Le préfet préféré de l’Elysée zappe les règles sanitaires

Par

À l’Élysée, on le présente comme « l’un des meilleurs préfets qu’ait connus la République ». Le préfet du Morbihan Patrice Faure n’hésite pourtant pas à s’arranger avec les règles dès lors qu’il s’agit du télétravail de son administration ou du port du masque. « Je n’ai pas la prétention de penser que je suis parfait », répond le représentant de l'Etat.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Face à la crise sanitaire, il y a les consignes de l’État, et les actions entreprises par ceux qui le représentent sur le terrain. Présenté par le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron comme « l’un des meilleurs préfets qu’ait connus la République », dans un portrait paru en juin 2020 dans le magazine Society, le préfet du Morbihan Patrice Faure, devenu célèbre pour avoir souhaité interdire la vente à emporter d’alcool lors du premier confinement, incarne ce décalage entre les exigences fixées par les pouvoirs publics et leur mise en œuvre.

Dans sa préfecture de Vannes, Patrice Faure organise le télétravail de son administration en dessous des recommandations du gouvernement, alors même que cette mesure a été présentée comme « la plus efficace » contre la propagation du virus par Emmanuel Macron dans son allocution du 31 mars. Le représentant de l’État a aussi pris quelques libertés avec les gestes barrières en recevant une classe de CM1 sans masque en préfecture, le 9 mars, sous les yeux de membres de la préfecture et du corps enseignant, masqués pour leur part.

Le préfet Patrice Faure, sans masque, face à une classe de CM1 le 9 mars. © Document Mediapart Le préfet Patrice Faure, sans masque, face à une classe de CM1 le 9 mars. © Document Mediapart

La préfecture du Morbihan se partage entre deux sites à Vannes : un premier, place de la République (notamment pour les démarches administratives, avec accueil du public), et un second, place du Général-de-Gaulle (pour les services préfectoraux, sans accueil du public). Or sur ce second site, la grande majorité des 99 agents du site continuaient cette semaine à venir travailler en présentiel, selon des informations de Mediapart.

Malgré l’aggravation de la crise sanitaire, plusieurs bureaux continuent à tourner à 100 % en présentiel. C’est notamment le cas, cette semaine, du bureau de représentation de l’État (BRE), comportant cinq agents, tous en présentiel. Sur les douze agents du service de la coordination des politiques publiques et de l’appui territorial (Scoppat), dépendant du secrétaire général, un seul était en télétravail cette semaine. Et encore : il n’a fait qu’un jour.

Ces agents partagent les mêmes appareils de reprographie, les mêmes toilettes, le même ascenseur et pour certains d’entre eux, les mêmes bureaux. Deux agents du Scoppat recourent en temps normal au télétravail, répond la préfecture, en ajoutant qu’un « troisième est en cours d’équipement ». La préfecture explique aussi que « les temps partiels et l’échelonnement des congés au sein du service permettent de réduire le nombre d’agents présents simultanément ».

Au total, selon nos informations, au moins 39 agents non chargés d’accueil au public étaient cette semaine encore en présentiel à 100 %, sans le moindre jour de télétravail. 

Dans son discours du jeudi 18 mars, le premier ministre Jean Castex avait pourtant demandé « à toutes les entreprises et administrations qui le peuvent » de pousser « au maximum » le télétravail pour le mettre en place « au moins quatre jours sur cinq » et ainsi « être vigilants » sur les risques de contamination au travail. Lundi 29 mars, le ministère de l’intérieur a d’ailleurs adressé de nouvelles instructions aux préfectures pour « renforcer plus encore » le télétravail, en rappelant cette règle du quatre jours par semaine.

« Chaque heure, chaque journée de télétravail en plus peut faire la différence face au virus », déclarait aussi, le 25 mars, le secrétaire d’État chargé des retraites et de la santé au travail Laurent Pietraszewski, sur BFM Business.



© Twitter / @pietraszewski_l

Questionné à ce sujet par Mediapart, Patrice Faure n’a pas remis en cause nos chiffres. Au contraire, le préfet du Morbihan – au parcours hors du commun (il a décroché un CAP pâtisserie, avant d’intégrer les forces spéciales puis de rejoindre la DGSE) – justifie la présence massive des agents de la préfecture « par la nature des missions régaliennes et les conditions dans lesquelles elles peuvent être exercées ».

