POLICE

Le lourd pedigree du commissaire matraqueur de la place de la République

Le policier filmé samedi 30 janvier en train de matraquer violemment un manifestant à Paris n’est autre que le commissaire divisionnaire Paul-Antoine Tomi, le frère du « parrain des parrains » corse Michel Tomi. Son avocat plaide un usage légitime de la force.

Fabrice Arfi

2 février 2021 à 21h23

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Le policier filmé samedi 30 janvier en train de matraquer violemment un manifestant à Paris, dans une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux, n’est autre que le commissaire divisionnaire Paul-Antoine Tomi, un gradé au parcours déjà sulfureux du fait de ses liens avec son frère, le « parrain des parrains » corse Michel Tomi, le tout sous la protection de l’ancien chef des services secrets intérieurs Bernard Squarcini.

L’identité du commissaire, actuellement patron de la Division régionale motocycliste (DRM) au sein de la préfecture de police de Paris, a été dévoilée, lundi 1er février, par le site d’information StreetPress, qui indique que le policier est par ailleurs soupçonné d’avoir usé ces derniers mois à plusieurs reprises de « méthodes musclées » pour mater la contestation sociale et politique dans la rue.

Interrogée par Mediapart, la préfecture de police de Paris n'a fait aucun commentaire officiel, mais des sources internes confirment qu'il s’agit bien de Paul-Antoine Tomi, tout comme l'avocat de celui-ci, Me Olivier Bluche.

Le commissaire Tomi a été filmé samedi dernier vers 17 heures par un journaliste du média en ligne Brut, Rémy Buisine, alors que la manifestation parisienne contre la loi « Sécurité globale » prenait fin place de la République, dans le centre de la capitale.

Sur la vidéo, qui a été vue près d’un million de fois en 48 heures, on peut observer le gradé, suréquipé et encadré par deux autres policiers, asséner une bonne dizaine de coups de matraque sur un manifestant assis puis à terre, manifestement désarmé et sans que celui-ci semble faire l’objet d’une interpellation.

© Remy Buisine

La diffusion de ces images – et l’indignation qu’elles ont immédiatement suscitée – a provoqué l’ouverture d’une enquête administrative à la demande du préfet de police de Paris, Didier Lallement.  

Selon l'avocat du commissaire Tomi, qui dit s'appuyer sur d'autres vidéos obtenues « en source ouverte », l'homme qui a reçu des coups de matraque télescopique ne serait pas un manifestant pacifique, mais un « black bloc qui, encapuchonné et tout de noir vêtu quelques instants avant, a donné des coups de pieds au policier ». « Mon client a par conséquent fait un usage légitime de la force lors de l'évacuation de la manifestation », précise Me Bluche, qui dit ne pas savoir si le manifestant en question a fait depuis l'objet d'une interpellation.

L’identité du policier matraqueur a été tenue confidentielle durant plusieurs jours jusqu’aux révélations de StreetPress, qui s’est illustré ces derniers mois avec des enquêtes dénonçant plusieurs faits de violences policières en France.

Dans son article, le site d’information rappelle que le commissaire Tomi est notamment le responsable direct des unités BRAV-M de la préfecture de police, dont les méthodes d’intervention sont régulièrement mises en cause par des spécialistes et observateurs du maintien de l’ordre en France. Il a aussi fait partie des fonctionnaires de police décorés en 2019 de la médaille de la sécurité intérieure à la suite des manifestations de « gilets jaunes ». La même année, il a participé à l'élaboration du schéma national du maintien de l'ordre.

Mais avec le dévoilement du nom de Paul-Antoine Tomi, c’est tout un curriculum vitae déjà riche en sourdes polémiques qui a resurgi. Car Paul-Antoine Tomi n’est pas exactement n’importe qui, en tout cas pas un policier tout à fait comme les autres, ainsi que Mediapart a pu le documenter depuis 2015.

Paul-Antoine Tomi a longtemps été affecté à la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, aujourd’hui DGSI), l’un des principaux services secrets français, sous les ordres de son directeur Bernard Squarcini, dont il est un proche.

Michel Tomi dit «le parrain des parrains». © Reuters

Dans le même temps, le mélange des genres avec son frère Michel, surnommé le « parrain des parrains », figure du milieu corse qui suscite depuis des décennies la curiosité de la justice dans des affaires financières au parfum mafieux liées avec la politique, le grand banditisme et le continent africain, a pu paraître total.

En effet, Paul-Antoine Tomi n’est pas seulement le frère de Michel – on ne choisit pas sa famille –, il entretient avec lui des liens qui, au sein de la hiérarchie policière et dans plusieurs palais de justice français, ont de nombreuses fois suscité l’incompréhension de fonctionnaires aguerris.

