maternelle et présidente de l’amicale du personnel communal.

 

 

«J’espère que les gens vont se réveiller», répète-t-elle. Les électeurs du FN ? «Ce sont des petites gens, ils sont écœurés, ils disent "lui ou un autre, c’est pareil". Ils n’ont pas compris et se sont laissé entraîner. On les a endormis.»

Son amie Gisèle, 74 ans, mère au foyer retraitée, la coupe : «Si le FN passe, on n’ira plus aux réunions de parents d’élèves !» Mariée au président du club de Gym, elle craint pour la vie associative et les subventions dédiées au sport et à la culture.

Comme son père, cadre dans les mines, Rose a toujours voté «à gauche». Comprendre : socialiste. Ici, elle soutient Daniel Duquenne depuis le premier tour. «Duquenne, c’est peut-être pas quelqu’un qui va parader, mais il connaît les rouages municipaux, il connaît sa ville, il est compétent. C’est un homme discret, pas "m’as-tu-vu"». Elle peste volontiers contre Steeve Briois, dont elle affirme connaître le «vrai visage, celui que les gens ne voient pas. Il a été mon voisin pendant huit ans, dans le vieux Hénin. Il est malhonnête et arrogant!».

Si elle comprend le désarroi des Héninois, elle se veut confiante sur l’avenir. «On est capable petit à petit de remonter la ville. Ce qu’il faut faire en priorité, c’est un état des lieux des moyens humains et racheter du matériel. On a des employés municipaux mais pas de tondeuse ! Dallongeville, il envoyait 20 types avec un seul balai !»

 


A l’heure où les cafés sont pleins, marché oblige, le cortège entame une traversée du centre-ville, aux cris de «non non non au FN, F comme fasciste et N comme nazi». Une action «contre-productive», selon Georges, 60 ans, commerçant. «C’est idiot, ça va encore agacer un peu plus les gens et renforcer les indécis. Ceux qui ne se rendent pas compte ce que ça veut dire voter FN ne le sauront pas plus demain!», estime-t-il. Lui vote traditionnellement «à droite» mais va voter Duquenne au second tour, «pour faire barrage au FN». «Ça va être très ric-rac, ils ont mis les moyens le FN. Avec ma femme on essaye de convaincre nos enfants, qui n’ont pas voté au premier tour, d’y aller voter dimanche.»

 

Des Héninois regardent passer le cortège sur la place du marché.

 

Après la manifestation, un client se désole au zinc du café L'Univers: «Y'avait pas beaucoup de monde. Fallait manifester avant, c'est pas maintenant qu'ils sont au second tour qu'on va faire quelque chose.»

Jeudi, J-3

Georges Villette, patron de bar: «Si le FN passe, on ne voudra plus faire affaire avec nous»

 

(©Marine Turchi)

 

 

L'Univers, un bar PMU comme il y en a des dizaines, à Hénin-Beaumont. A une exception peut-être : ici, Georges, le patron passe du disco et de la pop des années 1980, de Madonna à Michael Jackson, en passant par Queen. Dans son café, banquiers, commerciaux, employés municipaux se succèdent, et, les jours de marché, on y trouve une clientèle plus populaire. Tout le monde se connaît, et quand on rentre, c’est une poignée de main pour chacun. «Mes clients sont de gauche ou de droite, mais pas FN», affirme-t-il.

 

Leur discours, pourtant, ne varie pas. «Les gens ont l’impression d’avoir été volés et pillés, raconte Georges. Ils trouvent que les hommes politiques sont responsables mais au final jamais coupables. Moi je suis pour un maire démocratique», répète cet électeur du MoDem, tout en interrogeant : «Mais de toute façon, ça va changer quoi pour les habitants?»

Originaire du Limousin, Georges est arrivé dans la région il y a trois ans. S’il votait à Hénin-Beaumont (il réside à Noyelles-Godault, la commune voisine), il aurait choisi les Verts («Eux n’ont trempé ni avec Darchicourt, ni avec Dallongeville»). «Là, c’est un peu choisir entre la peste et le choléra, déplore-t-il. Les appareils politiques de droite comme de gauche auraient dû bouger avant d’en arriver à un tel déclin de la ville. Celui qui va arriver au pouvoir, il pourra pas faire grand-chose. Le contribuable payera toujours ce qu’il a à payer. On va faire un vote utile, mais ce sera comme avant.»