En effet, explique le représentant de l’État, « de nombreuses missions de la préfecture et notamment sur le site de Gaulle sont directement liées à la gestion de la crise, à la mise en œuvre du plan de relance, à l’appui aux collectivités, à la préparation des élections, à la nécessité d’assurer la continuité du service public, de garantir l’accueil et l’assistance aux usagers mais également à des fonctions supports techniques (interventions techniques dans les bâtiments, informatiques, dans les logements,…) ».

Plusieurs raisons « rendent nécessaire une présence physique », ajoute le préfet : « l’utilisation d’applications indispensables à l’exercice des missions développées précédemment qui ne peuvent être utilisées en télétravail pour des raisons de sécurité, l’existence de procédures qui répondent à un traitement papier des dossiers, la nécessité de se déplacer physique (comme pour le contrôle des établissements recevant du public, les périls, les visites officielles ...) ou d’intervenir physiquement (par exemple pour la téléphonie, l’informatique ...) »

« Une partie des missions demande de se rendre au bureau pour déposer des parapheurs par exemple, remplir des fichiers, mais pas au point de venir au travail tous les jours et de mettre sa santé en danger », conteste, sous couvert d’anonymat, un agent de la préfecture. « On pourrait au moins venir un jour sur deux », ajoute-t-il.

Patrice Faure insiste pour sa part sur le fait que « dès que le recours au télétravail est possible pour les emplois administratifs, il est utilisé par les agents ». « Fin-mars 50 % des agents de la préfecture effectue tout ou partie de leurs missions en télétravail. Ce qui situe la préfecture du Morbihan dans la moyenne des préfectures métropolitaines », déclare-t-il.

Ce chiffre, dont semble se contenter Patrice Faure, est en réalité en deçà des attentes du gouvernement : le 21 mars, la ministre de la fonction publique Amélie de Montchalin avait en effet demandé aux administrations sur tout le territoire de se plier elles aussi à la règle des quatre jours télétravaillés par semaine en soulignant que seulement 54,5 % des agents de l’État avaient travaillé à domicile au moins un jour entre le 8 et le 12 mars, comme le rappelait Mediapart. Dans le cas de la préfecture du Morbihan, très rares demeurent en plus les agents à effectuer au moins trois jours de télétravail par semaine. « Les préfectures sont au cœur de la déclinaison au niveau territorial de l’action de l’État, elles sont chargées d’en assurer la coordination ce qui justifie que le recours au télétravail puisse être moindre que dans d’autres administrations », se justifie Patrice Faure.

Le préfet Patrice Faure lors d’une visite scolaire, le 9 mars. © Document Mediapart Le préfet Patrice Faure lors d’une visite scolaire, le 9 mars. © Document Mediapart
Le préfet est aussi confronté à une autre interrogation. Le mardi 9 mars 2021, Patrice Faure a reçu, dans une salle de la préfecture, les élèves d’une classe de CM1 d’une école de Lanester, troisième ville la plus importante du Morbihan, sans porter de masque.

Questionné sur cette pratique, le représentant de l’État nous a envoyé des photographies montrant qu’il portait bien un masque pendant plusieurs moments de la visite scolaire, dont cet échange dans un lieu fermé. Le préfet a toutefois ajouté qu’« il est possible qu’en passant d’une salle à une autre et en arrivant en salle, j’ai pu ne pas porter très ponctuellement de masque car j’en change simplement à chacune des séquences qui jalonnent mes journées ».

Relancé sur des clichés de la réunion récupérés par Mediapart et qui montrent qu’il a bien échangé avec les élèves sans masque, le préfet nous a répondu : « Je n’ai, en effet, jamais dit qu’il était impossible que je n’ai jamais oublié de porter momentanément mon masque. Cela arrive, en effet et de fait, lors des nombreux changements de masques et de salle. Mais mon rôle n’est pas de polémiquer […]. J’essaye simplement de faire mon travail le mieux possible et n’ai pas la prétention de penser que je suis parfait ».

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous