A Marseille, un collège est abandonné à la violence

Par et Pascale Pascariello
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«Mes élèves vivent cela au quotidien»

Les professeurs s’étonnent qu’aucune cellule de soutien psychologique n’ait été mise en place au lendemain de la découverte des flèches. Aucune justification ne leur est apportée. Pour calmer l’inquiétude des parents et des enseignants, le représentant de l’Éducation nationale annonce quelques mesures : réparation de l’éclairage public dans la rue, des conseils de classe plus tôt pour que les enseignants sortent de l’établissement avant la nuit et la poursuite des patrouilles de police aux heures d’entrée et de sortie des classes, mises en place deux jours après les événements. « Un effort exceptionnel », souligne le préfet de police que nous avons rencontré.

Pour le reste, les enseignants, qui demandaient un demi-poste de CPE (conseiller principal d’éducation) en plus depuis trois ans, en sont pour leurs frais. Lors d’une réunion quelques jours avant la découverte des flèches, le DASEN-adjoint leur aurait lancé : « Vous avez Alzheimer ? Alors sortez vos carnets de correspondance et écrivez : vous n’aurez rien au collège Versailles. Vous êtes un des collèges les mieux dotés du département. »

Ce 5 décembre, une enseignante rappelle donc qu’en quatre ans le collège a créé quatre classes pour accueillir des élèves supplémentaires, alors que le personnel d’encadrement diminuait concomitamment. « Comment prévenir la violence dans ces conditions ? », demande-t-elle. Mais l’enjeu pour le directeur académique des services de l'éducation nationale est clairement que chacun retourne au plus vite en classe, sans faire de vagues.

Incitant les enseignants à reprendre le travail, Luc Launay insiste pour que cette situation qu’il qualifie d’« hyper surveillance », en référence à la présence de patrouilles de police devant l’établissement, ne s'éternise pas. Selon nos informations, le DASEN tient en présence du préfet de police les propos suivants : « Le fait d'amener la présence policière en plus grand nombre avec une plus grande densité gêne certaines activités et les gens qui sont dans ces activités en comprennent la cause, globalement c'est le collège Versailles. Donc je souhaiterais que cette situation pour nous tous ne perdure pas trop, qu'on retrouve une certaine forme de normalité, et que même dans les esprits les plus simples s'inscrive ceci : quand ce collège fonctionne et quand on n'ennuie pas le collège, d'une certaine façon on est moins ennuyé aussi, d'accord ? »

S’apercevant qu’un enseignant prend des notes, Luc Launay l’interpelle : « Monsieur .... je vois que vous prenez beaucoup de notes, vous n'êtes pas obligé de communiquer là-dessus. Non, mais on se dit la vérité des choses, il faut qu'on la comprenne, après chacun se déterminera... j'assume ma communication. »

Portail du collège Versailles, en décembre 2016. © PP Portail du collège Versailles, en décembre 2016. © PP
Ces propos étonnants ne suscitent aucune réaction sur le coup. Le représentant de l’éducation nationale demande pourtant à ce que l’action de la police aux abords du collège soit limitée dans sa durée afin de ne pas déranger les réseaux de stupéfiants et éviter que ceux-ci s’en prennent au collège. Contacté par téléphone, Luc Launay explique d’abord que nous aurions mal interprété son intervention : «Premièrement, je tiens à dire que la discussion sur le demi-poste de CPE n’est pas close. Deuxièmement, le climat dans le quartier s’aggrave. Le fait que nous ayons mis un dispositif de surveillance avec les Emas (équipes mobiles académiques de sécurité), que nous ayons sécurisé les espaces avec la police, met la pression sur le quartier et cela peut générer des tensions. Comme tout un chacun, je souhaite le retour à la normalité de l’établissement. Mais contrairement à votre interprétation, je souhaite que la police reste tant que le danger est là. »

Quand on lui rappelle ses propos précis, en particulier qu’il souhaite que les réseaux de drogue comprennent que si le collège n’a plus besoin de renfort policier, ils seront moins perturbés dans leur activité, il met fin à la discussion, après un long silence. « Non, on s’arrête là. L’entretien est terminé. »

Quelque peu embarrassé, Laurent Nunez, le préfet de police des Bouches-du-Rhône, estime lui aussi que nous avons mal compris. « La demande des équipes éducatives est plutôt d’éradiquer les trafics aux abords des établissements scolaires. C’est d’ailleurs le DASEN qui m’a demandé de mettre en place le dispositif policier. Je n’ai pas pris ces propos comme une invitation à ne pas se plaindre, mais plutôt comme un souhait de retour à la normalité. »

Sans désavouer son homologue de l’éducation nationale, le préfet compare pourtant sa réaction à celle des bailleurs sociaux, gênés par les opérations de police antidrogue. « L’action judiciaire dans la lutte contre les stupéfiants agace, explique Laurent Nunez. De la même façon, quand on décide d’investir un quartier, cela dissuade le trafic, mais excite aussi les réseaux. Et nous avons les bailleurs sociaux sur le dos. Dans cette ville, nous ne cédons pas aux réseaux. Mais quand on a des personnes qui nous reprochent les répercussions de l’action de la police, cela me choque un peu. »

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Deux des photos publiées ont été prises par des enseignants du collège. Nous avons rencontré le préfet de police des Bouches-du-Rhône le 21 décembre 2016 et joint par téléphone le directeur académique des services de l'éducation nationale le 23 décembre.