Pour qu’il y ait un vote utile, encore faut-il que les gens aillent voter. Et rien n'est moins sûr, selon Georges. «Il y aura plus d’abstentionnistes qu’au premier tour, assure-t-il. Tous les électeurs de Pierre Ferrari ne vont pas se reporter sur Duquenne, certains disent qu’on ne leur dictera pas leur vote et puis les gens vont pas gâcher leur semaine de vacances pour le vote.» Et le patron de l’Univers de résumer : «Pour les Héninois, c’est soit on va plus voter, soit on change complètement.»

Très impliqué dans la vie locale (il gère l’amicale laïque de Noyelles-Godault et le foot en salle à Hénin-Beaumont), Georges avoue être inquiet «pour la culture». «Ce qui me fait peur avec le FN, c’est qu’ils enlèvent les infrastructures jeunesses et sports, la piscine, pour resserrer le budget, comme à Orange, Vitrolles, Marignane.»

Il craint aussi pour son commerce. «Nous, commerçants, on va être mangés à quoi ? On va subir l’étiquette Hénin-Beaumont, ville fasciste, on va récupérer un forum de skinheads ou bien les gens ne voudront plus faire affaire avec nous.»

 

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Des citoyens se mobilisent pour barrer la route au FN

 

Après le collectif des artistes en résistance, qui avait fait entendre sa voix le 25 juin, c’est au tour du collectif des citoyens «Ouvrir les yeux» de mobiliser les Héninois contre le Front national. Vendredi 4 juillet, une manifestation est prévue à midi devant la mairie.

 

Abdel Baraka, l'un des organisateurs de la manifestation et animateur social à la ligue de l’enseignement du Pas-de-Calais (©Marine Turchi)

 

Au lendemain du premier tour, ils étaient plusieurs dizaines de citoyens (issus de la vie associative, de la paroisse, de la mosquée) à se mobiliser pour réagir au score du FN (39,3%) et à des poussées inquiétantes dans les bureaux de vote du quartier sud de la ville: 42,56% dans celui de la cité Darcy, 46,58% dans celui de la salle Gustave Delmotte, rue Pierre Brossolette (lire notre précédent billet). «Dès le lendemain, on était cinquante, ça m’a motivé!», raconte l'un de ses initiateurs, Abdel Baraka, animateur social à la ligue de l’enseignement du Pas-de-Calais et habitant d’un village voisin.

Le tract est limpide : «Votre colère est juste, soyez sûrs que votre vote le sera aussi». «Le but, c’est de dire qui est le FN, de rappeler qu’on est bien face à un parti d’extrême-droite», explique son organisateur, Abdel Baraka. Sur le papier, l’argumentaire tient en quatre lignes. «Marine Le Pen est bien la fille de Jean-Marie Le Pen. Oseriez-vous confier les clefs de votre ville à un parti qui a 8 millions d’euros de déficit (fin 2008) ? Avez-vous envie qu’Hénin-Beaumont devienne la seule ville FN de France ? La gestion n’a-t-elle pas été catastrophique dans les villes qui leur ont fait confiance ?».

Cette initiative a reçu plusieurs soutiens, à commencer par celui de Dominique Sopo, le président de SOS Racisme, qui sera présent vendredi, et de l’antenne locale du MRAP, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples.

Samedi, une autre manifestation anti-FN est prévue à 15 heures devant l’Hôtel de ville, organisée cette fois-ci par le comité de vigilance anti-fasciste, soutenu par l’Alliance rouge et noire (anarchistes).

 

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Dans le quartier minier d'Hénin, le FN fait son beurre

 

C’est dans le sud-ouest de la ville, mémoire minière de la ville, que le Front fait le plein de voix. Quartier très défavorisé classé comme zone urbaine sensible, la cité Macé et ses alentours possèdent leur lot de misère que le FN sait exploiter (voir la présentation du quartier ici).