« Tout ce que je peux vous dire, c'est que le commissaire Tomi n'a jamais été inquiété ni de près ni de loin pour sa filiation », veut nuancer son avocat, Me Olivier Bluche.

Comme Mediapart l’a déjà raconté, un homme de main du parrain corse avait affirmé à la police judiciaire, il y a quelques années sur procès-verbal, remettre régulièrement de fortes sommes d'argent en espèces à Paul-Antoine Tomi, alors commissaire à la DCRI, de la part de son frère.

Interpellé en juin 2014 à son domicile dans le cadre d’une enquête sur le système Tomi, Valentin R., à la fois chauffeur de luxe et convoyeur d’espèces au service du clan, s’était montré particulièrement bavard face aux enquêteurs, interloqués par tous les sous-entendus qui peuplaient des écoutes téléphoniques entre lui et le commissaire Tomi.

Dans une écoute de septembre 2013, on entendait par exemple un Paul-Antoine insistant auprès du lieutenant de son frère : « Dis-moi quand est-ce qu’on peut se voir ? »

Après 24 heures de garde à vue, Valentin R. ne fera pas mystère de l’objet de ses rencontres avec le policier : « Paul-Antoine demande à me rencontrer pour savoir si son frère a de l’argent à lui donner. » Et de préciser : « Il lui donne environ 20 000 à 25 000 euros par an en espèces, répartis tous les trois mois environ. »

À la question de savoir si ces dons d’argent étaient une éventuelle contrepartie à des transmissions d’informations confidentielles, Valentin R. a été catégorique : « Pas du tout. »

Dans cette même enquête, les policiers étaient également parvenus à intercepter une conversation entre Michel Tomi lui-même et son frère commissaire. Datée du 9 octobre 2013, cette écoute était particulièrement révélatrice des précautions prises par les deux hommes pour échanger à l’abri des oreilles extérieures :

– Michel Tomi : « Allô ? »
– Paul-Antoine Tomi : « Allô. »
– Michel : « Ouais… Ça va ? »
– Paul-Antoine : « Je peux te donner un numéro de téléphone ? »
– Michel : « Ouais, attends. Ne bouge pas, comme ça je t’appelle d’un coin tranquille… Moi-même j’en ai un là. Je ne suis pas tranquille. Vas-y ! »
  – Paul-Antoine : « 07.XX.XX.XX.XX. »

D’après le journaliste Pierre Péan, auteur d’un ouvrage sur la mafia corse, Compromissions (Éd. Fayard), Paul-Antoine Tomi n’aurait jamais dû obtenir son habilitation secret défense en raison de sa vulnérabilité, liée à son environnement familial. Son dossier d’habilitation ne comporterait d’ailleurs pas la mention de son lien avec Michel Tomi, selon Péan.

Le fait est que Michel le parrain ne fait pas que donner de l’argent en cash à Paul-Antoine le commissaire, il s’occupe aussi personnellement de sa carrière policière.

Dans notre série « Le Squale, opération secrètes », basée sur des écoutes judiciaires ayant visé Bernard Squarcini et diffusée l’été dernier, Mediapart a rapporté une scène étonnante datant du mois de mars 2013.

Alors en poste à la DCRI, Paul-Antoine Tomi cherche une nouvelle affectation, et c’est son frère Michel qui s’occupe des ressources humaines de la Place Beauvau. Comme le démontrent les interceptions téléphoniques, le parrain corse appelle Bernard Squarcini, surnommé « le Squale », afin que celui-ci agite ses réseaux policiers au profit de son frère Paul-Antoine. Le but : que ce dernier obtienne avec sa femme (également policière) un poste à la Brigade de recherches et d’intervention (BRI) de Montpellier.

Ni une ni deux, Squarcini s’exécute et appelle le numéro 2 de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) pour appuyer la demande du parrain, qu’il appelle affectueusement « mon tonton ». Le haut gradé en ligne avec le Squale ne semble rien ignorer des liens de Paul-Antoine Tomi avec le milieu corse par l’entremise de son frère. Il va même jusqu’à suggérer au Squale que, pour optimiser ses chances d’avoir son poste à Montpellier, Paul-Antoine Tomi mette « dans la corbeille de la mariée » la reddition de Jean-Luc Germani, un bandit corse qui est alors l’homme plus recherché du pays.

Le haut gradé, qui propose ce deal stupéfiant – et qui ne s’est pas conclu –, n’est autre que Frédéric Veaux, l’actuel directeur général de la police nationale. Soit le plus haut supérieur hiérarchique actuel de Paul-Antoine Tomi.

Fabrice Arfi


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