A Marseille, un collège est abandonné à la violence

Par et Pascale Pascariello
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«La zone des oubliés»

Sur le site de la mairie de secteur, Saint-Lazare est présenté de façon optimiste comme un « un quartier à fort potentiel, à l'avenir prometteur ». Mais en marge des grands axes rénovés à coups de millions d’euros dans le cadre de l’opération Euroméditerranée et des plans nationaux de rénovation urbaine, les marchands de sommeil continuent à prospérer dans ce quartier aux allures de faubourg. Éducatrice de l’Addap 13 (association départementale pour le développement des actions de prévention des Bouches-du-Rhône) dans ce quartier depuis douze ans, Virginie, 39 ans, le nomme « la zone des oubliés ». « La promotion sociale pour les habitants, c’est d’accéder aux grands ensembles dans les zones périphériques, comme Air-Bel et La Castellane, parce que les offices HLM sont mieux que les marchands de sommeil. » Il s’agit pourtant de cités que leurs propres habitants cherchent souvent à quitter…

L’éducatrice montre un terrain de basket sous l’autoroute où « les jeunes cohabitent avec les SDF qui laissent des bouteilles ». Virginie estime que, depuis un règlement de comptes qui en mai 2015 a laissé sur le carreau un jeune homme de 28 ans, tué par des tirs de kalachnikov en pleine rue, la situation s’est tendue. « C’est comme si le quartier avait perdu son “capitaine” et que nous assistions à une lutte de pouvoir sur fond de petits trafics en tous genres donnant régulièrement lieu à des affrontements soudains et violents. »

Virginie travaille depuis douze ans dans le quartier, et depuis douze ans elle entend parler de sa réhabilitation, de celle de la Maison pour tous, du stade et du collège. « Travailler dans un tel environnement est compliqué, constate-t-elle, mais il n’y a pas d’hostilité du quartier contre le collège. Beaucoup de jeunes y ont leur petit frère, petite sœur. Il y a plein de choses positives qui s’y font : une équipe motivée, une classe orchestre, une équipe de rugby féminin, plusieurs fois championne de France. »

Ran, 32 ans, professeur de mathématiques, est fier de ses élèves, dont certains sont désormais en terminale scientifique ou en classes préparatoires aux grandes écoles. « Depuis huit ans que je suis au collège, nous avons réussi à améliorer le climat scolaire et les résultats au brevet, dit-il. Dans ces quartiers, le collège est souvent le seul service public encore présent. Jusqu’alors, nous avons réussi à le préserver des problèmes extérieurs, mais cette violence entre de plus en plus au sein de l’établissement. » Quand un élève a tiré en octobre sur l’un des élèves de sa classe, il a été stupéfait.

« C’est un élève décrocheur comme nous en avons beaucoup et que nous n’arrivons plus à aider faute de moyens. Avant, nous avions des classes réduites de seize élèves pour aider ceux en grande difficulté. Mais ce dispositif a été supprimé sans que rien ne soit proposé à la place. » Il fait cours dans des préfabriqués censés être « temporaires ». « Ils sont là depuis quinze ans. Et nous sommes si proches de l’autoroute que l’été, nous ne pouvons pas ouvrir les fenêtres. Ce n’est pas un cadre serein pour nos élèves. »

Repoussée depuis quinze ans, la reconstruction du collège a finalement été annoncée pour 2021 par le conseil départemental des Bouches-du-Rhône, avec début des travaux prévu pour 2018. Pourtant réélue en 2014 grâce à une fusion avec la liste de la majorité municipale de Jean-Claude Gaudin, le maire (LR) de Marseille, Lisette Narducci, la maire du secteur, pointe l'inaction de la mairie centrale. « La ville de Marseille qui doit mettre le foncier à disposition du conseil départemental n’a jamais trouvé le lieu ou n’a pas voulu le trouver, regrette l’élue du Parti radical de gauche (PRG). La seule proposition qui a été faite, c’était derrière le parc Bellevue, avec tous les problèmes de la cité Félix-Pyat… c’était une hérésie. A Versailles tout stagne. Ce n’est une priorité ni pour la ville, ni pour la métropole, ni pour Euromed. »

Ni pour le département, également tenu par ses nouveaux alliés de droite. « J’ai demandé à Martine Vassal, présidente du conseil départemental, de venir au collège. Le temps a dû lui manquer... », poursuit Lisette Narducci. Pendant longtemps soutien du sénateur Jean-Noël Guérini (Force du 13), avec lequel elle a été élue conseillère départementale en binôme en 2015 malgré ses multiples mises en examen, Lisette Narducci est une habituée des alliances déroutantes (lire cet article de Marsactu sur ses derniers louvoiements politiques). La maire PRG râle également contre la préfecture et la justice qui restent inactives face aux marchands de sommeil – « des propriétaires véreux » – tenant les immeubles plus que décatis autour du collège. « C’est de la responsabilité du maire de la ville et du préfet de prendre les mesures nécessaires », souligne-t-elle.

Cette affaire de flèches révèle surtout le regard que posent les institutions sur les quartiers les plus défavorisés. Comme nombre de professeurs du collège Versailles, Anne, enseignante d’espagnol, 36 ans, se remémore les phrases assassines qu’elle a pu entendre de la part des autorités depuis la découverte des flèches :« Ce sont des flèches, mais elles n’ont pas été tirées » ; « Ce sont des balles, mais de 22 long rifle » ; « Vous savez, vous n’êtes pas plus en danger que moi lorsque je prends chaque jour le métro pour me rendre à mon travail » ; « Certes c’est un deuxième confinement mais ça fait un bon exercice et il va falloir s’y habituer désormais en France avec Daech. Il faut vous habituer à vivre avec ces alertes, comme les Israéliens, regardez, eux, ils n’ont plus peur dans de telles situations » ; « En ne reprenant pas les cours, vous contribuerez à la fuite vers le privé et vos postes vont être supprimés ».

« Je n’accepte pas que la violence soit normale dans ces quartiers, soupire Anne. Non, ce n’est pas normal de retrouver des flèches. Non, ce n’est pas normal de voir le visage apeuré de ses élèves confinés durant deux heures et de les voir longer les murs à la sortie. Non, ce n’est pas normal de ne pas mettre une cellule psychologique pour les accueillir le lendemain. Et non, ce n’est pas normal de devoir ne pas déranger les réseaux de drogue. Nos élèves n’ont pas à vivre cela et nous non plus. » Épuisée et affligée, l’enseignante conclut : « Je sais aujourd’hui ce que la violence des institutions peut faire comme désastre et provoquer comme colère ou comme violence. »

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Cet article a été réalisé dans le cadre d'un partenariat avec l'émission « Les Pieds sur Terre », de France Culture. Le reportage audi peut être écouté en cliquant ici et ci-dessous:


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Deux des photos publiées ont été prises par des enseignants du collège. Nous avons rencontré le préfet de police des Bouches-du-Rhône le 21 décembre 2016 et joint par téléphone le directeur académique des services de l'éducation nationale le 23 décembre.