 

C'est dans ce quartier aujourd'hui cosmopolite que demeure la mémoire minière de la ville. Pas moins de cinq puits de mines furent perçés sur ce grand secteur dès la fin du XIXe siècle (©Marine Turchi)

 

Sophian, le patron du bistrot du coin, électeur de l’UMP et natif d’Hénin-Beaumont, indique le début de la rue Pierre-Brossolette, l’artère menant à la cité Macé. «A partir de là, c’est la zone franche, la zone à risques. C’est malheureux à dire, mais ce sont des cas sociaux, des illettrés, c’est une plaque tournante de la cocaïne, il y a de l’insécurité, et la justice ferme les yeux sur certains problèmes», se désole-t-il. Résultat : «Il y a un délaissement total, les gens votent par désarroi et le FN fait de gros scores», affirme-t-il.

 

Nesredine Ramdani, le candidat UMP, en juin. (©Marine Turchi)

 

«Dans les quartiers défavorisés, le seul élu que les gens voient depuis des années, c'est Steeve Briois», rappelle volontiers Nesredine Ramdani, le candidat UMP. Le FN ne s’y était d’ailleurs pas trompé, en installant dans un premier temps son QG rue Pierre-Brossolette. «Les crânes rasés venaient chauffer les jeunes ici», se souvient Sophian. En 2007, après le second tour des législatives, qui avait propulsé Marine Le Pen à 42%, des affrontements avaient éclaté devant le siège, obligeant les CRS à barrer la route. Le Front avait ensuite déménagé dans le centre-ville.

 

Les émeutes, c’est bien ce qui effraye une partie des habitants ici. A quelques mètres de l’ancien siège du Front, un couple d’enseignants au collège Victor-Hugo ne cache pas ses craintes. «On est beaucoup plus inquiets qu’aux dernières élections, explique Thomas, qui vote à gauche. Si le FN passe, il y aura des tensions, Hénin est une ville cosmopolite. Dans mon club de foot, les gens d’origine maghrébine ont peur.» Ce père de deux enfants craint aussi «que les crédits pour les associations sportives et les écoles soient sucrés par la mairie, comme à Vitrolles».

 

Plus loin, Fabienne, téléconseillère, et Brigitte, agent SNCF, avouent avoir «peur des émeutes et des feux de poubelle» en cas de victoire des frontistes. Comme beaucoup, elles évoquent un «ras-le-bol» de la situation à Hénin-Beaumont, des impôts qui ne cessent d’augmenter, des HLM insalubres laissées à l’abandon, l’école Michelet, à deux pas, «classée en zone sensible». «Il n’y a plus rien ici, aucune activité», soupire Fabienne, lasse. Au premier tour, elle a voté NPA, mais elle concède qu'«avec Marine Le Pen ça ne serait peut-être pas pire. On n’a plus confiance en personne».

 

En avançant dans le quartier, le vote frontiste devient de plus en plus évident. Christine, ouvrière à Roubaix en pré-retraite, vote FN «depuis Darchicourt [maire de 1999 à 2001]». «J’en ai marre de tout ce qui se passe. Le maire nous a trahis. Au PS, ils se battent toujours pour les places. C’est pas pareil qu’avant. La ville est morte, il n’y a plus rien dans les magasins, les jeunes ne respectent plus rien. Et je ne suis pas raciste, mais là ça fait un peu trop.» Pour elle, ce sera Steeve Briois, «qui a toujours été là. Il est à l’écoute des gens, il est honnête», insiste-t-elle.

 

Les cités-jardins, héritières des années minières (©Marine Turchi)

 

Marie-Pierre, elle, hésite encore pour dimanche. Fille de mineurs, cette mère au foyer de 45 ans votait communiste comme son père, avant de se tourner, en 2008, vers le FN. Elle peste contre «Sarkovitch» devant le regard moqueur de ses filles adolescentes et explique que «ça ne va plus dans la ville, ni dans la cité. Il n’y a plus de police municipale ici car le maire ne payait plus», explique-t-elle. Au premier tour, elle a donné sa voix à Steeve Briois, qu'elle juge «franc. Il l’avait dit qu’il y avait des magouilles!». Son mari, retraité, est sûr de son choix : après avoir risqué avec toute la famille l’expulsion par la mairie pour cause de loyers impayés, pas question de donner sa voix à la gauche.

Les clivages traversent même les familles. Christelle, mère au foyer, a voté «pour le facteur» [Ndlr : NPA] – et votera blanc au second tour –, tandis que son mari, Hervé, ouvrier chez Renault, s’est rabattu sur le FN. Tous deux votaient socialistes, comme leurs parents, ouvriers. Elle avoue «ne pas comprendre la réaction des gens du quartier [qui votent massivement FN]. Ici on a habité depuis tout-petit ensemble, algériens ou pas. Et maintenant certains se révoltent contre les Arabes ! Mes amis arabes ont peur que le FN passe». Lui juge la situation «dramatique». «Je suis pas raciste, mais je vote FN pour que ça change. L’autre [Ndlr : Dallongeville] il nous a volés, Briois ça fait des années qu’il le disait.»

 

Est-ce que le FN ne les effraye pas ? «Moi oui!», répond d’emblée Christelle. «Il faut essayer», rétorque son mari, qui l’encourage à faire de même. Pour cette élection, le père de Christelle, lui, a déjà franchi le pas.

Mercredi, J-4

 

Le FN met le paquet pour le second tour

 

Après quinze ans dans l’opposition, au conseil municipal, et deux années de campagne intensive, le FN a rodé son organisation, quadrillant minutieusement la ville. «On a découpé Hénin-Beaumont en 45 secteurs, avec un responsable et une équipe de deux à six personnes dans chacun. En une matinée de tractage, la ville est couverte», se félicite Laurent Brice, conseiller municipal frontiste. Chaque jour, un nouveau tract est réalisé et ce sont quelque 12.000 brochures qui sont glissées quotidiennement dans les boîtes aux lettres des Héninois.

 

Outre les 60 militants héninois «actifs toute l’année»,souligne Marine Le Pen, ils sont plusieurs à avoir fait le déplacement depuis toute de la France : Champagne-Ardenne, Lorraine, Normandie, Bourgogne, Loire-Atlantique, Sud-Est. «On leur dit "ne venez pas, on ne sait plus où vous loger !"», fanfaronne la vice-présidente du FN. Portraits de ces militants venus grossir les troupes héninoises du Front.

 


Jean-Luc Manoury, conseiller général de Lorraine et secrétaire départemental de Meurthe-et-Moselle

Cet ancien militaire, entré au FN en 2002 malgré «une éducation de gauche», assure «être venu par [lui]-même» participer à la campagne héninoise, «par militantisme, car c’est une élection décisive». Et il n'est pas déçu du voyage: «Dans ma circonscription, on nous insulte, ici ce qui m’a frappé, c’est l’accueil positif, les gens viennent vous voir pour avoir un tract !», raconte-t-il.

 

Pour lui, ce sera, dimanche, «une triple victoire: victoire de l’enracinement, de quinze ans de terrain ; victoire de Marine, qui a fait de bons scores dans la région depuis 2007, et victoire pour le FN, qu’on a enterré un peu vite...». Même si le duo Steeve Briois-Marine Le Pen ne l’emporte pas, le 5 juillet, «ce sera une victoire», assure ce fidèle de la fille Le Pen et cela «légitimera Marine Le Pen, face aux critiques de Carl Lang [l'ancien secrétaire national du FN, qui a quitté le parti en novembre]. La stratégie de dédiabolisation qu'elle a initiée a porté ses fruits ici, de même que le travail de terrain de Steeve, qui est conseiller dans l’opposition depuis 1995. C’est un bosseur, il a constitué sa première liste à 21 ans».

 

 

Louis-Armand de Bejarry, ancien directeur national du FNJ, militant à Nantes


Au Front depuis 1997, ce jeune agent immobilier est arrivé lundi de Loire-Atlantique. Et il apprécie l’accueil que réservent les Héninois aux frontistes. «Quand on se casse le cul à faire 3% chez soi, ici c’est forcément une bouffée d’oxygène ! Les gens sont beaucoup plus accueillants, ouverts», explique-t-il, tout en concédant que dans cette ville du bassin minier, «il y a un terreau : on est dans une région désindustrialisée, les repères traditionnels et la solidarité ont volé en éclats, il y a la crise, les problèmes sociaux, et bien sûr les problèmes liés à la ville avec l’ancien maire en prison.»

 

Il le reconnaît, «il est plus facile de convertir les gens en difficulté qu’un bon bourgeois en centre-ville. Les gens ne votent pas FN parce qu’ils nous aiment. Ici, d'ailleurs, on ne leur demande pas de voter pour le FN, ils votent Steeve Briois et surtout contre les autres [listes]».

 

 

Jean-Paul, militant d’Orange

 

Travailleur dans le BTP, cet «inconditionnel des Le Pen» – qui préfère conserver l'anonymat – affirme être «au FN depuis qu’il est né». Dimanche, il a débarqué à Hénin-Beaumont pour prêter main forte à ses camarades du Nord car «le FN c’est [sa] famille». «A chaque échéance électorale, je m’arrête de travailler pour militer, raconte-t-il. Je voulais venir depuis longtemps à Hénin. Là; je me suis motivé, et l'accueil est formidable!»

 

Comme cinq autres militants, il dort dans les locaux du siège, où ont été installés des lits de camps. Vendredi, c'est une équipe de Bourgogne qui se joindra à eux.

 

***

 

Marine Le Pen : «A Hénin, ça ne se passe jamais comme sur le papier !»

QG du FN, mardi soir. Ils sont quelque vingt militants réunis autour de Marine Le Pen et Steeve Briois à l'heure de l'apéritif. Comme presque chaque soir de cette campagne, ils font le bilan de la journée et peaufinent le tract du lendemain. L'ambiance est décontractée, les verres pleins, et les conversations sont menées par la fille du président du FN.

 

Ce soir, on se frotte encore les mains des résultats du premier tour de ces municipales partielles, qui ont vu le FN arriver en tête avec plus de 39% des suffrages (lire aussi notre reportage du 20 juin).

 

«Je pensais qu'on ferait 35-36%, j'ai perdu mon pari !», ironise la vice-présidente du Front. «Huit des neuf listes appellent à voter pour [Daniel] Duquenne [candidat de gauche sans étiquette arrivé en deuxième position avec 20%]. Sur le papier on a perdu. Sauf qu'à Hénin-Beaumont, rien ne se passe jamais comme sur le papier !», assure-t-elle.

 

Quant à la stratégie de Daniel Duquenne, qui a refusé de fusionner avec la liste du socialiste Pierre Ferrari (jugé compromis avec l'équipe sortante), elle les fait bien sourire. «Duquenne a été maladroit, il a insulté une partie de son électorat en faisant ça !», affirme Marine Le Pen. «Il a besoin de ceux sur qui il crache !», ajoute un militant.

 

L'agitation de la sphère politique nationale par rapport à cette élection locale suscite aussi les commentaires. «De Villepin, Bertrand, Jean Sarkozy, mais de quoi ils se mêlent ?», s'exclame un militant. Un autre moque les hésitations de Valérie Pécresse, interrogée il y a quelques jours sur la situation. Marine Le Pen se lance dans une imitation de la ministre, souffle, grimace, ricane.

 

 

Mais l'exercice favori de la numéro deux du Front, ce sont les anecdotes. Aux plus jeunes, elle raconte les coups de poignard dans le dos entre socialistes des huit dernières années et rappelle que, il y a peu encore, le FN n'avait pas droit de cité dans ce bastion de gauche. «Tu ne peux pas t'imaginer ce qu'il y a eu ! Le type qui prenait un bulletin FN, il se faisait engueuler !» Un militant renchérit : «Et nos bulletins étaient retournés !»

 

La fille Le Pen enchaîne les histoires, elle raconte les conseils municipaux agités à Hénin-Beaumont. Comme ce jour où elle a ouvertement troqué les chaises en plastique laissées à l'opposition contre les fauteuils en cuir réservés aux socialistes. Les militants en redemandent : «Marine, le coup du parapluie avec Marie-Noëlle Lienemann !». «Ça va nous manquer !, reconnaît-elle. Avec Duquenne dans l'opposition, ça va être moins drôle !», glousse-t-elle.

 

A 22 heures, les derniers journalistes sont poussés dehors. On commande les pizzas et on chante La balade des gens heureux. Demain, les troupes retourneront quadriller les 45 secteurs de la ville, avec 12.000 tracts sous le bras.

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